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Une étude révèle que les efforts d’intégration de la culture autochtone varient d’une université à l’autre

Les universités ont privilégié l’intégration des Autochtones, mais des chercheurs soutiennent que ce n’est que l’une des stratégies nécessaires à la réconciliation.

par NATALIE SAMSON | 18 AVRIL 19

En matière d’intégration de la culture autochtone, la plupart des universités canadiennes ont mis l’accent sur l’embauche d’Autochtones et le recrutement d’étudiants autochtones, mais peu ont jusqu’à présent pris les engagements à long terme jugés essentiels à cette intégration par les spécialistes de l’éducation des Autochtones. Telle est la conclusion d’une enquête menée par deux chercheurs de l’Université de l’Alberta.

Le concept d’intégration de la culture autochtone, y compris en milieu universitaire, existe depuis des décennies. Les administrateurs universitaires ne l’évoquent toutefois que depuis la publication en 2015 des appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation du Canada (CVR), qui s’accompagnent de directives précises pour les établissements d’enseignement postsecondaires. Dans les mois et les années qui ont suivi le rapport final de la CVR, la majorité des universités ont annoncé des initiatives axées sur l’intégration de la culture autochtone : exigences en matière d’études autochtones, embauche de professeurs, de personnel et d’administrateurs autochtones, création de lieux de soutien aux étudiants gérés par des Autochtones et de centres de recherche dirigés par ceux-ci, etc. Ces initiatives ont toutefois été réalisées de manière tout aussi variable que leurs objectifs et retombées.

Comme bon nombre des professeurs et du personnel œuvrant dans le domaine des études autochtones et de l’éducation des Autochtones, les chercheurs Adam Gaudry et Danielle Lorenz ont senti que l’expression « intégration de la culture autochtone » était employée au sens très large dans la plupart des universités canadiennes, et ils ont pu le constater par la diversité des projets. Afin de savoir si d’autres intervenants du domaine partageaient cette impression, les deux chercheurs ont publié les fruits de leurs travaux dans AlterNative (vol. 14, no 3), sous le titre « Indigenization as inclusion, reconciliation, and decolonization: navigating the different visions for indigenizing the Canadian Academy ».

M. Gaudry et MmeLorenz ont interrogé 25 chercheurs et administrateurs universitaires autochtones et non autochtones qui ont travaillé dans le domaine des études autochtones, pour cerner leur perception de l’intégration de la culture autochtone dans leur établissement. L’enquête a montré que les initiatives d’intégration de la culture autochtone des universités canadiennes visent des objectifs très divers, allant du maintien du statu quo à une profonde transformation, et qu’elles oscillent entre les trois stratégies suivantes : intégration des Autochtones, intégration de la culture autochtone par la réconciliation et intégration décolonisatrice de la culture autochtone.

L’édifice des études autochtones à UQAT.

Intégration, représentation et réconciliation

Stratégie la moins perturbatrice et la plus répandue, l’intégration des Autochtones repose sur des projets qui visent d’abord la représentation des Autochtones sans changement structurel, surtout par des politiques destinées à accroître leur nombre sur les campus. Selon M. Gaudry et Mme Lorenz, les tenants de cette stratégie font fausse route en croyant que cela suffira pour assurer l’intégration de la culture autochtone dans les universités. Selon eux, cette stratégie « fait porter la responsabilité du changement aux Autochtones ».

Les chercheurs conviennent toutefois que l’intégration des Autochtones est un premier pas important vers un vrai changement. Vice-doyen à la recherche et aux études supérieures de la Faculté d’études autochtones de l’Université de l’Alberta, M. Gaudry a affirmé en entrevue que les politiques d’intégration sont pour les universités un moyen d’afficher rapidement des résultats : « Ça représente de nouveaux cours donnés par de nouveaux professeurs, de nouveaux mentors, du nouveau personnel de soutien, des nouvelles idées. » Selon lui, l’intégration des Autochtones contribue fortement au processus d’intégration de la culture autochtone, mais cela ne suffit pas.

L’intégration de la culture autochtone par la réconciliation est la stratégie intermédiaire. Les appels à l’action de la CVR ont fortement stimulé la prise d’initiatives axées sur cette stratégie, qui vise la réconciliation des savoirs autochtones et des connaissances européennes sur la base desquelles les universités canadiennes ont été créées.

