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L’art en abondance

De la danse moderne au design, de la musique classique au théâtre alternatif, les Montréalais passionnés de culture peuvent trouver de tout sur les campus universitaires de leur ville, et les étudiants y sont pour beaucoup!

par SHELLEY POMERANCE | 07 AOÛT 07

Certaines personnes aiment relever des défis inusités. Pendant tout un mois, le cinéaste américain Morgan Spurlock a consommé uniquement des aliments de la chaîne de restaurants McDonald’s, au détriment de sa santé, puis a produit le documentaire à succès Super Size Me! à partir de son expérience. Un couple de New-Yorkais a choisi de prendre le virage vert pour un an : ils ont emprunté les escaliers pour accéder à leur logement, situé au neuvième étage, n’ont consommé que des aliments cultivés dans un rayon de 400 kilomètres de Manhattan et n’ont pas utilisé de papier hygiénique. J’ai pour ma part opté pour un défi qui n’exige pas autant de sacrifices : pendant 30 jours, je n’ai pas fréquenté le théâtre, le ballet, l’opéra, les musées, les concerts ou les clubs de jazz, ni assisté à aucun événement culturel, à moins qu’il s’agisse d’une production universitaire. J’habite à Montréal, qui compte beaucoup d’universités, et la véritable difficulté a été de choisir parmi des centaines d’activités…

Jeudi après-midi, 15 h 30. Je suis assise au Sky Pub, un club très fréquenté du Village gai, à côté de personnes juchées sur des tabourets ou confortablement installées sur des canapés rouges et rose vif. Des vitraux psychédéliques dominent un côté de la pièce. De l’autre, une petite scène habillée de rideaux de paillettes argentées a été aménagée, et les murs sont recouverts de moquette fuchsia. C’est le genre d’endroit où vous avez toutes les chances de croiser une drag queen portant perruque, robe à paillettes et talons de dix centimètres. Pourquoi me suis-je donc retrouvée là en plein milieu de ma journée de travail?

Je suis venue assister à White Picket Fencing, un projet coopératif sur le mariage entre conjoints de même sexe au Canada, mis en scène par les étudiants du programme de théâtre et de développement de l’Université Concordia. L’expression « white picket fencing » est utilisée pour qualifier les personnes homosexuelles qui optent pour un mode de vie de style hétérosexuel, entre autres en se mariant pour que leur union soit officiellement reconnue. La pièce appartient au genre « documentaire réaliste », c’est-à-dire qu’elle utilise de véritables personnages et leurs propres mots pour explorer le sujet traité.

Les étudiants devaient recueillir diverses opinions concernant le mariage homosexuel : opinions de spécialistes, points de vue de personnes de leur entourage et croyances qui allaient totalement à l’encontre des leurs. Ils ont interrogé 77 personnes au total, dont les participants au projet eux-mêmes, des amis, des colocataires, des parents, la sœur de dix ans d’un camarade de classe, des professeurs, des hommes et des femmes dans la rue, un rabbin, un pasteur, un prêtre, des théologiens, un professeur d’éducation sexuelle, des activistes gais et lesbiennes, l’éthicienne Margaret Somerville, ainsi que deux drags queens; Mado, artiste et propriétaire de cabaret, et Sky Gilbert, acteur de théâtre. Ils ont ensuite transcrit les entrevues et les ont mises en scène. Certains étudiants ont joué le rôle des personnes qu’ils avaient précédemment interrogées, tandis que d’autres ont préféré laisser la place à un camarade de classe, sans égard au sexe (une jeune femme a interprété le rabbin, tandis qu’un jeune homme a personnifié une amie). Il n’y a aucune fiction dans la pièce : tous les personnages existent et les échanges sont repris textuellement des entrevues. Il en résulte un mélange bouillonnant et saisissant de sociologie, d’activisme et d’art.

Il ne s’agit en aucun cas d’une production technologique, la professeure et metteure en scène Sarah Stanley actionnant elle-même une radiocassette et quatre lumières. Des camarades de classe, des amis, un ou deux parents, quelques professeurs du département de théâtre de l’Université Concordia et un ou deux curieux qui se trouvaient au bar au rez-de-chaussée assistent à la représentation. à moins d’avoir consulté le site Web de Concordia, vous n’avez probablement pas vu d’annonces de White Picket Fencing, « une pièce coopérative, donnée en représentation un après-midi seulement ».

