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En quête de vétérinaires

Les universités tentent de remédier à la pénurie de main-d’oeuvre pancanadienne.

par MOIRA MACDONALD | 15 JUIN 22

Stephanie Juhary fait des pieds et des mains pour être admise en médecine vétérinaire. L’étudiante de 21 ans, qui en est à sa quatrième année du baccalauréat en zoologie à l’Université de Guelph, fait du bénévolat dans des refuges pour animaux depuis l’adolescence. À sa deuxième année d’études, elle a travaillé comme assistante au Département de pathobiologie du Collège de médecine vétérinaire de l’Ontario (CMVO), hébergé par l’établissement qu’elle fréquente, où elle rêve de poursuivre ses études.

À l’automne dernier, Mme Juhary était assistante en chirurgie au CMVO. Après ses quarts de nuit sur appel, où elle préparait des interventions, elle peinait à garder le rythme dans ses travaux scolaires. Ce n’est pas tout : membre du Club des futurs vétérinaires de l’Université, elle était aussi bénévole dans une clinique vétérinaire locale et travaillait auprès de Pet Trust, qui amasse des fonds pour le CMVO.

Mais le temps et les efforts investis ne suffiront peut-être pas, et Mme Juhary le sait. Chaque année, le CMVO reçoit plus de quatre demandes pour chaque place qu’elle réserve aux résidents de l’Ontario (dans d’autres écoles canadiennes, le ratio peut dépasser 10 pour un). Au-delà des notes élevées, le CMVO recherche des candidats ayant déjà une expérience diversifiée dans les soins des animaux.

« Je veux plus que tout faire carrière dans ce domaine. Mais on dirait parfois que le domaine ne veut pas de moi. »

Tout le processus est « très, très exigeant », dit Mme Juhary, qui a choisi de faire une cinquième année de baccalauréat pour améliorer sa moyenne avant de présenter sa demande. « Je veux plus que tout faire carrière dans ce domaine. Mais on dirait parfois que le domaine ne veut pas de moi. »

Et pourtant, de nouveaux diplômés en médecine vétérinaire, il en faut. Beaucoup! Avant la pandémie et le boom des adoptions d’animaux de compagnie qu’elle a entraîné, la moitié des cliniques vétérinaires canadiennes étaient déjà à la recherche de vétérinaires, comme le montre une étude de l’Association canadienne des médecins vétérinaires (ACMV) réalisée en 2020. La situation était particulièrement critique au Québec, en Colombie-Britannique et en Saskatchewan. En 2021, selon une autre étude menée en Alberta, le taux de postes vacants frôlait 17 % dans cette province connue pour son industrie bovine. La profession est loin de se limiter aux soins des animaux de compagnie. Les domaines d’activité des vétérinaires recouvrent aussi l’industrie animale (élevage destiné à l’alimentation), la surveillance de la salubrité des aliments, la recherche scientifique et la recherche sur les maladies transmises par les animaux, dont celles qui peuvent se transmettre aux humains.

Les programmes de médecine vétérinaire du pays forment actuellement juste assez de nouveaux professionnels pour couvrir les départs à la retraite, qui se chiffrent à environ 375 par année, ce qui représente 3 % des effectifs. Le problème des goulots d’étranglement causés par l’explosion de la demande reste donc entier. L’ACMV recommande la formation de quelque 700 vétérinaires par année à l’échelle nationale au cours des 10 prochaines années.

Accroître les effectifs

La tâche de combler ces besoins en personnel revient donc aux cinq universités canadiennes offrant un programme de médecine vétérinaire. La plus jeune d’entre elles, la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Calgary, a été mise sur pied rapidement en 2005 dans le contexte d’une crise sanitaire devenue catastrophe économique : la crise de la vache folle.

