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La littérature comparée, enfant pauvre des universités

La littérature comparée est un domaine souvent mal compris, même par les disciplines connexes des facultés des arts, ce qui explique en partie la situation critique dans laquelle elle se trouve

par DAVID HAYES | 05 AOÛT 08

En octobre dernier, Ian MacRae a pris la parole devant un auditoire d’universitaires à Moncton alors qu’il recevait un Prix d’excellence pour une thèse de doctorat, décerné par l’Association canadienne pour les études supérieures (ACES). Il a profité de l’occasion pour dire à tous que, selon lui, la littérature comparée, sa discipline, était devenue l’enfant pauvre de la grande famille universitaire canadienne.

« La littérature étant un art qui fait appel au langage, a-t-il expliqué, la langue utilisée, que ce soit le français, l’espagnol, le swahili, le urdu ou l’anglais, aura forcément une influence sur elle puisque ce sont les langues et les œuvres littéraires nationales qui y donnent accès. »

À l’image du Canada, la littérature comparée est internationaliste, cosmopolite, multilingue et multiculturelle, a-t-il poursuivi. Pourtant, alors que les universités accordent une place de choix à la littérature des principales langues, comme l’anglais, le français, l’espagnol et l’allemand, la littérature comparée est laissée pour compte. L’auditoire a poliment écouté Ian MacRae, mais impossible de savoir si c’était par ouverture d’esprit ou parce que personne ne comprenait son propos.

La littérature comparée est mal comprise, même au sein des sciences humaines. Bien que les cultures voisines empruntent et échangent des idées entre elles depuis toujours, ce n’est qu’au XIXe siècle, avec l’arrivée au pouvoir des États-nations et l’avènement de la colonisation, que les universitaires se sont mis à s’intéresser au phénomène. Les chercheurs se sont soudainement mis à étudier des textes datant d’époques anciennes et à établir des relations entre ceux-ci.

Simplement dit, cette discipline étudie des œuvres littéraires provenant d’au moins deux groupes linguistiques, cultures ou nations, ainsi que les rapports entre ces œuvres et d’autres formes d’art. Les comparatistes se penchent sur l’influence qu’ont les auteurs à l’étranger, l’évolution des mouvements littéraires et les relations entre la littérature et d’autres formes d’art ou disciplines. À titre d’exemple, la dissertation primée de M. MacRae mettait le Livre de la Genèse en relation avec des œuvres d’auteurs du Brésil, de la Colombie, de la Martinique, des États-Unis et du Canada.

Malgré son nom, la littérature comparée se soucie peu de comparer. Elle s’intéresse plutôt au fait que la littérature, en plus d’être un reflet des cultures, est un phénomène humain universel, au même titre que la peinture, la musique et le théâtre. Œuvrant dans un domaine véritablement interdisciplinaire, les comparatistes peuvent puiser dans les théories littéraires et culturelles, la linguistique, l’histoire, la philosophie, la religion, les sciences sociales et du comportement, les sciences naturelles et les arts de la scène. Mais le caractère éclectique et interdisciplinaire de la littérature comparée fait en sorte qu’elle est souvent perçue comme n’appartenant à aucune catégorie, une situation que comprennent parfaitement ceux qui l’étudient.

« Je ne décris pas mon domaine d’études comme étant de la littérature comparée », explique Sarah Phillips Casteel, qui a reçu l’an dernier un des cinq prix de recherche John Charles Polanyi, d’une valeur de 20 000 $, décernés par le gouvernement de l’Ontario à des professeurs. Agrégée de littérature anglaise à l’Université Carleton, Mme Casteel a fait son doctorat au département d’études anglaises et de littérature comparée à l’Université Columbia.

Le débat interne qui prédomine par rapport à la littérature comparée concerne la traduction. À l’ère de la mondialisation, où une facilité pour les langues est plus importante que jamais, l’anglais est considéré comme langue internationale. Bien que la traduction ait toujours joué un rôle dans cette discipline (aucune comparatiste ne peut se limiter aux trois ou quatre langues qu’il maîtrise), certains prétendent que les étudiants seraient davantage attirés par ce domaine si les préalables linguistiques étaient moins exigeants. À cela, les comparatistes répondent que la capacité de lire un texte dans sa version originale est la clé de cette discipline.