Certaines prestations étaient dignes de mention, notamment celle de Sylvie- Ann Willliams dans le rôle de l’éthicienne Margaret Somerville et celle de Joseph Mercier dans la peau de plusieurs personnages, dont l’exubérante Mado et Mary Lou Wiseblatt (présentée comme « la propriétaire d’une librairie progaie »), qui déclare : « Je ne veux pas me marier! Je n’ai même pas de chat… au mieux, je pourrais m’acheter un poisson rouge! »

Pour M. Mercier, monter White Picket Fencing dans le Village gai faisait partie intégrante de l’expérience du documentaire réliste : « Je suis persuadé que certaines des personnes qui ont assisté à la représentation n’avaient jamais mis les pieds dans un bar gai… ni même peut-être dans le Village. Une des filles [de la classe] avait invité ses parents, qui n’avaient jamais véritablement réfléchi à la question du mariage gai auparavant. Sarah [Stanley] nous avait expliqué l’importance de choisir un lieu authentique, un endroit où certaines personnes n’avaient jamais mis les pieds. Je crois que c’est sa conception de la mise en scène environnementale : trouver un endroit qui entraînera les spectateurs dans un autre univers. »

Il est sûrement possible de trouver des productions professionnelles appartenant au genre documentaire réaliste, mais elles ne seront peut-être pas jouées avec autant de spontanéité, et certainement pas à 15 h 30. Les faiblesses des acteurs sur les plans de la technique et du raffinement étaient plus que suppléées par leur créativité, leur énergie et leur engagement. Assister à White Picket Fencing a été une façon des plus divertissantes d’expérimenter un genre théâtral novateur traitant d’un sujet d’actualité et d’occuper ce jeudi après-midi… tout à fait gratuitement!

L’école de musique de l’Université McGill présente 600 concerts par année accessibles au grand public, dont environ 550 sont des prestations d’étudiants. En avril seulement ont eu lieu quelque 100 concerts, dont beaucoup de récitals de fin d’année. Ne vous demandez donc pas pourquoi j’ai eu tant de difficulté à décider à quelles prestations je voulais assister.

Un mardi, le programme était particulièrement alléchant : non pas un, mais deux spectacles donnés par des classes d’interprétation, une prestation d’un ensemble de vents et d’un orchestre de jazz, intitulé Mozart and Jazz, et celle d’un ensemble baroque. J’ai opté pour le récital de la classe d’interprétation avancée. Au programme : le répertoire intégral du compositeur français du xixe siècle Henry Duparc – il s’avère que j’ai un faible pour les chansons mélancoliques qui portent des titres comme Extase et Soupir!

Le concert s’est déroulé à la nouvelle Salle Tanna Schulich de l’Université McGill, à l’ambiance intime et aux murs recouverts de panneaux de bois foncés accentués de noir. En m’assoyant, j’ai reconnu Michael McMahon, un pianiste et professeur de chant de renom qui enseigne l’interprétation à titre de professeur adjoint à McGill. Les étudiants – des chanteurs et pianistes du Canada, des États-Unis, de Taiwan, de Bulgarie et du Brésil – sont habillés comme s’il s’agissait d’une prestation professionnelle, et non de leur spectacle de fin d’année. Les hommes sont vêtus de complets noirs à la coupe impeccable, et les femmes, de robes élégantes. En fait, certains font déjà carrière, comme en témoigne leur sens de la musique, leur confiance et leur prestance.

M. McMahon, qui semble apprécier grandement le spectacle, sourit et applaudit avec enthousiasme à la fin de chaque chanson. Il ne prend même pas de notes, et a davantage l’allure d’un amateur de musique que d’un professeur qui évalue des étudiants dans le cadre du récital obligatoire à l’obtention du diplôme.

« Duparc est particulièrement difficile à interpréter, surtout pour les non francophones. Le défi tient au fait de devoir chanter ces longs vers en français, en respectant l’ambiance et la mélodie, m’explique-t-il à l’entracte. Ces pièces sont également difficiles sur le plan technique pour les pianistes. Comme les chanteurs, ils doivent apprendre les paroles et comprendre l’histoire qu’ils racontent. » Le public est généralement composé d’amis et de camarades de classe des artistes. Il y a souvent une rangée de sièges occupés par les professeurs de chant et de piano, venus voir leurs étudiants, et quelques passants.