Les universités qui pratiquent l’intégration de la culture autochtone par la réconciliation croient ainsi contribuer à éduquer les Canadiens non autochtones à propos des peuples autochtones, de leurs cultures, de leur histoire et de la réconciliation. M. Gaudry et Mme Lorenz citent à titre d’exemple les exigences en matière d’études autochtones, mais émettent une mise en garde : malgré certains changements structurels, le processus est entravé dès que les universités prennent seules des décisions qui devraient être prises avec les collectivités autochtones. Cela fait selon eux perdurer le colonialisme.

Refonte des universités

La plus perturbatrice des trois stratégies, dite de réconciliation décolonisatrice, « vise la refonte complète des universités » par un partage équilibré du savoir et du pouvoir entre Canadiens autochtones et non autochtones. S’inspirant des principes des traités (gouvernance autonome, interrelations, etc.), elle privilégie la résurgence des collectivités, des cultures et des politiques autochtones.

Concrètement, cette résurgence passe par l’éducation fondée sur la terre et la communauté ainsi que par les cérémonies, l’usage des langues autochtones, l’appropriation commune du savoir et la reconnaissance formelle d’un éventail de protocoles et de pratiques de partage, d’évaluation et d’interprétation du savoir. Objectifs ultimes : la « redistribution du privilège intellectuel » et l’établissement de relations qui « décentralisent le pouvoir administratif » – un changement qui exigera la modification des attentes des universités en matière d’échéanciers, de permissions, de diffusion des travaux de recherche, de préservation des données, de propriété intellectuelle et de qualifications.

Les exemples d’intégration décolonisatrice de la culture autochtone dans les universités canadiennes sont rares, mais réels. M. Gaudry cite le Centre national pour la vérité et la réconciliation de l’Université du Manitoba, le Centre d’histoire et de dialogue sur les pensionnats autochtones de l’Université de la Colombie‑Britannique, l’Institut Yellowhead de l’Université Ryerson ou encore la Faculté d’études autochtones de l’Université de l’Alberta, qui semblent en grande partie fonctionner hors de la structure universitaire traditionnelle.

Selon M. Gaudry, pour déterminer de quelle stratégie un projet relève, il suffit de savoir comment il a été conçu et qui a pris part aux décisions : « Les collectivités autochtones locales jugent-elles le projet prioritaire? »

Par exemple, l’ajout d’inscriptions en langue crie sur les affiches d’un campus peut avoir un effet majeur si les collectivités autochtones locales le jugent important et prennent part aux décisions. Toutefois, si elles participent peu au processus décisionnel et si le but premier est de mettre l’affichage en place le plus vite possible, il s’agit essentiellement d’une stratégie d’intégration de base.

M. Gaudry ajoute que les administrateurs universitaires ne doivent pas considérer la réconciliation décolonisatrice comme facultative. Le partage du pouvoir et de la terre est une obligation commune, prévue par des traités et d’autres accords formels que les universités sont tenues de respecter.

« Nous soutenons qu’il faut commencer à percevoir les universités différemment, par exemple comme des établissements où coexistent divers systèmes de savoir et milieux intellectuels autogérés, affirme M. Gaudry. Les universités doivent aussi prévoir la création d’espaces permettant aux membres des collectivités autochtones de s’adonner à des pratiques intellectuelles autochtones, dans un environnement universitaire géré par les Autochtones. Il faut aussi songer à la coexistence d’universités parallèles. »

M. Gaudry souligne de plus qu’il est important de progresser vers l’intégration décolonisatrice de la culture autochtone pour éviter l’épuisement du personnel, des professeurs et des étudiants autochtones qui œuvrent depuis des années à l’intégration de la culture autochtone dans les universités. « Je perçois déjà sur les campus un essoufflement lié à la réconciliation et à l’intégration de la culture autochtone, dit-il. Cela demande beaucoup de travail. La tâche sera ardue, mais les universités doivent rester mobilisées, apprendre et réfléchir aux stratégies à mettre en œuvre sans que cela conduise à l’épuisement des professeurs, du personnel et des étudiants autochtones. »

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