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Choisir le bon candidat pour une prestigieuse Chaire d’excellence en recherche du Canada est un pari risqué pour une université

La barre est haute pour les universités qui participent au programme des CERC.

par MARK CARDWELL | 12 MAR 14

Même si, cette année, l’hiver est arrivé plus tôt que d’habitude dans la majeure partie du Canada, le froid mordant, la neige et la pluie verglaçante n’ont pas refroidi l’enthousiasme de Luda Diatchenko à l’égard de sa vie à Montréal. « Je suis originaire de Moscou », explique cette spécialiste de renommée mondiale de la génétique de la douleur qui, en septembre dernier, a quitté la Caroline du Nord pour devenir titulaire de la première Chaire d’excellence en recherche du Canada (CERC) de l’Université McGill. « L’hiver n’est pas une nouveauté pour moi. Et comme j’adore le hockey, que demander de mieux! »

La volonté des candidats de vivre dans un pays aux hivers rigoureux n’était qu’un des nombreux facteurs évalués par les huit universités ayant reçu 11 des « super » chaires pendant la deuxième phase du programme des CERC en novembre 2012. À mesure qu’approchait la date d’échéance de la période de sélection des candidats pour ces huit universités, l’urgence de trouver des chercheurs de renommée mondiale qui accepteraient d’occuper pendant sept ans ces postes lucratifs financés par le gouvernement fédéral se faisait de plus en plus sentir.

Les candidats retenus dans le cadre du programme des CERC ont un an pour intégrer leurs fonctions. S’ils ne respectent pas cette exigence ou quittent leur poste avant la fin de leur mandat, le financement non transférable et non renouvelable accordé par le gouvernement pour leur chaire est interrompu.

Le 28 février 2014 était la date limite de sélection des candidats par les universités choisies. Les candidatures ont été envoyées à un comité d’évaluation aux fins du processus d’évaluation et d’approbation, qui dure normalement deux mois. Au moment de mettre sous presse ce numéro d’Affaires universitaires, seule la candidature de Mme Diatchenko avait été évaluée et approuvée.

« Le processus est très intense », affirme Yves De Koninck, biochimiste au Département de psychiatrie et de neurosciences de l’Université Laval. Aidé de son frère, Paul De Koninck, lui aussi biochimiste à l’Université Laval, il a supervisé les efforts déployés avec succès par l’Université pour d’obtenir une CERC 2012 en neurophotonique, un domaine qui exploite la puissance de la photonique pour mieux comprendre les troubles et les maladies du cerveau. L’Université avait déjà reçu deux CERC pendant la première phase du programme en 2010.

La proposition soumise par l’Université Laval était l’une des 46 soumises par 27 universités pendant la plus récente phase du programme des CERC. Yves De Koninck compare la réussite de son université dans le cadre de ce processus très concurrentiel au fait d’obtenir le titre de ville hôte des Jeux olympiques. Il ajoute toutefois que l’euphorie s’est rapidement estompée dès qu’il a fallu sélectionner le candidat parmi la trentaine de personnes sollicitées directement par son Université et la vingtaine d’autres recommandées par des spécialistes du domaine.

« Ce qui est difficile, c’est de trouver quelqu’un qui est à la fois expérimenté et renommé, mais assez jeune pour avoir un avenir prometteur, afin d’obtenir le feu vert du comité [d’évaluation international du programme des CERC] », explique M. De Koninck.

Il ajoute qu’après avoir présélectionné plusieurs candidats en fonction de leurs capacités en recherche neurobiologique de pointe, les membres de l’équipe de recrutement de l’Université Laval ont évalué certains aspects pratiques comme le moment de l’entrée en poste et la disponibilité. « Les candidats en sont à différentes étapes de leur carrière, explique M. De Koninck, participent à des projets importants ou ne souhaitent pas quitter leur lieu de travail avant quelques années. Mais une telle occasion à saisir est rare. »