Selon Louise Ostiguy, directrice du service Concerts et publicité de l’école de musique Schulich de l’Université McGill, ce sont les grands ensembles, les orchestres symphoniques, l’Orchestre de jazz 1 (il y en a trois en tout) et l’opéra qui sont les plus populaires : « Les gens prennent connaissance des noms des musiciens qui jouent dans les ensembles, et finissent par suivre ces jeunes dans leurs concerts individuels. Soir après soir, on reconnaît les mêmes personnes. Je leur dis, « Ah! Vous êtes là, toujours fidèle au poste », et elles sont contentes. Il faut dire que la gratuité est un élément important. Nos grands ensembles ne sont pas gratuits, mais des concerts qui coûtent entre dix et 15 dollars, ce n’est pas cher. »

Les chanteurs et les pianistes ne sont pas encore de grands noms de la scène musicale, mais je ne serais pas surprise que certains se produisent dans des salles d’importance d’ici quelques années. Les spectateurs assis dans la Salle Schulich pourront ainsi dire qu’ils les ont vus en spectacle lorsqu’ils étaient encore étudiants!

La situation est similaire à la Faculté de musique de l’Université de Montréal : des douzaines de concerts sont au programme. En fouillant sur le site Web un vendredi matin, je découvre un atelier de maître en violon, un récital de flûtes et la projection d’un film sur les grandes basses du xxe siècle. Si je me dépêche, j’aurai le temps d’assister à un concert avant le lunch, à 11 h 45. Rachmaninov, Prokoviev, Haydn, Beethoven, Chopin et Satie sont au programme du récital de fin d’année du cours de piano de Christian Parent. Sur scène, une étudiante vêtue d’un jean, d’un chandail rose et de baskets Converse roses ne cadre pas avec la sonate écrite par Haydn au xviiie siècle qu’elle est en train d’interpréter. Petit, mais attentif, l’auditoire est composé majoritairement d’étudiants en musique venus écouter leurs amis, du professeur et de la mère, visiblement débordante de fierté, d’un des pianistes. Une jeune femme dans l’assistance porte des mitaines, probablement pour réchauffer ses mains, à la Glenn Gould, avant de s’installer au piano. En effet, quelques minutes plus tard, elle monte sur scène, enlève ses mitaines et plonge dans la Pathétique, la sonate no 8, op. 13 de Beethoven.

Ces étudiants n’offrent pas une prestation exempte d’erreurs – certains perdent momentanément le fil, ou ratent une cadence -, mais ils se rattrapent toujours. Leur concentration est intense (c’est un examen, après tout!) et leur présence sur scène, saisissante. Après le récital, ils forment un cercle autour de leur professeur, impatients de connaître ses commentaires. J’entends l’étudiante aux mitaines, Marie-Christine Turpin, dire qu’il s’agit de son premier concert en 20 ans (elle qui paraît à peine plus âgée). Elle explique qu’elle avait entrepris un programme d’études en musique, mais qu’elle a été forcée d’arrêter à 21 ans, et qu’elle est revenue, deux décennies plus tard, pour le terminer. Pendant toutes ces années, elle n’a pas joué une seule fois devant public!

Par un dimanche après-midi nuageux, je décide de visiter le Centre du design de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), où se tient une exposition visant à nous mettre dans l’ambiance du ménage du printemps. En provenance de la France, sous la direction de Daniel Rozensztroch et Shiri Slavin, l’exposition Brosse regroupe une impressionnante collection de 2 225 brosses et balais du monde entier, de toutes tailles, de toutes formes et de tous matériaux, du sorgho au sisal en passant par la porcelaine et le plastique. On y trouve des brosses à dents et à gencives, des peignes à cils et à sourcils, des blaireaux et des brosses à cheveux, des brosses à flûtes et à tapis, des brosses pour l’évier, la toilette et le bain, des brosses pour récurer les bouteilles et nettoyer les stores, et des pinceaux à badigeonner. On peut y admirer de minuscules balais japonais qui servent à ramasser le gingembre râpé, et de plus grosses brosses pour détruire les toiles d’araignée ou enlever la poudre de talc qui servait autrefois à sécher l’encre.

J’ai craqué pour un ensemble de brosses à tapis françaises des années 1950 dont les formes – de pique, de carreau, de cœur et de trèfle – s’inspirent des cartes à jouer, ainsi que pour trois brosses à habits en forme d’ours taillées à la main et arrivées directement de Bern, en Suisse, un pays longtemps associé aux ours bruns. Les plus jeunes apprécieront sûrement la joyeuse collection de brosses à ongles multicolores en forme de canards, de grenouilles, de dauphins et de baleines.

