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ARTICLES DE FOND

La bédé n’est pas un jeu d’enfant…

La bande dessinée a gagné en complexité et se prête même aujourd'hui à la recherche.

par DANIEL MCCABE | 12 FEV 07

De plus en plus d’universités canadiennes offrent des cours sur la bande dessinée, et un nombre croissant d’universitaires considèrent ce média comme un terrain fertile pour toutes sortes de projets de recherche.

Jeff McLaughlin, professeur de philosophie à l’Université Thompson Rivers, à Kamloops, en Colombie-Britannique, croit savoir pourquoi : « Beaucoup de jeunes professeurs étaient amateurs de bandes dessinées à l’époque où elles sont devenues réellement intéressantes. »

Dans les années 1980, les romans illustrés comme Maus, qui plonge dans l’univers violent de l’holocauste et a mérité un prix Pulitzer à son auteur, ainsi que des titres comme Watchmen, une réinterprétation radicale de la notion de super héros, ont clairement montré que la bande dessinée ne se limitait pas à des personnages comme Archie, Véronica et Betty, explique M. McLaughlin. « La bande dessinée se prête à toute une gamme de genres et de thèmes. »

M. McLaughlin s’est penché sur certains de ces thèmes dans Comics as Philosophy, un recueil de textes colligés qui utilisent la bande dessinée comme un prisme pour étudier les questions de race, d’héroïsme et d’environnement, entre autres. Selon lui, le recours aux bandes dessinées pour aborder des thèmes philosophiques complexes est profitable dans une salle de classe. « Comme les étudiants connaissent bien les personnages de bandes dessinées, c’est une bonne façon de les amener à réfléchir à des questions philosophiques. »

D’après Bart Beaty, professeur à la faculté de communications et de culture de l’Université de Calgary, la recherche sur la bande dessinée en est à ses balbutiements, ce qui offre un avantage indéniable aux chercheurs : « Le fait qu’il n’existe presque pas de travaux sur la question à l’heure actuelle rend la chose intéressante. On peut écrire à peu près n’importe quoi en sachant qu’on sera le premier à le faire. Pour un universitaire, c’est plutôt grisant. »

Le nouvel ouvrage de M. Beaty, Unpopular Culture, traite de l’avant-gardisme des créateurs de bandes dessinées en Europe pendant les années 1990. Un autre de ses projets de recherche porte sur l’intérêt naissant des musées, des galeries d’art et des revues artistiques pour la bande dessinée en tant que forme d’art sérieuse.

L’intérêt croissant pour l’étude de la bande dessinée entraîne également une augmentation de la demande pour le type d’expertise que possède le bibliothécaire Oliver Charbonneau. Documentaliste à l’école de commerce John Molson de l’Université Concordia et expert du droit d’auteur, M. Charbonneau est également en train d’acquérir rapidement une réputation d’expert en bandes dessinées. Nombre de ses articles pour des revues universitaires traitent de la façon dont les bibliothèques devraient faire face à la demande croissante pour les romans illustrés, les bandes dessinées, les mangas (bandes dessinées japonaises) et autres formes d’« art narratif », pour reprendre ses termes.

Lorsque la Grande Bibliothèque du Québec, située à Montréal, a décidé d’élargir sa collection de romans illustrés en anglais, elle a fait appel à M. Charbonneau pour qu’il produise une liste d’achat de 1 000 titres, les « Oscars de la bande dessinée ». Pour réaliser ce qu’il qualifie de « mandat de rêve », le bibliothécaire (et collectionneur) a rassemblé des titres primés et d’autres qui ont marqué leur époque (dont une collection des toutes premières apparitions de Superman). « J’ai sérieusement envisagé la place de la bande dessinée dans les bibliothèques lorsque j’ai commencé à manquer d’argent et d’espace de rangement! »

Selon lui, les romans illustrés peuvent être très utiles aux bibliothèques pour attirer les jeunes lecteurs. Ils peuvent également avoir une vocation éducationnelle en piquant la curiosité des jeunes lecteurs pour un grand nombre de sujets et de genres. La série primée d’ouvrages sur Louis Riel du créateur de bandes dessinées canadien Chester Brown, par exemple, pourrait stimuler leur intérêt pour l’histoire.

