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Le doctorat prend un nouveau virage

par SUZANNE BOWNESS | 09 DÉC 15
Illustration par Stephen Doyle.
Illustration par Stephen Doyle.

Lorsque Ashley Whillans a entrepris son doctorat en psychologie sociale à l’Université de la Colombie-Britannique (UCB), elle voulait étudier le bien-être en milieu de travail. Elle voulait surtout connaître les avantages du temps libre par rapport aux récompenses en argent dans la satisfaction professionnelle. Elle souhaitait également que son travail ait des répercussions tangibles. Au lieu de mener ses recherches auprès de la population universitaire, elle a donc décidé de recueillir ses données dans de véritables milieux de travail et de leur offrir en échange les résultats de ses recherches.

Étudiante au doctorat en deuxième année, Mme Whillans a abordé des partenaires potentiels, dont YouEarnedIt, une entreprise d’Austin, au Texas, spécialisée dans les programmes de reconnaissance pour les employés. En échange de données réelles au sujet de leurs employés, Mme Whillans a décidé de faire cadeau à ces entreprises des résultats de ses recherches afin qu’elles puissent s’en inspirer pour améliorer leurs stratégies de gestion ou leurs démarches organisationnelles.

Dans le cas de YouEarnedIt, Mme Whillans a élaboré un sondage visant à savoir si les employés préféraient les récompenses qui leur donneraient plus de temps libre (soit des services comme tondre leur pelouse ou livrer leur épicerie) ou des récompenses tangibles telles que des iPad et des cartes-cadeaux pour du café. L’entreprise pourra ensuite s’inspirer des résultats pour mieux répondre aux besoins de ses employés. Pour Mme Whillans, cela signifie que ses recherches ne se contenteront pas d’être dans une revue : elles pourront être mises à profit immédiatement.

Mme Whillans a reçu l’aide financière du Public Scholars Initiative, un projet pilote récemment mis sur pied par l’UCB, et qui, selon l’Université, est conçu pour venir en aide aux doctorants qui « désirent intégrer des projets de recherche axés sur le monde professionnel de vaste portée à leur parcours d’études doctorales ». Trente-neuf projets ont été sélectionnés et financés jusqu’à concurrence de 10 000 dollars chacun.

Ces bourses d’études pour la recherche appliquée constituent une des manières envisagées par les universités pour répondre aux besoins des doctorants, tant sur le plan de la structure que de la pertinence. Félix Grenier, étudiant au doctorat en science politique à l’Université d’Ottawa, propose une autre méthode pour favoriser le cheminement pratique des doctorants : offrir aux doctorants le choix entre un volet d’étude pratique ou un volet théorique. Ainsi, les chercheurs qui visent à obtenir un poste universitaire menant à la permanence pourraient opter pour le cheminement traditionnel avec thèse, tandis que ceux qui souhaitent poursuivre leur carrière hors de l’université pourraient opter pour un volet pratique comportant par exemple des stages, la rédaction d’articles, la préparation de documents d’orientation ou le dépôt de brevets. Il est conscient que ce type de cheminement peut éveiller des doutes : « s’agit-il du même type de programme? Je n’en suis pas certain. Cette question reste pour l’instant sans réponse », dit-il.

Même ceux qui sont en faveur de laisser tomber la thèse demeurent sceptiques face aux programmes de doctorat à deux volets. « Je suis réticent au concept des programmes de doctorat parallèles. Je ne crois pas qu’il soit judicieux de demander aux étudiants de choisir un cheminement de carrière avant même qu’ils n’aient obtenu leur diplôme », s’inquiète Frédéric Bouchard, professeur de philosophie et directeur du Centre inter-universitaire de recherche sur la science et la technologie de l’Université de Montréal.

Dans le but de favoriser le développement professionnel des doctorants, certains départements ont invité des conseillers, comme Anne Krook, originaire de Seattle, pour préparer les candidats au doctorat à une carrière hors de l’université. Lors de ses séminaires, Mme Krook s’inspire de sa propre expérience : après avoir essuyé un refus pour un poste permanent à l’université, elle s’est réorientée comme conseillère et spécialiste des communications en entreprise et a démarré sa carrière à Amazon.

Son expérience suggère qu’un des changements les plus utiles et les moins coûteux qu’on puisse apporter au programme de doctorat est peut-être d’encourager les étudiants à considérer les carrières hors de l’université comme étant stimulantes sur le plan intellectuel. « Honnêtement, Amazon n’a rien à envier au milieu universitaire, c’est l’endroit le plus intellectuellement exigeant où j’ai travaillé. Mon cerveau n’a pas cessé de fonctionner lorsque j’ai quitté l’université! » dit-elle.

Bouchard, de l’Université de Montréal, est du même avis : « Nous croyons trop souvent que les universités sont les seuls endroits où il est possible d’innover. Mais il est bien connu que beaucoup de gens réalisent des choses exceptionnellement novatrices en dehors du cadre universitaire. »

Quant à Mme Whillans de l’UCB, elle affirme qu’avoir opté pour un doctorat à portée plus vaste a beaucoup élargi ses horizons et qu’elle se sent plus confiante face à ses perspectives d’emploi après ses études. « J’ai constaté, au fil de mes collaborations avec les domaines privé et public, que les études supérieures nous permettent d’acquérir des compétences beaucoup plus diversifiées qu’on ne le pense. »

 

 

Rédigé par
Suzanne Bowness
Suzanne Bowness est une rédactrice-réviseure basée à Toronto et une professeure d'écriture à temps partiel. Trouvez-la en ligne à www.suzannebowness.com.
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