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Cinq décennies d’anciens

par DANIEL DROLET | 05 OCT 09

Cinquante ans de vie universitaire doit se raconter par l’entremise des gens qui, à diverses époques, ont fréquenté les universités, ont pris part à ce que le milieu avait à leur offrir et y ont modelé leur vie. Les anciens que nous avons choisis pour illustrer chacune des cinq décennies d’Affaires universitaires en sont la preuve. Chacun à sa façon. Guidés par notre collaborateur de longue date Daniel Drolet, vous découvrirez une politicienne, un auteur, un imprésario, un journaliste, un entrepreneur, et une athlète vedette. Leurs récits, parsemés dans le présent numéro, pourraient éveiller en vous quelques souvenirs. Ils composent certainement une mosaïque représentative du vécu étudiant à diverses époques et de l’évolution des mentalités : l’exclusivité des années 1950, les bouleversements des années 1960, l’optimisme des années 1970, la fête perpétuelle des années 1980 et, finalement, les générations entreprenantes du siècle actuel.

Catherine Callbeck

Une époque moins compliquée

La vie était plus simple en 1959 qu’aujourd’hui. Pour les étudiants de l’Université Mount Allison à Sackville, au Nouveau-Brunswick, cette vie était riche de contacts humains et une ambiance conviviale régnait sur le campus, même si beau-coup d’autres choses manquaient.

Catherine Callbeck a de tendres souvenirs de ces années. Cette sénatrice libérale et ancienne première ministre de l’Île-du-Prince-Édouard a obtenu son diplôme de commerce en 1960; elle était la seule femme de sa classe. Elle affirme que ses années à Mount Allison ont enrichi sa vie d’amitiés durables et l’ont lancée dans une carrière politique. Dans les années 1950, la vie universitaire était caractérisée par de nombreuses restrictions et privations. Mme Callbeck vivait en résidence, où jusqu’à 20 femmes se partageaient une salle de bain. Le soir, si elles sortaient, elles devaient signer un registre à la sortie et à l’entrée de la résidence, et respecter le couvre-feu de 22 h.

La seule manifestation étudiante dont elle se souvienne concernait la nourriture. À la cafétéria, les repas étaient monotones, et on servait souvent du bœuf « qui semblait toujours bien desséché », accompagné de pommes de terre bouillies, de courge et d’un dessert.  Personne n’avait d’argent; aller prendre un café en ville constituait donc une formidable sortie. Par contre, les étudiants participaient avec enthousiasme aux activités sportives intra-universitaires, et les samedis soir, c’était la danse dans le vieux gymnase. Les filles attendaient en file à l’arrière en espérant que les garçons viennent les inviter à danser. Pour se déplacer, on faisait de l’auto-stop.

À l’automne 1958, comme de nombreux étudiants de son université, Mme Callbeck s’est rendue à Springhill, en Nouvelle-Écosse, à une cinquantaine de kilomètres du campus, afin de tenter d’aider la population à se remettre de l’une des pires catastrophes minières au pays.  Bien qu’elle était la seule femme étudiant en commerce, Mme Callbeck affirme ne jamais s’être sentie à l’écart de ses camarades de classe. Comme elle suivait des cours dans des domaines autres que le commerce, elle côtoyait de nombreuses femmes et a fréquenté des étudiants de tous les domaines et de toutes les facultés. Il était facile de nouer des liens d’amitié sur ce campus, qui comptait seulement mille étudiants. Les classes étaient peu nombreuses, alors étudiants et professeurs se connaissaient. « Les professeurs s’intéressaient vraiment à nous, se souvient-elle. Ils nous appelaient par nos noms, et nous étions de vraies personnes à leurs yeux. »  Elle affirme que l’Université Mount Allison l’a aidée à s’épanouir. Et l’unique téléviseur dans la salle commune de la résidence a contribué à ouvrir une fenêtre sur le monde et a donné lieu à la révolution sociale des années 1960.

John Ralston Saul (1969)

confiance et confrontation

C’est la confiance absolue dont faisait preuve sa génération dont se rappelle John Ralston Saul. La recherche d’emploi n’inquiétait personne : vers la fin des années 1960, tout diplômé universitaire se voyait offrir du travail.

