Passer au contenu principal

La loterie de la vie

par DANIEL DROLET | 05 NOV 07

Amir Attaran se souvient encore du nom de l’homme : Florian Achille Biza.

C’était au début des années 1990. M. Attaran avait décidé de parcourir l’Afrique en autostop avant d’entreprendre ses études de doctorat à l’Université d’Oxford. C’est en marchant dans les rues de Brazzaville qu’il a croisé la route de M. Biza, un Congolais de son âge. Les deux hommes se sont mis à discuter.

Cet échange a conduit M. Attaran à mettre un visage sur les terribles inégalités dont souffrent les habitants de la planète. Cela a changé sa vie. Il lui est soudain apparu profondément injuste qu’il puisse, lui, s’envoler vers Oxford, son éducation d’exception et son confort occidental, mais que M. Biza, bien qu’il parle trois langues européennes, doive rester là, à Brazzaville, face à un avenir incertain.

« Florian Achille Biza était pourtant, sans conteste, bien plus intelligent que moi, songe M. Attaran, attablé à un café d’Ottawa des années plus tard. Pourquoi est-ce moi qui ai eu la chance de monter dans l’avion pour Oxford, et pas lui? Parce que le sort en a décidé ainsi : j’étais bien né, contrairement à lui. Je veux vivre dans un monde où ça n’arrivera plus. »

Aujourd’hui, M. Attaran est professeur et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en droit, santé de la population et politique du développement mondial à l’Université d’Ottawa. Universitaire de renom de plus en plus connu des Canadiens, il met tout en œuvre afin de rendre le monde plus juste, en s’exprimant haut et fort sur divers dossiers liés à la santé et aux droits de la personne.

Plus tôt cette année, il a, par exemple, suscité tout un émoi dans les médias et sur la Colline du Parlement en attirant l’attention sur le sort des prisonniers afghans capturés par l’armée canadienne et remis aux forces nationales de sécurité afghanes, pourtant visées par de nombreux rapports faisant état d’abus à l’endroit des détenus. Il a également soutenu le rétablissement du recours au DDT pour prévenir le paludisme et insisté sur la nécessité, pour la Banque mondiale, d’intégrer des principes démocratiques à ses critères de financement.

M. Attaran estime de son devoir, en tant qu’universitaire, de soulever les dossiers épineux et d’encourager le débat public. Ouvert, structuré et réaliste, cet homme de 41 ans juge que, compte tenu de l’éducation de privilégié qu’il a reçue, il serait « tout simplement immoral » qu’il touche un salaire annuel de plus de 100 000 $ sans rien donner en retour.

Amir Attaran, dont les parents ont quitté l’Iran pour les états-Unis dans les années 1960, est né et a grandi en Californie. Son parcours universitaire et professionnel à ce jour est exceptionnel. Il a étudié à l’Université de la Californie à Berkeley, à l’Institut de technologie de la Californie (Caltech), à l’Université d’Oxford et à l’Université de la Colombie-Britannique, où il a décroché respectivement un baccalauréat ès arts, une maîtrise ès sciences, un doctorat et un baccalauréat en droit. Il a également été chercheur boursier et chargé de cours à Harvard, à Yale et à l’Institut royal des affaires internationales de Londres.

Le champ de ses recherches est vaste et transcende les disciplines. M. Attaran soutient, par exemple, qu’il est impossible de dissocier droits de l’homme et croissance économique. L’inégalité au sein d’un pays marginalise, selon lui, des pans entiers de sa population, ce qui freine la croissance.

Ses projets de recherche actuels sont axés à la fois sur le droit et sur la santé. Il étudie, entre autres, les moyens de traduire en justice les vendeurs de médicaments contrefaits par-delà les frontières.

Bruce Feldthusen, actuel vice-recteur intérimaire aux relations universitaires à l’Université d’Ottawa, était doyen de la Faculté de droit de l’établissement au moment de l’embauche de M. Attaran. Il dit avoir été tout de suite impressionné par son érudition et sa forte personnalité. En une semaine à peine, se souvient-il, le nom de M. Attaran s’est trouvé cité à trois reprises dans le New York Times, successivement à propos du paludisme, de la santé des Autochtones et des détenus afghans.

« Une personne comme lui, capable de prendre part au débat public sur un tel éventail de sujets controversés, est forcément quelqu’un d’impressionnant. L’étendue de son expertise est exceptionnelle. Travailler en sa compagnie est on ne peut plus stimulant », témoigne M. Feldthusen.

Malgré son ardeur, M. Attaran ne se perçoit pas comme un « militant », qualificatif qu’il préfère réserver aux organisateurs de manifestations. « Ma mission ne se borne pas à pointer du doigt tel ou tel problème, dit-il. Elle consiste aussi à dire : « Voici la politique à l’origine de tel ou tel échec. Que pouvons-nous faire, et comment procéder, pour améliorer les choses?» »

Rédigé par
Daniel Drolet
Missing author information
COMMENTAIRES
Laisser un commentaire
Affaires universitaires modère tous les commentaires reçus en fonction des lignes directrices. Les commentaires approuvés sont généralement affichés un jour ouvrable après leur réception. Certains commentaires particulièrement intéressants pourraient aussi être publiés dans la version papier du magazine ou ailleurs.

Your email address will not be published.