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ARTICLES DE FOND

Les services reliés aux troubles de l’alimentation relégués au second plan

Certaines universités ciblent toutefois ces troubles dans le cadre de leurs programmes de santé et bien-être offerts sur le campus.

par SORAYA ROBERTS | 20 NOV 18

À son arrivée comme conseillère au Département du bien-être étudiant de l’Université de Guelph en 2016, Samantha Durfy s’est vu confier la supervision du groupe de soutien aux étudiants ayant des troubles de l’alimentation. Spécialiste auprès de cette clientèle depuis 15 ans, elle dirige maintenant le groupe avec Lindzie O’Reilly, diététiste du Département, et apprend aux participants à composer avec les symptômes et les sentiments qu’ils éprouvent au moment de prendre un repas en leur présence.

Le groupe les amène à vivre une relation saine avec la nourriture et à acquérir des connaissances pratiques. Mme Durfy souligne toutefois que l’expérience est parfois difficile pour les personnes aux prises avec des troubles de l’alimentation. « Les participants apportent leur repas et sont tenus de le manger », explique-t-elle.

Environ cinq rencontres hebdomadaires sont organisées. Chacune porte sur un aspect différent de la thérapie comportementale dialectique, une pratique fondée sur la régulation des émotions – qui représente un défi pour bien des personnes ayant des troubles de l’alimentation. « Nous offrons du soutien et non un traitement, précise Mme Durfy. Lorsqu’un étudiant est très mal en point, nous l’orientons vers des ressources à l’extérieur de l’Université. »

Prévalence des troubles de l’alimentation

Selon les données sur la santé des étudiants canadiens de niveau postsecondaire, une grande partie de cette population souffre de problèmes de santé mentale comme la dépression et l’anxiété. Toutefois, un nombre faible, mais non négligeable, d’étudiants présente des troubles de l’alimentation comme l’anorexie, la boulimie, l’hyperphagie boulimique et les comportements d’évitement ou de restriction excessive de la consommation d’aliments. Pauline Spiess, coordinatrice d’échange de connaissance bilingue au Centre d’innovation en santé mentale sur les campus (CISMC) de l’Association canadienne pour la santé mentale, attribue ces troubles « principalement au stress et au changement d’environnement – quitter la maison pour vivre sur le campus, par exemple ».

Selon le rapport de l’étude National College Health Assessment de l’American College Health Association ayant porté sur un groupe de référence canadien (PDF), publié au printemps 2016, 2 pour cent des étudiants ont affirmé que leur rendement scolaire avait diminué pendant l’année en raison d’un trouble de l’alimentation. En comparaison, 32,5 pour cent ont déclaré une baisse semblable en raison de l’anxiété et 20,9 pour cent, de la dépression. Ce rapport fondé sur un sondage mené dans 41 établissements postsecondaires canadiens indique que 2,6 pour cent des participants ont reçu un diagnostic d’anorexie ou de boulimie et ont suivi un traitement au cours de l’année à l’étude. Il s’agit d’une proportion très faible par rapport à celle des étudiants ayant reçu un diagnostic d’anxiété (18,4 pour cent) et de dépression (14,7 pour cent) et ayant suivi un traitement pendant la même période.

Comme le souligne Mme Spiess, les mesures offertes sur les campus aux étudiants ayant des troubles de l’alimentation sont beaucoup moins nombreuses que celles qui sont offertes aux étudiants souffrant d’anxiété, de dépression ou de toxicomanie. Quelques universités offrent néanmoins des services visant ces troubles.

Traitement sur place et demande de service

L’Université de Victoria figure parmi les rares établissements à offrir de telles ressources. Elle a ouvert sa clinique de services collaboratifs sur les troubles de l’alimentation en février 2012. Les personnes aux prises avec des troubles de l’alimentation à divers degrés y reçoivent un traitement et du soutien sur place, et celles qui ont besoin d’une aide accrue sont orientées vers des services externes.

Fruit d’un partenariat entre le ministère de l’Enfance et de la Famille de la Colombie-Britannique et de la Vancouver Island Health Authority, l’équipe compte plusieurs spécialistes (psychiatre, diététiste, psychologue et conseillers), en plus d’une infirmière et d’un médecin qui évaluent les clients. Comme la plupart des centres de services aux étudiants ayant des troubles de l’alimentation, la clinique mise sur la prévention et l’intervention précoce, ce qui prend souvent la forme de thérapie de groupe.

(Dans une vidéo (en anglais) sur le site Web du CISMC, Molly, une étudiante de deuxième année au premier cycle qui présente des troubles de l’alimentation, souligne la valeur inestimable des groupes de soutien, qui permettent « aux participants d’échanger avec d’autres pour ne pas se sentir seuls ».)