Cette génération insolente, à qui le monde appartenait, entendait bien refaire ce monde à son image. Les années 1960 ont été une période de bouleverse-ments politiques. Les années d’université de M. Saul, de 1966 à 1969, ont été témoins de l’Expo 67 et de « Vive le Québec libre! » C’était des années marquées par des grèves et des manifestations; dix mille personnes réunies sur le campus, en scandant « McGill français! » John Ralston Saul était du nombre.

Les manifestations étaient chose courante. L’Université McGill est adossée au mont Royal, et M. Saul se souvient d’avoir vu la police pourchassant des étudiants jusque dans la montagne. Les manifestants, jeunes et vigoureux, ont lancé des boules de neige à la police avant de s’enfuir.

Le romancier Hugh MacLennan et le poète F. R. Scott enseignaient alors à McGill, et suscitaient l’admiration de M. Saul. « Avec deux amis, je suivais M. MacLennan par les rues, de loin, se souvient-il. Nous étions curieux de voir à quoi pouvait ressembler un grand auteur. » Il a rencontré F. R. Scott, lors d’une manifestation. Il s’est alors présenté et le poète lui a décoché un regard d’une profonde condescendance que le jeune homme n’a jamais oublié.

M. Saul étudiait, mais pas trop. Il s’affairait plutôt à lire, souvent des ouvrages autres que les lectures conseillées. Il a découvert qu’il pouvait répondre pour ainsi dire à n’importe quelle question d’examen en citant Guerre et paix.

Il allait partout à pied. « Aucun d’entre nous n’avait de voiture, se souvient-il. Nous marchions énormément dans Montréal et avions l’impression de découvrir un endroit magique. »

Ses amis et lui étaient à l’université pour les idées, non pour se préparer à occuper un emploi. « Toute la Faculté des arts considérait l’École de gestion comme intellectuellement inférieure. Nous étions bien loin de nous douter que ces étudiants dirigeraient un jour la société… et en feraient un tel gâchis! »

Gilbert Rozon (1979)

tout était possible

Lorsqu’il repense à ses années à l’Université de Montréal, de 1976 à 1979, Gilbert Rozon retrouve une époque d’optimisme débridé. Après avoir réservé l’expérience universitaire pendant des décennies à un petit nombre d’étudiants, voilà que les universités du Canada ouvraient toutes grandes leurs portes. Les baby-boomers s’y sont rués, emplissant les campus de la confiance, de l’idéalisme et de l’énergie d’une génération qui prend sa place dans le monde.

L’ancien étudiant en droit se rappelle que tout était possible. Par certains aspects, il était représentatif de sa génération. Il venait d’une petite ville et était le premier de sa famille à fréquenter le collège ou l’université. Sa famille n’étant pas nantie, il a dû travailler pour payer ses études. Ayant déjà l’âme d’un entrepreneur, il a adopté une démarche d’études peu orthodoxe. Il se présentait rarement en classe; il embauchait plutôt des étudiants pour faire ses travaux de recherche, enregistrer les cours et prendre des notes qu’une secrétaire transcrivait par la suite. Pendant ce temps, il se consacrait à temps plein à la gestion d’une petite entreprise et passait deux heures par jour à parcourir les résumés que d’autres lui fournissaient. Le temps qu’il ne consacrait pas au travail ou aux études, il le passait à s’amuser dans l’atmosphère grisante que Montréal avait gardée après l’Expo 67 et les Jeux olympiques de 1976. Il se souvient avoir rencontré par hasard Mick Jagger sur la piste de danse du Night Magic, une discothèque à la mode. À l’époque, cela lui avait paru parfaitement naturel.

Les études lui ont donné du fil à retordre, surtout la première année, mais il a persévéré. S’il avait une façon d’étudier bien à lui, il partageait la vision de ses camarades sur l’utilité de l’université. S’étant rapidement aperçu qu’il ne deviendrait pas avocat, il est demeuré à l’université parce qu’il estimait y faire des apprentissages importants. Il soutient que le droit l’a aidé à structurer sa pensée.