« Tout le monde réfléchit aux moyens d’augmenter les effectifs », dit Gillian Muir, doyenne du Collège de médecine vétérinaire de l’Ouest, en pensant aux étudiants canadiens en particulier. L’évolution de la situation dépend beaucoup du financement provincial, qui stagnait jusqu’à récemment. Les études en médecine vétérinaire sont onéreuses parce que les étudiants doivent être formés à tous les aspects des soins des animaux, du diagnostic à la chirurgie en passant par l’anesthésie, et ce, pour les petits comme pour les grands animaux, à plumes, à poils ou autres, en seulement quatre ans (cinq au Québec). Et le réseau public ne compte pas d’hôpitaux pouvant les accueillir pour leur formation clinique, comme c’est le cas pour les étudiants en médecine. Les universités doivent donc équiper et entretenir elles-mêmes des hôpitaux vétérinaires privés qui offrent tous les services et qui peuvent accueillir une cohorte complète (c’est ce que font la plupart) ou trouver suffisamment de cliniques privées prêtes à accueillir des étudiants pour cette formation, comme le fait la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Calgary.

Plusieurs établissements ont cependant reçu de bonnes nouvelles ce printemps, signe que les provinces reconnaissent de plus en plus l’existence d’un problème. Ainsi, l’Alberta investira 59 millions de dollars au cours des trois prochaines années pour doter la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Calgary d’espaces additionnels, ce qui lui permettra d’admettre deux fois plus d’étudiants. Le gouvernement albertain a par la suite annoncé un autre investissement de 8,4 millions de dollars sur trois ans pour soutenir le plan d’expansion du recrutement.

Devant les pressions croissantes de ses vétérinaires, une pétition de citoyens et les appels à l’action de politiciens de l’opposition comme Ian Paton, critique libéral en matière d’agriculture et producteur laitier, la Colombie-Britannique a pour sa part annoncé en avril qu’elle subventionnera désormais 40 places plutôt que 20 au Collège de médecine vétérinaire de l’Ouest.

Quant au gouvernement du Québec, outre planifier d’ajouter 25 places au programme de l’Université de Montréal dès 2024, il finance à hauteur de 40 millions de dollars la construction d’un établissement satellite à l’Université du Québec à Rimouski, afin de former des vétérinaires qui aimeraient s’établir dans des régions mal desservies. Des études montrent que le nombre de vétérinaires pratiquant dans le secteur agricole de la province baisse de façon alarmante depuis au moins 2017, la chute atteignant 17 à 18 % dans certaines régions du Québec.

Les étudiants du nouveau programme feront leurs trois premières années d’études à Rimouski, une quatrième année à l’Université de Montréal et une cinquième année clinique partagée entre cette dernière et des cliniques régionales. L’élaboration de ce programme a été « une expérience très rassembleuse pour la profession au Québec, parce que nous souffrons tous énormément de la pénurie de main-d’oeuvre et il est impératif de faire quelque chose », commente Christine Theoret, doyenne du programme de l’Université de Montréal.

Le CMVO a présenté une proposition similaire au ministère des Collèges et Universités de l’Ontario; le Collège, situé à Guelph, offrirait un programme de 12 à 15 places en collaboration avec l’Université Lakehead de Thunder Bay. Le projet était toujours à l’étude au début de juin, tout comme une demande d’ajout de 15 à 20 places subventionnées au CMVO à l’automne.

« Certes, nous pourrions exiger des droits plus élevés, mais nous voulons aussi que nos programmes puissent accueillir des étudiants ne provenant pas de milieux aisés. »

La déréglementation des droits de scolarité pourrait être un moyen d’offrir plus de places aux étudiants canadiens, mais cette option semble susciter peu d’intérêt. Le Collège de médecine vétérinaire de l’Ouest en a fait l’essai en proposant des places pour lesquelles des étudiants canadiens paieraient les pleins droits de scolarité. Et Jeffrey Wichtel, doyen du CMVO, pense que ce genre d’approche « devrait être sur la table ». À son établissement, toutefois, le débat porte davantage sur la nécessité de diversifier le programme et la population étudiante pour tenir compte du fait que les ménages à faible revenu et racialisés représentent un segment important de la clientèle à servir (débat qui a également cours dans d’autres collèges). « Certes, nous pourrions exiger des droits plus élevés, mais nous voulons aussi que nos programmes puissent accueillir des étudiants ne provenant pas de milieux aisés. »