Comptant 250 expositions à son actif, le Centre du design met de la vie à Montréal depuis plus de 25 ans. Selon le directeur, Marc Choko, la portée de l’exposition s’étend au-delà des murs de l’Université et arrive à joindre un large public. « C’est notre mission primaire. Nous sommes maintenant le principal centre de diffusion du design au Canada, in absoluto! »

L’an dernier, le Centre a accueilli 14 000 visiteurs : des étudiants, des professionnels du design, mais aussi monsieur et madame Tout-le-Monde. Cette année, il a exporté une exposition intitulée Québec design tous azimuts en France (à la Biennale internationale de design Saint-Étienne et à la Chambre de commerce de Marseille), puis à l’ambassade du Canada à Washington.

Pour souligner la fin des classes, le Centre présente de courtes expositions organisées par les finissants. Je prévois visiter Les Rookies du design graphique, que les étudiants en graphisme se sont amusés à monter sur le thème du baseball.

De même, à l’Université de Montréal, les finissants en architecture, en urbanisme, en design graphique et en mode ont exhibé leurs créations au Centre d’exposition, qui a pour mandat de monter des expositions liées à l’art et à la science, en plus d’abriter les collections historiques, scientifiques, anthropologiques et artistiques de l’Université. Cette année, par exemple, il présente un mélange des plus éclectiques : œuvres d’un artiste visuel, photos architecturales, projets de logements sociaux réalisés par des étudiants en architecture, exposition sur les dents (leur rôle dans la communication sociale et l’importance de la santé buccale) ainsi qu’une sélection de travaux issus d’un concours de photos intrauniversitaire.

Les finissants en architecture viennent tout juste d’y dévoiler leurs projets de fin d’études. Présentés sur de longues bandes de papier blanc installées à la verticale, semblables à des rames de papier à dessin, les plans et les modèles sont frappants d’idéalisme, d’humanisme, d’engagement social et culturel. On peut admirer une maison modulaire préfabriquée pour le Grand Nord, un musée sensoriel sous-marin qui sera construit en Espagne, un columbarium doublé d’un espace public (pour garder la mémoire des morts parmi celle des vivants!), et des projets visant à convertir un couvent et une ancienne prison en centres de méditation, de conditionnement physique et de santé holistique.

Lors de ma visite, j’ai rencontré le jury de trois professeurs chargé d’évaluer les projets. L’un d’eux est George Adamczyk, chef du département d’architecture de l’Université de Montréal, qui a pris quelques minutes pour m’expliquer les retombées concrètes de l’exposition des travaux au Centre. Des professionnels du milieu – des architectes, des urbanistes, des architectes-paysagistes, des concepteurs industriels et des designers d’intérieur – s’y rendent pour voir ce que la nouvelle cohorte a produit. Certains font également du recrutement : « Il y a des prédateurs qui viennent. » Il affirme que l’école est reconnaissante du fait que des professionnels viennent jeter un coup d’œil au travail des étudiants, puis entrent en contact avec eux. « Premier arrivé, premier servi! »

M. Adamczyk reconnaît que le Centre est un peu en retrait du circuit culturel et architectural du centre-ville, contrairement au Centre du design de l’UQAM ou aux galeries d’art de l’UQAM et de Concordia. Mais puisque Montréal a été désignée récemment Ville de design par l’UNESCO – la première en Amérique du Nord à recevoir ce titre -, il croit que l’exposition attirera les visiteurs. « Bien sûr, nous espérons que les gens viendront et que cela renforcera notre image de ville de créateurs. »

Le mois que j’ai passé à scruter les sites Web des universités et à traîner sur les campus tire à sa fin. Est-ce que les productions professionnelles, le ballet, le théâtre, les concerts et les musées m’ont manqué? Pas particulièrement. Au contraire, j’ai exploré un univers parallèle débordant d’activités culturelles de toutes sortes qui m’ont permis d’entrevoir la recherche qui les alimente et de découvrir quelque chose de nouveau et vital : l’art en devenir. Et pour ce qui est des expositions organisées par des professionnels, comme Brosse, présentée au Centre du Design de l’UQAM, elles ne peuvent qu’enrichir la scène culturelle montréalaise en offrant une autre dimension et en complétant ce qu’on peut voir dans les musées et les galeries d’art.

Je serai de retour le semestre prochain!

Shelley Pomerance écrit sur la scène artistique montréalaise.

Rédigé par
Shelley Pomerance
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