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Une universitaire accompagne les Forces canadiennes en Afghanistan

La professeure Ibolja Cernak mène une étude sur la résilience des soldats pour le dépistage précoce de la souffrance psychologique.

par SUZANNE BOWNESS | 12 FEV 14

Dans le cadre de ses recherches, Ibolja Cernak ne s’est pas contentée d’écouter les soldats lui décrire le bruit des explosions. Elle les a accompagnés sur le terrain pour les entendre elle-même. Première universitaire canadienne à s’être embarquée au côté des Forces canadiennes en Afghanistan, Mme Cernak étudie les effets psychologiques et physiques de l’exposition aux combats sur les soldats, tout en faisant d’eux de réels participants à ses travaux.

Jusqu’alors, les chercheurs n’avaient étudié les effets de l’exposition aux combats que de manière globale, et non sur chaque militaire individuellement, ce qui selon Mme Cernak faussait les résultats. En tant que titulaire de la chaire de recherche de l’Université de l’Alberta sur la réadaptation des militaires en service et des anciens combattants, Mme Cernak s’emploie plutôt à évaluer ces effets sur chaque soldat, tout au long de sa carrière, dans une optique de prévention.

« Notre objectif est de mesurer la résilience psychologique et physique des militaires, de manière à prévenir les problèmes avant qu’ils n’apparaissent », explique Mme Cernak, qui travaille depuis plus de 25 ans au bien-être des soldats. La chercheuse qui, avant de se joindre à la faculté de médecine de réadaptation de l’Université de l’Alberta, était attachée au laboratoire de physique appliquée de l’Université Johns Hopkins, est titulaire d’un doctorat en pathophysiologie et en neurosciences, d’un diplôme de médecine, ainsi que de deux maîtrises – l’une en génie biomédical, l’autre en sécurité du territoire et santé publique.

Mme Cernak s’emploie actuellement à évaluer l’évolution de la résilience des soldats avant leur déploiement sur le terrain, durant les interventions, puis pendant la phase de réadaptation, à savoir pendant les trois mois suivant leur retour (souvent les plus difficiles), puis après six mois, un an, trois ans et cinq ans. Elle a déjà recruté à cette fin 116 soldats avant le déploiement, et 30 autres se sont joints au groupe sur le terrain. D’autres sujets peuvent se joindre au projet, qu’ils soient militaires en service, réservistes, anciens combattants ou civils sous contrat avec les Forces canadiennes. L’étude d’un groupe si vaste vise l’étude de sujets occupant des fonctions diverses et qui possèdent des degrés d’expérience variés.

Les tests menés dans le cadre de chaque phase sont identiques. Ils portent sur la mémoire ainsi que sur la santé psychologique et physique des participants qui doivent répondre à des séries de questions sur leur perception des choses, leur résilience ainsi que sur leurs réseaux de soutien social et émotionnel. Ils sont également soumis à des tests cognitifs informatisés portant, par exemple, sur la maîtrise de l’impulsivité, la mémoire ou encore l’aptitude à accomplir de multiples tâches. Des échantillons de salive et d’urine sont prélevés pour permettre aux chercheurs de mesurer divers biomarqueurs tels que les hormones. Le but est de dresser un tableau complet de la situation grâce à un équilibre entre données objectives issues des biomarqueurs et données subjectives émanant des sujets eux-mêmes.

Bien qu’elle n’ait encore analysé que les données issues des phases « prédéploiement » et « présence sur le terrain », Mme Cernak voit certains constats commencer à émerger. Parmi les plus remarquables, citons l’amélioration des fa-cultés cognitives des sujets, comme la mémoire, à compter de leur déploiement sur le terrain. Cela montre, selon elle, l’efficacité de la formation préalable au déploiement. Les soldats affirment d’ailleurs que la solidité de l’encadrement militaire contribue à leur donner un meilleur sens des objectifs à atteindre.

Point important : les mesures effectuées permettent de repérer les participants dont la résilience est affaiblie, ce qui les rend plus susceptibles d’éprouver des problèmes psychologiques. Cette vulnérabilité se perçoit parfois très clairement par le test cognitif informatisé qui consiste à faire défiler rapidement devant les yeux des sujets des photos d’un jeune homme affichant diverses expressions : joie, tristesse, colère, peur, surprise, dégoût, etc. Les sujets déprimés tendent à perdre la faculté de déceler les émotions positives. Une sensibilité exacerbée aux expressions négatives peut donc être révélatrice de subtils changements psychologiques. Ces changements sont d’ailleurs souvent confirmés par les réponses des sujets aux questionnaires.

Mme Cernak ayant passé du temps au Kosovo, en 1997 et 1998, son séjour d’un mois au camp Phoenix et sur d’autres bases militaires en Afghanistan n’a pas constitué pour elle le choc qu’il aurait pu être pour certains. « Partir sur le terrain au côté des militaires a été un honneur des plus gratifiants, dit-elle, mais je me suis, en quelque sorte, surtout sentie investie d’une responsabilité. » S’estimant tenue de se montrer digne de la confiance que lui ont accordée les soldats, la chercheuse se fait un devoir de leur communiquer les résultats de ses recherches. « Je fais d’eux de réels participants, des intervenants, ils le méritent. »

Mme Cernak rencontre chaque participant pendant une heure pour passer en revue les résultats le concernant. « Ces rencontres sont très gratifiantes, assure-t-elle. Au terme de celles-ci, les sujets se sentent mieux. Ils sont pleins d’énergie. Ils affichent un langage corporel très différent de celui qu’ils avaient une heure auparavant. »

Mme Cernak ne peut que recommander aux autres chercheurs intéressés par la réadaptation de militaires de partir sur le terrain avec eux. « Beaucoup d’argent a été dépensé depuis 10 ans dans le but de déterminer comment, quand et pourquoi les gens vivent du stress post-traumatique, mais sans résultat », dit-elle.

Cela ne signifie pas que les résultats des travaux de Mme Cernak n’aient d’application que pour les militaires. La chercheuse a justement entrepris un projet pilote visant l’étude d’un autre groupe de personnes exposées à un stress important, à savoir celles chargées d’apporter les premiers secours – policiers, pompiers, personnel des services médicaux d’urgence, etc. Elle aimerait également étudier le personnel de secteurs à haut risque, comme les secteurs pétrolier ou minier. Selon elle, la recherche pourrait un jour permettre la détection précoce et préventive des facteurs de stress : « Notre rêve est de multiplier les participants afin de pouvoir mettre sur pied une base de données aux propriétés prédictives. »

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