Système de triage

Le centre de bien-être des étudiants de l’Université McMaster s’appuie sur un vaste réseau de counseling pour traiter les troubles de l’alimentation. Il offre aux étudiants une consultation de 15 à 20 minutes qui permet de décider de la suite des choses grâce au système de triage Pathways to Care, qui prévoit des étapes allant de l’information à la gestion de crise à l’hôpital. L’équipe interdisciplinaire du centre regroupe des médecins, des psychiatres, des infirmières et des conseillers qui accueillent quotidiennement une douzaine de personnes sans rendez-vous. Elle a pour mission de recevoir tous les étudiants dans les 48 heures, ou le jour même dans les cas graves. « Nous voulons examiner tous ceux qui demandent de l’aide », indique Debbie Nifakis, psychologue et directrice adjointe responsable du counseling au centre.

En 1991, Mme Nifakis a créé un groupe de soutien pour les personnes ayant des troubles de l’alimentation. Depuis, le groupe est ouvert aux étudiants qui ont une relation malsaine avec la nourriture ou entretiennent une image corporelle négative. Environ 55 pour cent des participants sont des femmes et 45 pour cent, des hommes. La plupart des étudiants faisant appel au centre privilégient cependant l’aide personnalisée; 60 pour cent d’entre eux demandent une séance de counseling individuelle. Parmi ces étudiants, certains ont connu une rechute après une hospitalisation. D’autres figurent sur la liste d’attente du programme sur les troubles de l’alimentation du St. Joseph’s Healthcare, à Hamilton, et pourraient devoir attendre plus de huit mois avant d’y être admis.

« Nous les aidons à garder la tête hors de l’eau », explique Mme Nifakis. De nombreux étudiants font appel au centre tout au long de leurs études universitaires – Mme Nifakis elle-même reçoit souvent les mêmes personnes à plusieurs reprises à son bureau.

Contexte difficile

Mme Durfy de l’Université de Guelph s’est inspirée du programme sur les troubles de l’alimentation de l’Université McGill, dont les activités ont cessé définitivement après huit ans en septembre 2017. Quelque 250 étudiants profitaient du programme annuellement, dont 50 à 70 suivaient un traitement intensif auprès des psychiatres, psychologues, conseillers, nutritionnistes et autres cliniciens de l’établissement. « Les étudiants devaient consacrer beaucoup de temps au programme et s’inquiétaient des répercussions sur leurs études », affirme Martine Gauthier, directrice générale aux Services étudiants de l’Université McGill.

Au cours des trois dernières années du programme, les demandes de services en santé mentale ont grimpé de 57 pour cent à l’université montréalaise, et 28 pour cent portaient sur la dépression et l’anxiété, contre 1 à 3 pour cent pour les troubles de l’alimentation. Selon le journal The McGill Tribune, en 2013, le programme sur les troubles de l’alimentation a accaparé 4,5 pour cent des 11 millions de dollars du budget des services aux étudiants, financé en majeure partie par les étudiants. Étant donné la demande croissante et les ressources limitées, les administrateurs universitaires ont jugé qu’il serait irresponsable de maintenir des services axés sur une aussi faible proportion d’étudiants. « L’annulation du programme a été grandement motivée par la décision de diriger ces ressources vers les besoins de la majorité des étudiants », précise Mme Gauthier.

Malgré l’abandon du programme, les étudiants aux prises avec des troubles de l’alimentation peuvent obtenir l’aide des psychiatres, nutritionnistes et conseillers qui travaillent aux services aux étudiants. « Nous cherchons à gérer nos ressources de façon optimale pour que moins d’étudiants aient besoin d’un programme [sur les troubles de l’alimentation] », ajoute Mme Gauthier. À cette fin, l’équipe mise sur la collaboration et le jumelage de ses mesures internes avec celles des programmes et services des partenaires communautaires. Cette formule permettra également aux diplômés de compter sur un suivi extérieur après leurs études.

La situation de l’Université McGill illustre la plus grande difficulté à laquelle se heurtent les fournisseurs de services en santé mentale sur les campus, y compris les spécialistes des troubles de l’alimentation : composer avec la croissance de la demande. « Nous manquons continuellement de ressources », affirme Mme Gauthier, qui ajoute que les services ne suffisent toujours pas à répondre aux besoins malgré la hausse de près de 50 pour cent du nombre de cliniciens. La solution semble se trouver, pour l’instant du moins, dans les liens créés avec les hôpitaux et les programmes communautaires qui offrent des services aux personnes ayant des troubles de l’alimentation.

« Il est très important d’entretenir d’étroites relations avec les ressources externes, indique Mme Spiess du CISMC, car c’est ainsi qu’il est possible de répondre à la multitude de demandes d’aide des étudiants. »

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