D’autres solutions

Comme les solutions récemment annoncées ne commenceront à atténuer la pression que lorsque la première cohorte sera diplômée, soit dans quatre ou cinq ans, les collèges cherchent d’autres moyens de pallier la pénurie. Pour tenter d’endiguer les départs de la profession, elles envisagent de miser moins sur les notes et davantage sur la résilience à l’admission, et de remanier leurs programmes pour qu’ils préparent mieux les étudiants aux réalités parfois difficiles de la pratique, qui se traduisent par des taux de dépression, d’épuisement professionnel et même de suicide supérieurs à la moyenne.

Depuis deux ans, l’Université de Montréal réserve chaque année 15 places à des étudiants ayant un important bagage dans les champs de pratique de l’industrie animale et des grands animaux; la Saskatchewan fait de même pour trois de ses 20 places au Collège de médecine vétérinaire de l’Ouest. L’Université de Calgary mènera quant à elle une campagne de recrutement dans des collectivités rurales où l’offre est déficiente.

Parallèlement à la pénurie de main-d’oeuvre, l’exode d’étudiants canadiens vers des écoles agréées à l’étranger se poursuit. Bon an mal an, quelque 150 d’entre eux rentrent au bercail pour obtenir leur permis. Sydney Hunt, de Kelowna en Colombie-Britannique, espère un jour faire partie de ce groupe. Elle a fait son doctorat à l’Université Ross, établissement privé accrédité de Saint-Kitts-et-Nevis. (Des 400 étudiants admis annuellement au programme de médecine vétérinaire de cet établissement, environ 40 sont canadiens.)

Mme Hunt n’a pas réussi à entrer au Collège de médecine vétérinaire de l’Ouest, bien qu’elle travaille dans un hôpital vétérinaire de la région depuis l’âge de 16 ans et qu’un emploi l’attende déjà. Elle trouve « ahurissant » d’avoir dû quitter le Canada et compter sur l’aide financière de sa famille et du milieu professionnel pour réaliser son rêve.

Les collèges de médecine vétérinaire peuvent aussi contribuer à l’agrément de vétérinaires formés dans des écoles étrangères non accréditées, mais là encore, le manque de ressources pose problème. Le Collège de médecine vétérinaire de l’Ouest est le seul établissement au Canada où ces professionnels peuvent passer les examens d’agrément du Bureau national des examinateurs de l’ACMV, qui font entrer 54 vétérinaires dans la profession chaque année. La procédure, qui se déroule sur quatre jours, trois fois par année, « nécessite toute une logistique », aux dires de Mme Muir. C’est d’ailleurs pour cette raison que le Collège vétérinaire de l’Atlantique a cessé de proposer ces examens il y a plusieurs années. À l’Université de Montréal, on envisage une catégorie spéciale d’admission à la quatrième année de formation clinique, grâce à laquelle trois ou quatre vétérinaires formés à l’étranger passeraient, chaque année, les mêmes examens d’agrément que les étudiants canadiens.

Louis Kwantes, président de l’ACMV, convient qu’il faut en faire plus. En juin, au sommet annuel de l’Association, les participants – représentants du milieu de l’enseignement, des pouvoirs publics, du secteur de l’agriculture et des associations provinciales – ont échangé sur « le changement de paradigme à opérer dans la profession ». Il faut notamment réfléchir au rôle accru que peuvent jouer les techniciens en santé animale, l’équivalent du personnel infirmier dans nos hôpitaux.

« C’est très bien qu’on annonce de nouvelles places, mais elles ne représentent probablement qu’environ 10 % des besoins additionnels à combler, déplore M. Kwantes. Il faut mettre en place d’autres solutions, en collaborant et en nous épaulant mutuellement. »

Rédigé par
Moira MacDonald
Moira MacDonald est journaliste à Toronto.
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