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Découvrez cinq universitaires qui ont changé de discipline en cours de carrière

Changer de discipline en cours de carrière universitaire est un choix difficile, mais ceux qui l’ont fait affirment que la décision a élargi leurs horizons et enrichi leur vie.

par DANIEL DROLET | 12 FEV 14

Les célébrités qui ont changé de carrière en cours de route ne sont pas rares : une recherche rapide sur Internet en révèle plusieurs. Julia Child, par exemple, travaillait pour les services de renseignements américains avant d’écrire des livres de recettes et de devenir chef à la télévision. Harrison Ford était menuisier avant de devenir acteur, alors que Peter Mansbridge était bagagiste (et parfois annonceur) à l’aéroport de Churchill, au Manitoba, avant d’entamer une brillante carrière de journaliste de radiotélévision.

Dans le milieu universitaire, cependant, changer de discipline en cours de carrière est un choix risqué. Pour réussir, il faut avoir confiance en soi et savoir saisir les occasions qui se présentent. On pourrait croire que ce type de parcours est plutôt rare, mais nous avons aisément trouvé plusieurs Canadiens qui ont relevé le défi.

Certains universitaires changent de discipline par nécessité, d’autres se laissent guider par la curiosité ou le hasard. La plupart de ceux que nous avons rencontrés affirment que le plus difficile consiste à asseoir sa crédibilité dans une nouvelle discipline. « Quand on est embauché, on n’est pas considéré de la même façon qu’une personne qui a eu un cheminement normal, » explique Laura Bisaillon, récemment embauchée comme professeure adjointe en études sur la santé à l’Université de Toronto Scarborough et titulaire d’un doctorat interdisciplinaire en santé de la population de l’Université d’Ottawa. Elle ajoute toutefois que le changement est naturel. « On évolue, et changer de discipline c’est céder à l’évolution dans la vie. »

Pour certains des chercheurs interrogés, les aléas de leur cheminement atypique ont été compensés par leur carrière captivante et un équilibre personnel accru. Voici les propos de cinq professeurs qui ont effectué un changement de carrière à l’université.

Nicolas Vonarx : des sciences infirmières à l’anthropologie« Je suis comme un pont entre deux rives. »

Professeur agrégé, Faculté des sciences infirmières
Université Laval

Infirmier de formation et professeur agrégé à la Faculté des sciences infirmières de l’Université Laval, Nicolas Vonarx a pourtant fait sa maîtrise et son doctorat en anthropologie. Sa formation en santé communautaire et ses expériences à l’étranger, particulièrement à Haïti, l’ont mené des soins infirmiers à l’étude des cultures. C’est en essayant de comprendre le fonctionnement des soins de santé dans une culture très différente de la sienne qu’il s’est tourné vers l’anthropologie. En fin de compte, son ouvrage sur le rôle du vaudou haïtien comme système de soins structuré a reçu le Prix du Canada 2013 en sciences sociales de la Fédération des sciences humaines du Canada.

Quitter sa première carrière n’a toutefois pas été facile : il laissait derrière sa profession, son poste et son salaire. « C’est un risque, même si on peut toujours changer d’avis. »

M. Vonarx estime que l’anthropologie est souvent indispensable à la pratique en santé. « L’anthropologie est incontournable quand on ne comprend pas le monde dans lequel on veut agir en tant que professionnel de la santé. » À cheval entre deux disciplines, il ne se sent pourtant appartenir à aucune des deux.

« Je suis venu à me voir plus comme anthropologue; je ne suis pas un infirmier dans le sens que je ne pratique pas. Je me considère de deux mondes. Je ne suis pas complètement infirmier, et je ne suis pas complètement anthropologue. Dans mon travail, je construis des savoirs anthropologiques et des savoirs en santé. »

Il estime jouer un double rôle qui fait le lien entre les disciplines. « Je suis dans cette logique : je suis comme un pont entre deux rives. Je vois comment les sciences sociales peuvent contribuer sur le terrain aux sciences de la santé. Ayant été infirmier, je connais le dialogue et la langue; et étant anthropologue, je peux partager des choses de l’autre rive – sans être de l’un ou l’autre, mais en restant sur le pont. »

Pour ce faire, il doit pouvoir compter sur une faculté ouverte aux nouvelles idées et aux cheminements non traditionnels. Le financement pose problème, entre autres, puisque ses travaux ne se rangent dans aucune catégorie existante. M. Vonarx affirme qu’il est aussi difficile de catégoriser ses recherches que de déterminer à qui demander des fonds – aux organismes subventionnaires en santé ou en sciences sociales.

Florence Piron : de la philosophie à l’anthropologie et à l’éthique« Je n’ai fait qu’écouter ma curiosité. »

Professeure, Département d’information et de communication
Université Laval

Le parcours de Florence Piron a été dicté par ses intérêts, qui l’ont menée vers des disciplines aussi diverses que les médias, les sciences politiques, la santé, la philosophie, l’anthropologie et l’éthique.

« Mon point fort, c’est ma capacité de synthèse et d’adaptation, » affirme Mme Piron, professeure au Département d’information et de communication de l’Université Laval.