« Je remercie chaque jour le Bon Dieu d’avoir fait ça, parce que j’avais besoin de me structurer. » En 1983, quatre ans après l’obtention de son diplôme, M. Rozon fondait « Juste pour rire », l’un des plus importants festivals d’humour au monde. Il demeure un ardent défenseur de l’éducation postsecondaire, qui, selon lui, forme les esprits et fournit les outils nécessaires pour progresser.

Paul Wells (1989)

Les fêtards

C’est le film Animal House qui revient à l’esprit du journaliste Paul Wells lorsqu’il repense à ses années à l’Université Western Ontario (de 1984 à 1989). C’était le bon temps : la politique cédait le pas à la fête, et l’université semblait davantage affaire de bière que de livres.

Hors campus, le milieu des années 1980 était une époque de grands débats sociaux. Le pays discutait de l’accord de libre-échange Canada-États-Unis et de l’Accord du lac Meech. Sur la scène internationale, ces années ont été celles de la première Intifada palestinienne, de la chute du communisme en Europe de l’Est et de l’apartheid en Afrique du Sud.

M. Wells se souvient de l’onde de choc qui traversait le campus (Palestiniens manifestant leur appui à l’Intifada, débats sur l’apartheid). Pourtant, même s’il travaillait pour le journal étudiant, il n’a jamais été conscient de l’ampleur de ces enjeux. « L’ambiance sur le campus n’était pas à la mobilisation politique, soutient-il. Faire la fête importait bien davantage. »

La résidence où il a habité pendant deux ans était surnommée « le zoo ». La fête durait du jeudi après-midi au lundi matin : « Tout le monde avait mémorisé de longs extraits du film Animal House. Nous en connaissions même toutes les chansons. »

Les bars exerçaient un grand attrait. « J’ai appris que la meilleure façon de rencontrer des filles était de se rendre à minuit et demi à la CPR Tavern et d’acheter des frites, raconte-t-il. Une demi-heure avant la fermeture, tout le monde était ivre, et toutes les filles voulaient piger dans vos frites. »

Malgré tout, c’est à cette époque que M. Wells a commencé à entrevoir sa voie. Inscrit initialement en chimie, il a par la suite décidé d’aller en sciences politiques. Il a de très bons souvenirs d’un professeur de chimie, Dino Bidinosti, qui l’a fait persévérer dans ce domaine. « Il m’a fait croire que j’étais bon en sciences », se souvient-il.

Avec le recul, M. Wells estime que ces contacts sociaux ont transformé sa vie. C’est finalement une invitation à siéger au Parlement modèle de l’Université qui l’a conduit à bifurquer vers les sciences politiques. « De plus, les centaines d’heures consacrées au journal du campus ne m’ont pas simplement donné envie de devenir journaliste, elles ont fait de moi un journaliste. Le journal bihebdomadaire The Gazette était à nos yeux un vrai journal, avec de vraies obligations envers la profession et envers les lecteurs. Nous tenions réellement ce discours. Et nous nous sommes aussi bien amusés. »

Parker Mitchell (1999)

branchés sur le monde

Parker Mitchell étudiait en génie à l’Université de Waterloo entre 1994 et 1999, pendant l’explosion d’Internet et de la haute technologie. Les nouvelles technologies étaient au cœur de son expérience universitaire et ont tracé le chemin de sa carrière. Elles ont également inspiré toute une génération stimulée par ce que M. Mitchell appelle « la foi envers le possible ».

C’est cette même foi qui a amené M. Mitchell et son camarade de classe George Roter à fonder Ingénieurs sans frontière, un organisme de développement international qui permet aux peu nantis d’accéder à la technologie. En 2005, la réussite de ce projet a valu aux deux fondateurs d’être nommés parmi les 40 entrepreneurs de moins de 40 ans les plus accomplis.

