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Les études supérieures en ligne

Pourquoi renoncer à un salaire et quitter la maison pour poursuivre des études supérieures quand on trouve de plus en plus de programmes d’études aux cycles supérieurs offerts à distance, surtout pour les professionnels sur le marché du travail.

par SUZANNE BOWNESS | 08 AVRIL 15

Médecin en Inde, Kalpita Gaitonde espérait poursuivre sa carrière en santé après s’être établie à Waterloo, en Ontario, mais se demandait comment suivre la formation d’appoint tout en élevant deux jeunes enfants. Joan Francuz a toujours voulu écrire un livre, mais ne voulait pas abandonner son poste d’analyste d’affaires ou quitter Annapolis Royal, une collectivité rurale de Nouvelle-Écosse.

Auparavant, ces étudiantes en devenir auraient dû choisir entre leur vie bien remplie et leur diplôme d’études supérieures. Aujourd’hui, Mme Gaitonde est une fière diplômée du programme en ligne de maîtrise en santé publique de l’Université de Waterloo, et Mme Francuz fait partie de la toute première cohorte du programme de maîtrise en beaux-arts spécialisé en écriture non romanesque de l’Université du King’s College, située à Halifax.

La dernière fois qu’Affaires universitaires s’est penché sur les tendances en matière d’enseignement à distance aux cycles supérieurs il y a 10 ans, il était surtout question des universités qui se spécialisent dans la formation à distance, comme l’Université Athabasca en Alberta, la TÉLUQ, qui fait partie du réseau de l’Université du Québec, et l’Université Royal Roads en Colombie-Britannique. Désormais, les campus proposent des programmes en ligne pour tous les goûts, qu’il s’agisse de maîtrises, de certificats, de diplômes ou de doctorats.

« Sur le marché canadien, les universités traditionnelles sont de plus en plus nombreuses à se lancer dans l’enseignement à distance, constate Gordon Tarzwell, ancien vice-provost à l’apprentissage ouvert à l’Université Thompson Rivers (dont il est l’actuel doyen par intérim de la faculté de commerce et d’économie) ainsi que recteur et président du conseil d’administration de l’Université virtuelle canadienne (UVC), un consortium d’établissements voué à la promotion de l’apprentissage en ligne.

Les inscriptions augmentent aussi, surtout dans les établissements qui investissent beaucoup dans ce créneau. À l’Université Memorial, les cours en ligne représentent désormais près de 40 pour cent de toutes les inscriptions aux cycles supérieurs, selon le bureau de soutien à l’enseignement, à l’apprentissage et à l’enseignement à distance de l’établissement. À l’Université de Waterloo, les inscriptions aux cours en ligne aux cycles supérieurs ont presque triplé de 2009 à 2013, année où près de neuf pour cent des étudiants inscrits aux cycles supérieurs suivaient le programme en ligne.

Ce ne sont que deux des établissements qualifiés de chefs de file par l’UVC. Il faut aussi mentionner l’Université du Manitoba, l’Université Thompson Rivers, l’Université Laurentienne, l’Université Concordia et l’Université du Manitoba. D’autres établissements se lancent dans l’aventure. C’est le cas de l’Université de l’Alberta, qui proposera à compter de mai un programme de doctorat en sciences infirmières en ligne.

Outre l’élargissement de l’offre de programmes aux cycles supérieurs à distance, des tendances en matière de prestation de programmes se dessinent. On constate entre autres qu’un nombre accru d’étudiants à distance choisissent d’effectuer un bref séjour de quelques semaines sur le campus afin de tisser des liens avec les pairs et les professeurs et de développer un sentiment d’appartenance.

En fait, l’appartenance est le nouveau mot d’ordre des programmes aux cycles supérieurs offerts à distance. Désormais, leurs étudiants forment une cohorte devant suivre une série définie de cours; ils n’ont plus un parcours individuel, établi à leur propre rythme et choisi parmi un éventail de cours en option. Les technologies actuelles favorisent les échanges sous toutes leurs formes, y compris en appel vidéo sur le Web. La tendance à réunir les étudiants pour un court séjour est particulièrement forte dans les universités traditionnelles avec campus. Dans le cadre du nouveau programme de doctorat en sciences infirmières de l’Université de l’Alberta, la résidence de trois semaines en été fait partie intégrante du parcours les deux premières années.

« La documentation sur le sujet indique que les échanges et le dialogue sont plus riches si les étudiants font préalablement connaissance », explique Wendy Caplan, directrice de l’apprentissage en ligne à la faculté de sciences infirmières de l’Université de l’Alberta. La première résidence permet aux étudiants d’apprendre à connaître leurs confrères et leurs professeurs, et même de suivre le premier cours en groupe. La seconde est consacrée à un projet de recherche intensif.

