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Fermer la porte?

À l’heure des médias sociaux, le fait pour les professeurs d’assurer une présence à heures fixes pour rencontrer les étudiants a-t-il encore sa raison d’être?

par MOIRA FARR | 06 FEV 12

Je me souviens de ma nervosité devant la porte entrebâillée du bureau du professeur Desmond Conacher, au Trinity College de l’Université de Toronto. C’était en 1981. J’entamais alors mes études au premier cycle et souhaitais lui poser une question, que je craignais stupide, au sujet d’une ligne précise de la traduction d’Électre, d’Euripide. M. Conacher était là, entouré d’ouvrages à reliure de cuir. Plus très jeune, verres épais, chandail ample, il incarnait le calme et la concentration. D’un geste, il m’a invitée à entrer. Si je l’ai ennuyé avec ma question, jamais il ne l’a montré. Il a plutôt semblé intrigué. Il a consulté le texte original d’Électre, en grec ancien, puis nous avons parlé de la nature de la tragédie grecque, des pièges de la traduction, ainsi que des moyens pour moi d’intégrer tout cela au texte que je devais remettre la semaine suivante.

J’ignore si cet entretien a contribué à la qualité de mon travail, mais comme je m’en souviens encore avec tendresse 30 ans plus tard, sans doute a-t-il eu une incidence positive et durable. De nos jours, un étudiant au premier cycle oserait-il sans hésitation frapper à la porte d’un professeur de renom pour discuter d’une question qui la taraude? Ou se contenterait-il de lui transmettre brièvement sa question par courriel, voire de chercher tout bonnement la réponse sur Internet? Dans ce dernier cas, son éducation en souffrirait-elle?

La plupart des professeurs actuels répondraient sans doute par l’affirmative à la dernière question… tout en admettant que, faute de demande, ils se tiennent de moins en moins à la disposition de leurs étudiants à leur bureau pour répondre à leurs questions ou simplement discuter avec eux. En ces temps où les textos, le courriel et la possibilité d’accéder en tout temps à des tonnes de données réduisent la nécessité des interactions humaines, beaucoup de professeurs constatent en effet que leurs étudiants sont de moins en moins nombreux à venir frapper à leur porte, bien qu’elle leur soit ouverte.

Craig Monk, professeur d’anglais et vice-doyen des arts et sciences à l’Université de Lethbridge, se tient régulièrement à la disposition de ses étudiants, mais, dit-il, « de moins en moins d’entre eux en profitent ». Selon lui, même le « professeur le plus populaire du département » n’a droit à la visite que d’une « poignée » d’étudiants.

Alan MacEachern, professeur agrégé d’histoire à l’Université Western Ontario, écrivait déjà ce qui suit en 2007 dans le cadre de sa chronique périodique pour Affaires universitaires : « Dès mon arrivée à cet établissement, j’ai ouvert ma porte, signalé mon désir de recevoir les étudiants pour discuter avec eux… Au fil des ans, ma porte s’est peu à peu refermée. » Désormais, selon M. MacEachern, le côté « de moins en moins formel » de la vie sur les campus a fait chuter le nombre d’étudiants qui demandent à rencontrer les professeurs à leur bureau. Cela ne signifie pas, soutient-il, que lui et ses collègues ne souhaitent pas discuter, à fond, en personne avec les étudiants de temps à autre car malgré l’intégration désormais courante aux programmes d’études d’outils d’apprentissage électroniques – forums de discussion, communiqués, pages Web, liens, wikis, réactions instantanées par un clic pendant les cours –, beaucoup estiment que l’interaction en personne avec les étudiants est essentielle au parcours universitaire et cherchent les moyens de la favoriser.

Les étudiants – surtout les nouveaux, plus susceptibles d’être intimidés – ont besoin qu’on les incite à rendre visite à leurs professeurs soutient Adam Chapnick, directeur adjoint de l’éducation au Collège des forces canadiennes à Toronto et professeur agrégé au département d’études de la défense au Collège militaire royal du Canada à Kingston (Ontario). La première rencontre en personne n’a pas à être longue et compliquée. « Je pense qu’on surestime le temps nécessaire à une rencontre initiale, simplement destinée à faire connaissance », dit-il.

Beaucoup de professeurs sont de cet avis, parmi lesquels Rosemary Polegato, professeure d’études commerciales à l’Université Mount Allison : « Même s’il est rare que des étudiants frappent à ma porte, j’estime que le fait de me tenir à leur disposition à heures fixes, chaque semaine, témoigne de mon souci à leur égard. En somme, je leur lance une invitation. » Il n’en tient qu’aux étudiants d’accepter l’invitation, de pousser la porte du bureau de leur professeur et, qui sait, d’avoir un entretien dont ils se souviendront pendant des années.

Moira Farr enseigne l’écriture journalistique à l’école de journalisme de l’Université Carleton.

Rédigé par
Moira Farr
Moira Farr is a contract instructor at Carleton University as well as a freelance writer and editor.
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  1. Luc PEPIN / 9 février 2012 à 09:43

    Bonjour,

    Dans un monde où tout est rapide, je pense qu’il est difficile de « prendre le temps » de discuter plus à fond avec les enseignants. Personnellement, je fais (comme des milliers d’autres) des études à temps partiel et cela pourrait devenir une tendance de plus en plus marquée.

    Lors du premier cycle, il m’apparaît que l’on ne fait que survoler les concepts et les principes et que c’est de la responsabilité de l’étudiant de creuser un peu plus, d’abord si le coeur lui en dit et ensuite si le temps le permet. Je trouve souvent cela très frustrant de passer à d’autres notions sans les approfondir vraiment.

    Avec 2 ou trois cours par session, un emploi à temps plein et une famille, il faut faire des choix et tenter de balancer le tout. C’est d’ailleurs souvent aussi la réalité des enseignants de combiner travail, famille et enseignement.

    Dans la gestion des priorités, la première chose qui est mise de côté est certes ces rencontres, pourtant sans doute enrichissante, mais consommatrice de temps personnel.

    J’entame un deuxième cycle avec l’espoir que je pourrai mettre à profit cette disponibilité offerte. Elle sera partie intégrante du cursus compte tenu que celui-ci implique un mémoire ou à tout le moins une rédaction exhaustive couvrant un sujet qui passionne l’étudiant. Le travail de recherche implique aussi des échanges avec les pairs et le partage d’information. C’est le médium qui est en transition.

    Autres temps, autres mœurs. La formation à distance répond à un besoin grandissant de la population de se former à son rythme et selon sa disponibilité. Cela se fait sans doute au détriment des relations interpersonnelles mais l’homme est foncièrement un être sociable et faisons confiance au fait que celui-ci se recadrera sur ses racines…

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