Son premier domaine d’études, la philosophie, lui paraissant trop abstrait, elle a opté pour un doctorat en anthropologie, d’abord axé sur la naissance de la pensée critique à l’adolescence. Au fil de ses travaux, cependant, elle a été étonnée par la façon dont les adolescents qu’elle interviewait se confiaient à elle. C’est en cherchant comment traiter des propos aussi personnels que le changement s’est opéré : « J’en suis venue à réaliser que je vivais un problème éthique. »

Au beau milieu de ses recherches, elle a changé radicalement le sujet de sa thèse : l’ouvrage final s’intitule « Responsabilité pour autrui et refus de l’indifférence dans l’écriture scientifique ». Elle précise que ce virage aurait été impossible sans l’appui de son comité de thèse à l’Université Laval. « J’ai eu la chance inouïe de pouvoir évoluer au gré de ma curiosité intellectuelle sans égard aux restrictions disciplinaires. »

Les autres choix se sont enchaînés plus naturellement : son stage postdoctoral en éthique et en administration publique l’a orientée vers la recherche sur l’éthique en santé, puis vers son poste actuel de professeure en éthique de la communication publique, de la démocratie participative et de la communication des risques dans un département de communication.

Autodidacte à plusieurs égards, Mme Piron estime enrichir sa faculté grâce à sa curiosité intellectuelle insatiable, à sa grande capacité de travail et à son aptitude à observer des liens entre des disciplines très différentes. « Mon approche n’est probablement pas pour tout le monde. Je ne suis pas un grand érudit dans un domaine spécifique. »

À quelques reprises, Mme Piron a dû repartir de zéro pour bâtir sa crédibilité. « Mais ça ne m’a pas dérangée, car j’avais de la crédibilité ailleurs. » Finalement, elle estime plus difficile d’être éloignée de ses valeurs que de sa discipline. « J’ai toujours refusé les conseils carriéristes qui m’ont été donnés, et j’ai réussi. C’est le message que je voudrais transmettre aux jeunes professeurs. Je n’ai jamais sacrifié mes valeurs personnelles pour ma carrière. »

Jérôme Doutriaux : du génie à la gestion« Il y a des risques, mais je suis satisfait de ma carrière. »

Professeur émérite, École de gestion Telfer
Université d’Ottawa

Pendant toute sa jeunesse en France, Jérôme Doutriaux a rêvé d’être ingénieur : il a obtenu ses premiers diplômes en génie mécanique, électrique et électronique. La transition vers la gestion s’est effectuée lentement.

« Il n’y a jamais eu de cassure; je ne faisais que saisir les occasions qui s’offraient à moi. Tout au cours de ma carrière, j’ai eu des intérêts multidisciplinaires. Ma carrière a été ralentie, mais j’ai eu une vie mieux équilibrée. »

Pour rehausser son profil, il a opté pour une maîtrise en génie électrique aux États-Unis, à l’Université Carnegie Mellon. Par la suite, son doctorat en science des systèmes de génie électrique l’a mené à manipuler des modèles mathématiques au lieu des circuits électriques, ce qui l’a poussé vers les recherches opérationnelles. En 1971, l’école de gestion de l’Université d’Ottawa (où il avait effectué un stage) l’a embauché en raison de son expertise opérationnelle.

Depuis lors, son parcours oscille entre le génie, l’administration et la gestion. « J’ai aussi été l’un des deux fondateurs d’un programme interdisciplinaire de maîtrise de gestion en ingénierie (l’autre fondateur était un professeur de génie mécanique), avec des cours de génie et des cours de gestion dont j’ai été codirecteur pendant probablement 15 ans; et j’ai aussi été directeur pendant 10 ans d’un programme interdisciplinaire de maîtrise en science des systèmes qui réunissait la Faculté de génie, la Faculté d’administration (maintenant Telfer) et le Département d’économie, le tout à l’Université d’Ottawa. Avec ces deux programmes de maîtrise, j’avais un pied en gestion et un pied en génie. »

M. Doutriaux affirme que l’évolution de ses intérêts n’a jamais posé problème auprès de ses collègues. Il a acquis sa permanence assez tôt. Par la suite, « personne ne m’a poussé à me concentrer davantage sur la recherche. J’ai publié juste assez pour me faire respecter. […] Comme j’ai toujours eu un intérêt pour l’administration et que les universités peinent toujours à recruter des universitaires qui s’y intéressent, on m’a toujours bien accueilli. »

Par moment, il a envisagé d’autres avenues, mais il aime la liberté qu’offre le milieu universitaire. À présent, il ralentit le rythme sur le plan professionnel – il a quelques projets en route et siège à quelques conseils, mais de moins en moins à l’université. Selon lui, établir sa réputation dans un nouveau domaine est l’étape la plus ardue. « Quand on se reconvertit, il faut refaire son trou dans son domaine, et ceci a retardé ma promotion au poste de professeur titulaire. »

Allan Dwyer : de l’histoire à la finance« J’ai dû refaire tout un programme de lectures de doctorat, sans pouvoir compter sur un directeur de thèse. »

Professeur adjoint, Bissett School of Business
Université Mount Royal

Après sa maîtrise en histoire du Canada à l’Université McGill, Allan Dwyer voulait prendre une pause de quelques années avant le doctorat. Il s’intéressait au Japon et s’y est rendu pour enseigner l’anglais. Là-bas, il a entendu parler du nouveau programme international de maîtrise en administration des affaires qu’offrait l’Université York.