Jonathan Warren, professeur d’études anglaises à l’Université York, est devenu fasciné par la bande dessinée après avoir lu The Amazing Adventures of Kavalier and Clay, une nouvelle qui a valu un prix Pulitzer à son auteur, Michael Chabon, et qui relate les aventures d’un duo de créateurs de bandes dessinées juifs pendant l’âge d’or de l’industrie dans les années 1940. « J’enseignais l’histoire culturelle américaine et, lorsque j’ai lu l’ouvrage de Chabon, j’ai constaté que la bande dessinée pouvait être un moyen intéressant d’explorer beaucoup de thèmes qui me captivaient », raconte M. Warren. Il consacre maintenant trois cours à la bande dessinée – un aux cycles supérieurs et deux au premier cycle – qui affichent tous complets.

Collègue de M. Warren à l’Université York, Wendy Siuyi Wong est directrice du département de design. Elle s’intéresse à l’histoire de la culture visuelle chinoise et constate que la bande dessinée y a exercé une influence surprenante, en particulier au cours des dernières années. « Les bandes dessinées sont un bon point de départ pour comprendre les divers aspects du design visuel en Asie », affirme-t-elle.

Une bande dessinée nord-américaine est considérée comme très populaire si elle est vendue à 50 000 exemplaires, mais certains des mangas les plus populaires du Japon s’écoulent par millions. « En Asie, tous les lecteurs de cinq à 55 ans pourront trouver un manga qui leur plaît », prétend-elle, ajoutant que les personnages de bandes dessinées asiatiques tendent à être plus terre-à-terre que les super héros qui dominent encore l’Amérique du Nord.

M. Beaty, de l’Université de Calgary, croit que la recherche sur la bande dessinée doit encore faire ses classes. Elle se situe à l’heure actuelle, dit-il, au point où en était l’étude scientifique du cinéma dans les années 1960.

Par ailleurs, si la bande dessinée reçoit une attention accrue de la part des universitaires, il n’en est pas nécessairement de même pour la société en général. M. Beaty a écrit des livres autant sur la télévision que sur la bande dessinée, « mais lors d’une réception, personne ne veut discuter bandes dessinées avec moi. Les gens veulent savoir ce que je pense d’Oprah ou de The Apprentice. La télévision inspire davantage le respect que la bande dessinée. »


Une histoire illustrée

Bon nombre d’universités en Amérique du Nord offrent aujourd’hui des cours sur la bande dessinée, mais seulement quelques-unes enseignent comment les concevoir. L’une d’entre elles est l’Université du Québec en Outaouais (UQO).

Les étudiants inscrits au programme de formation en bande dessinée à l’UQO « sont tous des passionnés de bandes dessinées », assure le professeur d’art visuel Sylvain Lemay. En fait, le programme a principalement vu le jour à la demande des étudiants. M. Lemay explique que les professeurs d’art visuel de l’Université ont remarqué au cours des années 1990 qu’un nombre croissant d’étudiants manifestaient un vif intérêt pour la bande dessinée dans leurs travaux. En examinant la situation de plus près, ils ont découvert que de nombreux étudiants réclamaient un programme d’études officiel spécialisé dans la bande dessinée. À titre d’expert en matière de bandes dessinées québécoises, M. Lemay a été approché pour diriger le programme, qui a vu le jour en 1999.

Les étudiants qui y sont inscrits passent bien entendu des heures à perfectionner leurs habiletés en dessin, mais ils étudient également l’histoire de la bande dessinée et l’évolution de ce média. Mais plus important encore, croit M. Lemay, ils apprennent comment bâtir une histoire. « À mon avis, la bande dessinée est une méthode unique pour raconter une histoire. Nous tentons d’aider nos étudiants à trouver leur propre style et à perfectionner leurs techniques personnelles pour mieux raconter l’histoire qu’ils ont en tête. »

Les cours offerts couvrent tous les aspects du travail de créateur de bandes dessinées, de l’anatomie à la narration, et le personnel enseignant est composé à la fois d’universitaires (comme M. Lemay) et de professionnels (comme Réal Godbout, créateur de la série humoristique Red Ketchup).

Selon M. Lemay, un programme comme celui-ci est tout indiqué au Québec, car le personnel de l’UQO connaît bien les tendances européennes et américaines. « Nous avons la chance d’être un lieu de confluence de ces deux cultures, et nos étudiants en profitent. »

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