À l’Université du King’s College, une résidence de deux semaines à Halifax donne le coup d’envoi du programme de maîtrise en beaux-arts d’une durée de deux ans. Il s’agit de la première d’une série de quatre, dont deux de plus courte durée organisées en alternance à Toronto et à New York, deux plaques tournantes du monde de l’édition. Selon les créateurs du programme, les rencontres en personne viennent renforcer les relations entre les étudiants et les professeurs.

« Les étudiants ont ainsi l’occasion de côtoyer leurs mentors pour apprendre à les connaître, explique Stephen Kimber, professeur de journalisme et cofondateur du programme. L’objectif est d’instaurer un sentiment d’appartenance. » David Hayes, auteur et mentor au sein du programme, abonde dans le même sens. « La résidence joue un rôle de première importance en début de programme. »

Il ne s’agit cependant pas d’une idée nouvelle. En fait, selon un des pionniers des programmes à distance, qui utilise la formule depuis plus de 40 ans, le véritable changement relève de la durée réduite des résidences.

« À l’heure actuelle, les étudiants séjournent sur le campus en moyenne deux semaines alors qu’à nos débuts, ils y restaient plutôt cinq semaines », affirme Steve Grundy, vice-recteur à l’enseignement et provost de l’Université Royal Roads, où 93 pour cent des étudiants aux cycles supérieurs suivent au moins une partie de leurs cours en ligne.

Les programmes entièrement offerts en ligne figurent également au nombre des tendances. L’Université Royal Roads offre quatre programmes exclusivement en ligne aux cycles supérieurs, dont une maîtrise en études interdisciplinaires, une maîtrise en arts et une maîtrise ès sciences en pratiques environnementales. À l’Université Memorial et à l’Université Athabasca, aucun des programmes en ligne aux cycles supérieurs ne prévoit de résidence. D’autres, comme l’Université de la Colombie-Britannique et l’Université de Waterloo, offrent les deux formules.

Illustration par James Dawe.
Illustration par James Dawe.

Terminologie et technologie
On observe un flou terminologique en matière d’enseignement à distance, les établissements utilisant les expressions « à distance », « en ligne » et « mixte » pour décrire leurs programmes d’études. L’expression « à distance » qualifie les cours dans lesquels il y a séparation entre l’enseignant et l’étudiant. Il s’agissait autrefois des cours par correspondance en format papier (puis télévisuel); ces cours sont aujourd’hui offerts en ligne pour la plupart. On doit parler de programmes « mixtes » lorsque les cours sont donnés sur le campus, mais comportent également un volet en ligne. Cela dit, beaucoup d’établissements utilisent ce terme dès qu’un programme prévoit une résidence, peu importe sa durée.

Il est sans doute plus sage de s’en remettre aux étudiants : même si le programme de maîtrise en santé publique de Mme Gaitonde et le programme de maîtrise en beaux-arts de Mme Francuz pourraient tous deux être qualifiés de « mixtes » en raison de leur volet de résidence, les étudiantes disent s’être inscrites pour éviter d’être attachées à un campus.

Si l’objectif des résidences est d’instaurer un sentiment d’appartenance, un autre élément fondamental de la prestation des programmes intervient à cet égard : la technologie. L’omniprésence des systèmes de gestion de l’apprentissage comme Blackboard, Moodle et Desire2Learn indique que les programmes en ligne reposent sur une base solide. Les responsables de l’élaboration des programmes vont cependant plus loin et font appel à de nouvelles technologies pour améliorer l’expérience d’apprentissage.

« Je constate qu’on s’éloigne peu à peu des systèmes de gestion de l’apprentissage, affirme M. Grundy, de l’Université Royal Roads. Il existe de très bons outils d’apprentissage synchrone sur le marché, et les médias sociaux font leur chemin en classe. »

Les outils asynchrones, mieux connus, qui font partie des systèmes de gestion de l’apprentissage (comme les wikis et les forums de discussion)permettent aux étudiants de participer sans pour autant être en ligne au même moment. Ils sont encore la norme, mais les nouveaux outils synchrones permettent de reproduire en ligne l’interaction en classe.

À l’Université de l’Alberta, le programme d’études en sciences infirmières à distance a recours à Adobe Connect à cette fin, et Mme Caplan croit que ce sera la même chose pour le nouveau programme de doctorat. « L’outil permet aux étudiants de faire des exposés », fait-elle remarquer, ajoutant qu’il favorise la présence sociale et un sentiment d’appartenance parmi les étudiants. L’Université Athabasca utilise le même programme pour toutes ses propositions et défenses de mémoire.

Pour choisir des technologies adaptées aux résultats d’apprentissage visés, il faut parfois se tourner vers des solutions plus traditionnelles. Les étudiants inscrits à la maîtrise en beaux-arts à l’Université du King’s College utilisent Blackboard pour certains travaux, mais beaucoup préfèrent garder contact avec leurs mentors par courriel, et privilégient le téléphone ou Skype pour les séances de rétroaction plus approfondie.