Tout a commencé à l’Université de Waterloo, où, étudiants en génie, M. Mitchell et M. Roter ont été happés par l’enthousiasme entourant Internet. « Cette période de cinq ans allait être marquée par une explosion phénoménale des technologies et de l’innovation, rappelle M. Mitchell. Ce phénomène a influencé les vies de ceux qui ont fait leurs études pendant cette période. »

Microsoft venait faire du recrutement sur le campus; des étudiants allaient faire des stages au sein d’entreprises de technologies californiennes florissantes et en revenaient grisés par les possibilités que laissait entrevoir ce qui y était créé. L’enthousiasme se manifestait aussi à l’échelle locale; Research in Motion, qui a crée le BlackBerry, était une entreprise installée à Waterloo. « Je me souviens de l’enthou-siasme suscité par les premiers ordinateurs portables et de mes tentatives pour m’en procurer un abordable », se rappelle M. Mitchell.

Le développement international a commencé à l’intéresser lorsqu’il a créé un système de purification d’eau simple, dans sa dernière année de baccalauréat. Il a rapidement constaté qu’il ne suffisait pas de créer un purificateur d’eau bon marché pour régler le problème de l’accès à l’eau potable dans le monde en développement. Le problème était plus vaste, et il existait des moyens pour y remédier. Ingénieurs sans frontières était né. « Les premiers 30 000 $ ont été portés à nos cartes de crédit, se souvient M. Mitchell. J’estime important de dire à quel point il faut être très passionné. »

La technologie avec laquelle il a évolué à l’université (ordinateurs portables, Internet, Skype) est au cœur de son activité actuelle. « Sans l’éclosion des technologies des communications, nous n’aurions pas pu créer Ingénieurs sans frontières. »

Courtney Gerwing (2009)

toute une athlète

Alors qu’elle était étudiante à l’Université Simon Fraser, Courtney Gerwing était une joueuse vedette de l’équipe de basket-ball féminin sacrée trois fois championne nationale de Sport interuniversitaire canadien. La jeune femme de 23 ans, originaire de Port Coquitlam, en Colombie-Britannique, diplômée en psychologie cette année, affirme que le sport a façonné son expérience universitaire. À Simon Fraser, elle consacrait la majeure partie de son temps au basket-ball et à ses études. Presque inévitablement, le sport s’est également retrouvé au cœur de sa vie sociale.

Mme Gerwing aimait vraiment faire partie d’une équipe championne : « Je suis allée partout au Canada [pour la compétition], c’est formidable. » Sa notoriété a également servi une bonne cause : avec trois membres de son équipe, elle a contribué à l’organisation d’une activité de financement qui a permis d’amasser 18 000 $ pour la Fondation du cancer de la Colombie-Britannique.

Grâce à ses « assez bonnes habitudes de travail », elle a su facilement trouver l’équilibre entre le sport et les études. En fait, elle a fait partie du palmarès des « étoilés académiques canadiens » tout au long de ses études et a remporté le prix national Sylvia Sweeney de Sport interuniversitaire canadien, qui souligne la réussite sportive et universitaire ainsi que le service communautaire.

Comme bien d’autres de sa génération, elle se servait en général d’Internet pour effectuer ses travaux de recherche. Elle avoue que le besoin de comprendre le fonctionnement de certaines parties de la bibliothèque de l’Université ne s’est pas fait sentir avant sa dernière année d’études.

Maintenant qu’elle a terminé ses études universitaires, Mme Gerwing n’est aucunement pressée de s’établir. Elle prévoit travailler dans la construction, faire du bénévolat lors des Jeux olympiques de 2010 et donner libre cours à sa passion pour le voyage. Elle ne prévoit aborder la vie avec sérieux que par la suite. Elle pourrait étudier la médecine, devenir entraîneuse ou encore propriétaire d’un centre de conditionnement physique.

« Je n’ai aucune idée de ce que je ferai, affirme-t-elle. C’est pourquoi je vais voyager et réfléchir aux possibilités. Rien ne m’oblige à me trouver un travail dès maintenant. » En cela, Mme Gerwing ne se sent pas différente de ses amis athlètes. « Je crois sincèrement que, après l’université, on peut vivre des expériences et rien ne nous oblige à prendre une décision immédiate. »

Rédigé par
Daniel Drolet
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