« C’était un MBA enrichi de cours sur la culture et la langue de la région choisie – le Japon, dans mon cas, » explique-t-il. Il s’est donc inscrit et après avoir obtenu son diplôme, il est retourné faire un stage obligatoire au Japon. Grâce à l’obtention d’un emploi dans les bureaux de Tokyo de Lehman Brothers, il a commencé une nouvelle carrière en finance. Il était cependant mal à l’aise dans cet univers, qu’il a quitté en 2005 pour entamer un doctorat en histoire à l’Université Memorial.

Quelques années plus tard, alors qu’il était à la recherche d’un poste universitaire, il n’a rien trouvé dans son domaine, tandis que son expérience en finance était très prisée. En 2011, on lui parle d’un poste à l’Université Mount Royal : « Ils m’ont dit : vous avez un doctorat et une bonne plume, mais nous voulons que vous enseigniez la finance. Vous êtes analyste financier agréé, vous avez un MBA et 13 ans d’expérience auprès des sociétés de Wall Street. »

Bien qu’habitué aux deux univers, M. Dwyer affirme qu’une certaine adaptation a été nécessaire. Il a d’abord dû changer de mentalité. Il explique que l’histoire est un monde d’écrits, de narration et d’interprétation, où priment la maîtrise de la langue et la qualité de la rédaction, alors que la finance repose sur les mathématiques, le calcul et les chiffres. « En finance, personne ne s’attarde à l’élégance de votre style, ajoute-t-il. Il ne faut pas persuader par un discours soigné, mais plutôt faire parler les données. »

Il a eu du mal à acquérir de la crédibilité dans une discipline où il n’avait pas fait d’études doctorales. Il a en quelque sorte dû « refaire tout un programme de lectures de doctorat en recherche financière, sans pouvoir compter sur un directeur de thèse ni avoir le temps dont un étudiant dispose habituellement ».

Il admet qu’il cherche toujours sa place en recherche financière (il aurait sans doute poursuivi en histoire s’il avait trouvé un poste dans le domaine). « Lorsqu’on termine un doctorat, on est sur une lancée intellectuelle. Ce n’est pas facile de tout à coup renoncer à son organisation mentale familière pour explorer un tout nouvel univers intellectuel. »

Dawn Bazely : de la biologie au développement durable« Je me suis habituée à ne pas me sentir à l’aise. »

Directrice, Institute for Research and Innovation in Sustainability
Université York

Diplômée en botanique et en zoologie, Dawn Bazely était satisfaite de son poste de professeure de biologie spécialisée en écologie des forêts et des prairies. À ses débuts comme directrice de l’Institute for Research and Innovation in Sustainability (IRIS) de l’Université York, en 2006, elle a toutefois découvert une toute nouvelle discipline – et la courbe d’apprentissage s’est avérée abrupte.

« Je me suis habituée à ne pas me sentir à l’aise, explique Mme Bazely. Mais j’ai la chance de me sentir chaque jour comme étudiante. C’estgénial, non? » Le rédacteur en chef de la revue Ecological Monographs lui a même affirmé qu’elle avait obtenu « un doctorat de facto en développement durable, en politiques scientifiques et en sécurité environnementale ».

L’IRIS a l’habitude d’abolir les frontières : son premier directeur enseignait la science politique et le second arrivait de la Schulich School of Business de l’Université York. Lorsque le poste s’est libéré, on a demandé à Mme Bazely de postuler. « Au début, j’étais terrifiée, » confie-t-elle.
« C’est profondément différent de mon expérience d’écologiste. On publie dans des revues complètement différentes, on s’occupe de politiques scientifiques. D’abord et avant tout, j’ai appris que les spécialistes des sciences sociales croient généralement que les chercheurs en sciences et en génie ne connaissent pas l’histoire de leurs propres disciplines. »

Elle a également appris que les scientifiques ne comprennent pas qu’ils nuisent à leur propre crédibilité en demeurant « hyper neutres » et en évitant de se prononcer sur les enjeux stratégiques et politiques. (D’ailleurs, dans le plus populaire des séminaires de recherche qu’elle donne dans les facultés des sciences, elle se demande pourquoi les scientifiques n’inspirent pas davantage de respect.)

À la lumière de ses nouvelles expériences, Mme Bazely estime que les scientifiques croient à tort que la science peut rester au-dessus de la mêlée. « En développement durable, je suis exposée aux sciences humaines et sociales et aux questions d’éthique. J’ai dû remettre en question mes propres hypothèses. »

Elle comprend maintenant qu’il existe différentes formes de savoir. « Parfois, le savoir des chercheurs prime, mais pas toujours. Il s’agit de le situer dans le contexte humain global. »

Elle accepte désormais de prendre position sur les sujets de l’heure. « Je ne crois pas que ça nuise à ma réputation de scientifique. »

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