M. MacRae et Mme Casteel ont aussi tous deux remarqué un autre phénomène : les étudiants qui songent à se spécialiser en littérature comparée craignent souvent de limiter ainsi leurs chances de trouver du travail. Cela reflète en partie l’état dans lequel se trouve actuellement la discipline.

Haun Saussy, professeur de littérature comparée à l’Université Yale, a parlé de l’influence de la littérature comparée, mais aussi du manque de pouvoir dont elle jouit au sein des établissements universitaires. Dans l’anthologie Comparative Literature in an Age of Globalization, publiée en 2006, il décrit l’état déplorable des programmes de littérature comparée, peu financés et mal représentés au sein des comités, où on trouve des cours offerts à la fois par deux départements, peu de possibilités d’emploi et où il se fait du bénévolat. « Notre manière de penser, d’écrire et d’enseigner a été abondamment imitée et pourtant, quoi qu’en disent nos collègues des départements négligés de langues et littérature, notre discipline n’en a tiré aucun bénéfice. »

Pas surprenant que, après avoir constaté la rigueur des exigences linguistiques (il faut maîtriser au moins trois langues pour s’inscrire au doctorat), la santé des départements de littérature comparée ainsi que les perspectives d’emploi – plus nombreux sont les départements qui ont été supprimés ou fusionnés avec d’autres, que ceux qui ont été créés au cours des 25 dernières années – beaucoup d’étudiants se tournent vers d’autres disciplines. Ceux qui poursuivent malgré tout leurs études à la maîtrise ou au doctorat espèrent décrocher un poste de professeur dans un département d’anglais ou de langues.

« Les candidats en littérature comparée possèdent au moins deux versions de leur CV et de leur lettre de présentation, ce qui est rarement nécessaire dans les disciplines traditionnelles », déplore M. Saussy.

Au début de sa carrière, Ian MacRae enseigne à la faculté des sciences humaines, sur le campus de Scarborough de l’Université de Toronto, et au programme d’études canadiennes du collège universitaire du centre-ville, pendant qu’il est à la recherche d’un poste à temps plein. « Heureusement, dit-il, les comparatistes sont généralement des professeurs souples et pleins de ressources. » Et comme presque tous les domaines font appel à des études interdisciplinaires, il est possible pour un comparatiste de faire sa place.

Cela peut sembler ironique, mais, l’an dernier, trois prestigieux prix canadiens ont été décernés à des compara- tistes : le prix de l’ACES pour une thèse de doctorat est allé à M. MacRae, le prix Polanyi, à Mme Casteel, et le prix Raymond Klibansky, du meilleur ouvrage en sciences humaines, à Daniel Coleman, professeur d’anglais et d’études culturelles à l’Université McMaster, pour son ouvrage de littérature comparée intitulé White Civility.

À l’échelle des établissements, il y a de l’espoir. Le centre de littérature comparée de l’Université de Toronto, fondé par Northrop Frye en 1969, prospère sous la direction de Roland Le Huenen, avec d’éminents professeurs, dont J. Edward Chamberlin et Linda Hutcheon parmi ses rangs. Mentionnons aussi les programmes des universités de Sherbrooke, de Montréal, de l’Alberta, Western Ontario et de la Colombie-Britannique.

Le cas de l’Université Carleton est plus courant : l’école de littérature comparée de cet établissement, qui offrait des programmes d’études au premier cycle et aux cycles supérieurs jusqu’en 2000, a dû fermer en raison du manque de financement, et ce, malgré un fort taux d’inscription, explique Francesco Loriggio, professeur d’italien et d’études comparées à Carleton.

« Les recteurs et les doyens continuent de croire que les fusions représentent la solution, et que les petites sections, même celles qui connaissent du succès, ne sont pas viables », poursuit M. Loriggio.

Stephen Slemon, de l’Université de l’Alberta, a écrit dans Lament for a Notion (PDF), un essai publié en 2003 (parodie de Lament for a Nation de George Grant paru en 1965) : « Au Canada, la situation de la littérature comparée est semblable à celle d’un enfant négligé : assis entre deux chaises, que personne n’accepte vraiment dans ses rangs […] recroquevillé, pour se protéger, en profonde crise existentielle. »

Bien des jeunes comparatistes souhaiteraient qu’il en soit autrement.

Rédigé par
David Hayes
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