D’autres aspects moins importants sont également à considérer, comme le fait de parler ou d’apprendre le français (un impératif à Québec) ou à vivre dans un pays froid comme le Canada. « Le point central est de savoir si le candidat acceptera de venir ici et d’y rester, affirme M. De Koninck. Il ne s’agit pas d’une obligation. En cas de refus de ces conditions, nous n’avons aucun recours. Nous devons viser dans le mille du premier coup. »

La barre est haute pour les universités qui participent au programme des CERC. Créé en 2008 par le gouvernement fédéral conservateur en vue de renforcer l’avantage du Canada en matière de recherche en attirant les chercheurs les plus réputés au monde dans quatre domaines – les sciences environnementales, les ressources naturelles et l’énergie, les sciences de la santé et de la vie, et les technologies de l’information et des communications – le programme verse aux universités choisies jusqu’à 10 millions de dollars sur une période de sept ans pour chaque chaire qu’elles hébergent. Ces universités versent habituellement un financement de contrepartie équivalent et reçoivent des millions de dollars supplémentaires de la part de partenaires de l’industrie.

Le programme des CERC « soutient l’engagement du gouvernement envers la croissance économique du Canada en investissant dans l’innovation et la recherche au profit de secteurs prioritaires », affirmait en mai 2010 Tony Clement, ministre de l’Industrie de l’époque, lors d’une cérémonie de bienvenue organisée à l’Université de Toronto pour Frederick Roth, biologiste de l’Université Harvard, et Oliver Ernst, neurobiologiste allemand, deux des premiers titulaires des 19 chaires attribuées pendant la première phase du programme.

Le ministre a toutefois omis de mentionner qu’un des candidats retenus, un chercheur européen spécialiste de la douleur courtisé pour occuper une CERC à l’Université McGill, s’était finalement désisté. C’est la raison pour laquelle 19 chaires plutôt que 20 ont été annoncées à ce moment-là. « Le candidat choisi avait obtenu une chaire, mais son employeur européen a tout fait pour le retenir en lui faisant une offre supérieure à la nôtre », raconte Fernando Cervero, directeur du Centre Alan-Edwards de recherche sur la douleur de l’Université McGill.

Le programme des CERC a ensuite essuyé un autre revers, cette fois sur la scène publique. L’Université de l’Alberta, hôte de quatre des chaires de 10 millions de dollars, était considérée comme la grande gagnante de la première phase du programme. Puis, un des quatre titulaires de ces chaires, Patrick Rorsman, chercheur de renommée mondiale spécialiste du diabète, a démissionné pour retourner à l’Université d’Oxford après seulement sept mois. En plus des problèmes d’immigration de certains membres de son équipe et de difficultés familiales, M. Rorsman a indiqué que les conditions climatiques de l’Alberta ont constitué un motif déterminant à son départ.

« [Edmonton] est une ville plutôt agréable et l’Université a de grandes ambitions, mais le climat y est rude, a expliqué M. Rorsman au National Post en novembre 2012. Plusieurs des personnes que j’aurais aimé recruter hésitaient à déménager à Edmonton, poursuit-il. Ne restent donc que les personnes originaires de la ville ou des environs, ce qui n’est pas un problème en soi, mais il est aussi utile de profiter du talent de gens venus d’ailleurs. »

Même si le départ du chercheur britannique a constitué une grande déception, le porte-parole de l’Université de l’Alberta souligne que les trois autres titulaires de chaire nommés en 2010 occupent toujours leur poste et font « d’excellents progrès ». Pour sa part, la directrice générale du programme des CERC minimise les répercussions du départ de M. Rorsman. « Nous suivons un processus très strict d’examen par les pairs et évaluons les candidats afin de nous assurer qu’ils comptent parmi les meilleurs de leur domaine, mais nous ne pouvons les forcer à aller au bout de leur engagement, explique Michèle Boutin. Nous devons nous occuper de nombreuses personnes pendant sept ans : nous ne pouvons donc pas nous attendre à un taux de satisfaction total. »

Pour les universités qui ont obtenu des CERC, les préoccupations liées à la volonté des candidats de s’établir ici sont atténuées par les démarches laborieuses qu’elles ont dû entreprendre dans le cadre du processus de demande. « Le permis de recrutement d’un chercheur-vedette est accordé une fois que deux étapes préliminaires ont été franchies : atteindre un consensus sur notre expertise de pointe dans le secteur concerné et présenter nos arguments devant le comité d’évaluation des CERC », affirme Wade MacLauchlan, ancien recteur de l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard.

