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Le moment est-il venu de faire de la haine un champ d’études à part entière?

Selon certains, la création d’un champ d’études interdisciplinaire pourrait générer de nouvelles perceptions de cette réalité humaine qu’est la haine, mais est-ce bien nécessaire? Les avis sont partagés.

par MAGGIE MA | 17 AOÛT 11

« Rien n’a sans doute causé davantage de misère humaine que la haine,et ce, sans égard à l’époque ou au système politique, économique ou religieux où elle a pu se manifester », affirme Kenneth Stern, avocat américain spécialiste des groupes haineux, qui plaide énergiquement pour la création d’une nouvelle discipline universitaire destinée à analyser et à contrer l’évolution de ce phénomène.

L’idée de faire de la haine un champ d’études ou l’objet d’un programme tarde toutefois à faire des émules. Les universités offrent pourtant des dizaines de programmes interdisciplinaires : études de l’enfant, études environnementales ou féminines, etc. Alors, où est le problème?

C’est justement la question que se pose John Shuford, directeur de l’Institute for Hate Studies (institut des études de la haine) de l’Université Gonzaga, située dans l’État de Washington aux États-Unis. Bien que nombre de disciplines universitaires se penchent sur la haine, comme la psychologie, la sociologie, le droit, l’histoire, les sciences politiques ou la philosophie, seul l’institut que dirige M. Shuford considère à ce jour la haine comme un champ d’études à part entière. M. Shuford milite d’ailleurs pour la reconnaissance de ce champ d’études depuis son premier congrès international tenu en 2004 à l’Université Gonzaga, trois ans après le lancement du Journal of Hate Studies publié annuellement.

Le deuxième congrès international de l’Institute for Hate Studies a eu lieu en avril dernier. M. Shuford explique que le congrès avait entre autres pour objectif d’amener des universitaires issus de disciplines, d’établissements et de pays différents à trouver comment collaborer à la création d’un champ d’études consacré à la haine, en s’inspirant d’autres champs pluridisciplinaires.

Barbara Perry, vice-doyenne de la faculté des sciences humaines de l’Institut universitaire de technologie de l’Ontario, a présenté à cette occasion un rapport sur les conséquences des crimes haineux pour la collectivité. Elle se dit aujourd’hui ravie d’avoir pu échanger avec des universitaires issus de diverses disciplines, précisant que ce congrès lui avait permis d’apporter
« des réponses approfondies et nuancées à certaines des questions que soulèvent les crimes haineux ».

Phyllis Gerstenfeld, directrice du département de justice pénale de l’Université de l’État de Californie à Stanislaus, donne un cours sur les crimes haineux. Elle n’est pas convaincue qu’il soit nécessaire de faire de la haine un champ d’études à part entière. Selon elle, les étudiants risqueraient d’avoir du mal à mesurer l’utilité pratique de la chose.

Christopher Burris, professeur de psychologie à l’Université St. Jerome’s affiliée à l’Université de Waterloo, souligne pour sa part la difficulté que pose la définition même de la haine. Il précise d’ailleurs que la plupart des articles consacrés à la question font état de l’absence de consensus à ce sujet.

Selon le site Web de l’Institute for Hate Studies, l’étude de la haine consiste à analyser « la faculté que possède chaque être humain de définir un autre qu’il déshumanise et diabolise », ainsi qu’à étudier les processus aptes « à contrôler cette faculté ou à la combattre ». Signalons que le Journal of Hate Studies abonde en articles sur des sujets comme les crimes haineux, la commission de génocides, le racisme, l’extrémisme religieux, le pardon et la cicatrisation, l’identité sexuelle et l’homophobie.

Selon M. Shuford, l’absence aux États-Unis et au Canada d’autres instituts d’études de la haine tient peut-être au malaise suscité par le simple mot « haine ». « Ce n’est pas un terme qu’on emploie à la légère, dit-il. Pourtant, en renonçant à cerner les aspects les plus fondamentaux de la haine, on se prive d’une somme considérable de connaissances. »

« Il importe peu, poursuit M. Shuford, que les universitaires prononcent ou non le mot haine ou qu’ils intègrent ou non l’étude de cette notion à leurs cours ou à leurs recherches. Ce qui compte, c’est qu’ils se perçoivent comme des maillons d’un milieu qui travaille à mettre sur pied un champ d’études consacré à la question. »

Que la haine doive ou non être considérée comme un champ d’études, Mme Gerstenfeld, de l’Université de l’État de Californie, reconnaît le pouvoir de cette émotion et l’importance d’en discuter dans un cadre universitaire. « La haine constitue malheureusement un aspect très important de l’existence humaine, présent à toutes les époques et dans toutes les cultures, oulignet-
elle. Il suffit d’observer le monde pour assister pratiquement chaque jour à ses manifestations. »

Pour sa part, Mme Perry, de l’Institut universitaire de technologie de l’Ontario, est convaincue que si les départements universitaires réussissent à relever les défis qui se posent pour faire de la haine un domaine d’études, cela aura des retombées positives. « Nos étudiants deviendront alors des chefs de file au sein de la collectivité, au service du public, assuret-elle. En optant pour ce champ d’études, ils acquerront la perspective pluridisciplinaire dont ils ont besoin pour changer véritablement les choses, et seront en mesure de mettre concrètement en application ce qu’ils auront appris. »

Maggie Ma est depuis peu titulaire d’un baccalauréat en journalisme de l’Université Carleton.

Rédigé par
Maggie Ma
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