Le regard tourné vers l’avenir, le doyen par intérim de la faculté des études supérieures de l’Université Athabasca prévoit l’avènement d’une autre forme d’apprentissage à la demande des étudiants. « Le prochain sujet qui retiendra l’attention est l’apprentissage mobile, selon Shawn Fraser, également professeur agrégé à la faculté des disciplines de la santé. Nous constatons déjà une demande et sommes prêts à modifier toutes nos pages Web afin qu’elles s’ajustent automatiquement lorsqu’elles sont consultées depuis un téléphone intelligent, une tablette ou un ordinateur. »

Bien que les intervenants sérieux du domaine de l’enseignement à distance aux cycles supérieurs explorent des solutions novatrices comme la prestation mobile et la conception de sites Web adaptés, certains observateurs de l’enseignement en ligne au Canada estiment que le pays ne progresse pas assez rapidement. Un rapport publié par l’UVC en 2012 (Online University Education in Canada: Challenges and Opportunities) fait ressortir l’absence de données nationales, de planification stratégique, de collaboration et de modèles d’affaires, autant de facteurs qui limitent le potentiel de l’enseignement en ligne. Le rapport conclut que le vide stratégique crée un environnement propice aux faiblesses et au chevauchement, et que le Canada prend ainsi du retard par rapport à d’autres pays.

Tony Bates, chercheur bien connu dans le domaine et partisan de l’apprentissage en ligne, croit lui aussi que le Canada doit se doter d’une stratégie nationale et favoriser la collaboration. Il ajoute cependant que les programmes en ligne aux cycles supérieurs offerts par les universités canadiennes font preuve d’une rigueur impressionnante, et croit qu’ils sont encore appelés à évoluer.

« Je crois qu’il existe un immense marché pour les programmes de maîtrise professionnelle, et le Canada commence à peine à l’explorer, estime M. Bates. Dans ce marché, les étudiants ont les moyens de payer, car ils travaillent et savent que le diplôme fera progresser leur carrière. » Il souligne au passage le cas de l’Université de la Colombie-Britannique, qui parvient à offrir des programmes en ligne aux cycles supérieurs dont les coûts sont entièrement récupérables.

L’existence de consortiums comme l’UVC et la Collaboration for Online Higher Education and Research (COHERE) témoigne de l’intérêt manifeste des établissements pour l’enseignement en ligne. Tout comme les investissements réalisés par les universités traditionnelles qui souhaitent conquérir ce marché : l’Université de Waterloo emploie quelque 70 concepteurs de cours et spécialistes des médias numériques, tandis que l’Université Memorial compte une équipe de soutien à l’enseignement de près de 100 membres.

Malgré les changements et les avancées en matière de prestation de programmes, le profil des étudiants inscrits aux programmes en ligne aux cycles supérieurs n’a pratiquement pas changé au fil des décennies. Il s’agit pour la plupart de professionnels adultes qui souhaitent intégrer les études à une vie déjà bien remplie.

« Ils sont très bien intégrés à leur collectivité. Ils n’ont pas 26 ans », précise Mme Caplan de l’Université de l’Alberta au sujet de la majorité des personnes qui ont présenté une demande d’admission au programme de doctorat en sciences infirmières. Selon Catherine Newell Kelly, directrice du centre de formation continue de l’Université de Waterloo, « le marché cible est composé d’adultes professionnels qui occupent un emploi ».

Si leur profil n’a pas changé, les étudiants poursuivent également un objectif similaire pour la plupart : obtenir un diplôme professionnel pour l’avancement professionnel, ce qui limite grandement les options. Les programmes d’études en éducation, en santé et en commerce sont de loin les favoris.

« L’enseignement à distance est l’option privilégiée par les personnes qui souhaitent améliorer leurs perspectives de carrière ou obtenir de l’avancement. Elles doivent pour ce faire se tourner vers les études aux cycles supérieurs, et privilégient donc les programmes professionnels qui se traduiront par un meilleur salaire, explique M. Tarzwell, président de l’UVC.

Le Canada étant un pays vaste, un second profil est encore plus ancré dans le paysage de l’enseignement à distance, soit celui d’étudiants isolés géographiquement. L’Université Memorial de Terre-Neuve est active dans ce marché depuis 1969, alors qu’elle a commencé à offrir des cours par correspondance aux étudiants situés en région éloignée. L’Université Athabasca, le premier établissement spécialisé en enseignement à distance, a été fondée en 1970.

Mme Francuz, qui suit le programme de maîtrise en beaux-arts de l’Université du King’s College depuis sa ville historique d’Annapolis Royal, se félicite de son choix. En plus de lui permettre d’étudier tout en travaillant, le programme en ligne avec résidences de courte durée lui donne accès aux mêmes possibilités que les écrivains qui résident dans les grandes villes. « J’ai accès depuis chez moi à une foule de personnes ultracompétentes, se réjouit-elle. Nous ne sommes pas des ploucs, même si nous habitons en région rurale. Grâce entre autres à l’enseignement à distance, nous avons accès aux mêmes possibilités qu’ailleurs. »

Rédigé par
Suzanne Bowness
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