Selon M. MacLauchlan, qui a joué un rôle actif dans le succès de la demande de CERC en épidémiologie aquatique déposée par l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard en 2010, « le fait de détenir des arguments irréfutables en vue de l’obtention d’une CERC oriente naturellement le mode de sélection d’un candidat ». C’est de cette façon que son université a recruté Ian Gardner, spécialiste de calibre mondial de la santé des stocks de poissons de l’Université de Californie (Davis). Celui-ci travaille maintenant au Collège vétérinaire de l’Atlantique de l’Université de l’Île-du-Prince-Édouard, qui jouit d’une renommée internationale.

Il ajoute que M. Gardner faisait partie d’un « petit groupe » d’épidémiologistes s’intéressant aux animaux et aux poissons qui se côtoyaient à l’occasion de colloques, de projets de recherche estivaux et de réunions de groupe. « Sur le plan scientifique, nous étions à la recherche d’un candidat aux compétences bien précises dans certaines disciplines et dont les travaux de recherche cadraient avec les nôtres, se souvient M. MacLauchlan. Nous nous sommes ensuite attardés au leadership et aux compétences personnelles. Nous connaissions assez bien M. Gardner et son évolution professionnelle. Nous avions donc l’impression qu’il était un bon candidat. »

En ce qui concerne la volonté de M. Gardner de déménager sur la lointaine et minuscule Île-du-Prince-Édouard, M. MacLaughlan affirme que « les spécialistes de ce champ de recherche ne s’attendent pas à vivre dans une grande ville. Leurs collègues et les membres de leur équipe vivent souvent dans les zones côtières. »

Du côté de l’Université McGill, M. Cervero indique que la recherche d’un candidat qui serait heureux de vivre à Montréal était au cœur des priorités des membres du comité de sélection, qui a finalement arrêté son choix sur Mme Diatchenko. « Pour la deuxième phase du programme des CERC, nous avons axé nos efforts sur la sélection d’un candidat qui, en plus de répondre à toutes nos attentes en matière de qualité et d’excellence en recherche, serait enclin à venir à l’Université McGill, et ce, dans le but d’éviter les problèmes qui se sont manifestés au cours de la première phase », explique-t-il.

En plus d’être une spécialiste mondialement reconnue de la génétique de la douleur humaine, Mme Diatchenko « entretenait une collaboration avec les membres du milieu de la recherche de l’Université McGill. Elle appréciait et respectait la qualité de leurs travaux et était emballée à l’idée de se joindre à eux, raconte M. Cervero. Nous avons donc réussi à trouver une candidate exceptionnelle, parfaitement outillée pour améliorer un programme de recherche déjà excellent. »

Selon Mme Diatchenko, qui a quitté la Russie en 1994 afin de s’installer aux États-Unis pour travailler dans un laboratoire privé de Palo Alto, en Californie, avant d’obtenir un poste de professeure à l’Université de la Caroline du Nord à Chapel Hill, sa nomination à l’Université McGill tombait à point. « La décision de venir ici a été facile à prendre pour moi. En fait, le moment était parfaitement choisi aussi bien dans ma vie professionnelle que personnelle », explique-t-elle.

« Montréal est une belle ville à la fois agréable, vivante et raffinée. Je suis également emballée à l’idée de travailler pour l’un des meilleurs centres de recherche sur la douleur dans le monde. Je sais que je peux partir n’importe quand. Mais je n’en ai pas envie – et j’espère qu’on ne me demandera pas de le faire non plus. »

Rédigé par
Mark Cardwell
Journaliste chevronné et auteur, Mark Cardwell est établi dans la région de Québec.
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