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Le renseignement, un domaine intelligible

par MARK CARDWELL | 07 JAN 08

Wesley Wark en a assez de l’attitude immature qu’ont, selon lui, nombre de ses collègues canadiens vis-à-vis des études universitaires en sécurité et en renseignement. « Je suis fatigué de leurs blagues sur James Bond  », déclare cet historien de l’Université de Toronto, qui a signé plusieurs ouvrages au retentissement mondial et donné un cours, très couru, sur l’émergence des organismes de renseignement contemporains.

Selon M. Wark, ce relatif mépris pour les études en sécurité et en renseignement explique, en partie, pourquoi les universités ne proposent pas suffisamment de cours dans ces domaines pour répondre à la demande. « La sécurité et le renseignement ont pourtant toujours été populaires auprès des étudiants, assure-t-il. Dans la foulée des événements du 11 septembre, j’ai cru que les professeurs et les universités s’intéresseraient davantage à ces sujets, mais ça n’a pas été le cas. Je suis très déçu. »

À l’instar de M. Wark, plus de six ans après les attentats du World Trade Center et l’amorce de la croisade antiterroriste dirigée par les États-Unis, nombre d’universitaires canadiens spécialistes des études en sécurité et en renseignement sont consternés par le manque d’intérêt du public et par le peu de ressources éducatives consacrées à ce domaine d’études, qu’ils jugent fascinant et capital.

Le Canadian Centre for Intelligence and Security Studies (CCISS) de l’Université Carleton est l’un des rares petits groupes de recherche sur la sécurité et le renseignement. Son fondateur, le politologue Martin Rudner, en a récemment quitté la direction après 25 ans d’enseignement et de recherche sur le renseignement et la sécurité nationale à l’Université Carleton et à la Norman Paterson School of International Affairs (NPSIA) qu’elle abrite.

À la suite du 11 septembre, M. Rudner avait été chargé de faire du CCISS un centre de recherche interdisciplinaire distinct au sein de la NPSIA. Depuis le début de la présente année universitaire, ce centre propose une série de cours à la maîtrise sur la sécurité et le renseignement. De la centaine d’étudiants qui ont demandé à les suivre, seuls 20 ont été acceptés.

La demande semble tout aussi forte au sein de la douzaine d’autres universités canadiennes qui proposent des cours dans ces domaines, que ce soit au premier cycle ou aux cycles supérieurs. « Mes cours sont toujours complets, et je pourrais facilement en proposer deux fois plus », affirme le politologue Gavin Cameron, professeur d’études en terrorisme et en renseignement à l’Université de Calgary.

Selon M. Rudner, un diplôme universitaire assorti d’une spécialisation en sécurité et en renseignement peut conduire à au moins deux types de carrières, que ce soit au sein des multiples organismes d’évaluation des menaces et du renseignement qui existent, ou au sein du nombre croissant de ministères fédéraux et provinciaux – Finances, Affaires étrangères, Transport, Sécurité publique, etc. – demandeurs de personnel au fait du fonctionnement du milieu du renseignement.

D’ailleurs, les emplois accessibles se multiplient, les entreprises de nombreux secteurs devant faire face à des menaces terroristes. M. Rudner rappelle, par exemple, qu’un récent rapport du Service canadien du renseignement de sécurité qualifiait l’industrie pétrolière de « cible attrayante et stratégique sur le plan idéologique » pour le réseau Al-Qaïda, qui cherche à perturber l’économie américaine.

Plusieurs universités canadiennes tentent de se faire une place sur ce marché. L’Université d’Ottawa vient ainsi d’inaugurer, en décembre, son Centre d’études en politiques internationales. Dirigé par le politologue Roland Paris, il vise à produire des « recherches politiquement pertinentes sur la sécurité et la gouvernance internationales ». L’Université de Waterloo et l’Université Wilfrid Laurier ont quant à elles conjointement mis sur pied cette année la Balsillie School of International Affairs, où l’on étudiera entre autres les conflits et la sécurité. L’Université de la Colombie-Britannique compte pour sa part depuis longtemps une unité de recherche indépendante, le Centre of International relations, qui soutient la recherche et l’enseignement en matière de sécurité et de défense, tout particulièrement dans la région Asie-Pacifique.

À l’Université Laval enfin, Aurélie Campagna, professeure de sciences politiques et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les conflits identitaires et le terrorisme, travaille à la mise sur pied de nouveaux cours de sécurité internationale aux cycles supérieurs. « Nous cherchons à comprendre pourquoi certains groupes et individus ont recours à la violence à des fins politiques, et d’autres pas », déclare Mme Campagna, une Française d’origine qui a joint les rangs de l’Université Laval en 2006. Comme les conclusions d’un nombre croissant d’études, souligne-t-elle, l’explication de ce phénomène aidera les gouvernements à faire face aux menaces sans cesse mouvantes qui découlent des douzaines de conflits ethniques et religieux apparus depuis la fin de la guerre froide.

Pour M. Wark, de l’Université de Toronto, ces menaces et l’urgence croissante de mettre en place une stratégie canadienne pour les contrer devraient contribuer à sensibiliser l’opinion publique à la nécessité de renforcer l’expertise universitaire en ce domaine. « Compte tenu de l’extrême complexité des menaces actuelles, le renseignement et la mise sur pied d’un arsenal législatif approprié posent des défis de plus en plus grands », conclut-il.

Rédigé par
Mark Cardwell
Journaliste chevronné et auteur, Mark Cardwell est établi dans la région de Québec.
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