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ARTICLES DE FOND

L’importance des romans de campus

Bien qu’il s’agisse d’œuvres de fiction contemporaines, les meilleurs romans de campus ont un caractère intemporel.

par RANDY BOYAGODA | 28 JUIN 19

Ce texte est un sommaire de l’article « Why campus novels matter ».

Sarah Henstra s’est vu décerner le Prix littéraire du Gouverneur général : romans et nouvelles de langue anglaise 2018 pour son roman The Red Word. De l’avis du jury, « ce livre propose une éviscération étonnante des clichés entourant les politiques sexuelles telles qu’elles existent, pas seulement dans nos campus, mais aussi dans la société actuelle au sens large ». Que cette récompense ait été décernée l’an dernier à un roman de campus témoigne de l’intérêt du lectorat envers le monde universitaire, mais également de la capacité du roman à dépeindre cet univers de façon artistique et instructive. C’est d’ailleurs ce qui m’a amené à lire des romans de campus il y a environ 25 ans, notamment Les anges rebelles de Robertson Davies, au cours de ma dernière année du secondaire, quelques mois avant mon inscription à l’Université de Toronto. (M. Davies a lui-même été professeur d’anglais à l’Université de Toronto et directeur général du Collège Massey.) À l’époque, le roman avait plus ou moins confirmé ma perception de l’université : un lieu distinct et exclusif (partiellement) coupé du reste du monde et capable de sérieux sans se prendre au sérieux, un univers où des personnes intelligentes aux personnalités fortes vivent d’idées, d’amitié et d’intrigues, un endroit où – contrairement à une école secondaire en banlieue d’Oshawa, en Ontario, par exemple – les intérêts intellectuels particuliers confèrent pouvoir, influence et popularité.

De manière générale, le roman de campus en tant que genre remplit sa promesse auprès du lecteur. Il cultive un univers dans lequel évoluent et s’entrechoquent des personnages instruits aux intérêts personnels et aux ambitions professionnelles abstruses, avec tout un lot de jeunes qui cheminent tant bien que mal vers la vie adulte et l’autonomie avec bien souvent, une menace d’effondrement personnel et institutionnel et un risque de faillite en toile de fond.

Très souvent critiqué, ce genre littéraire exploite le potentiel comique infini de la plupart des comportements et des relations interpersonnelles à l’université – d’ailleurs, depuis que je suis administrateur d’université, je me dis au moins une fois par semaine qu’on m’accuserait d’exagérer à outrance si j’intégrais le contenu de la dernière réunion dans mon prochain roman. Le genre utilise également les relations tendues entre les universitaires et les membres de la collectivité que l’on observe depuis les toutes premières histoires d’université de l’Atlantique Nord. Dans Les Contes de Canterbury de Geoffrey Chaucer, les étudiants sont des conteurs et des antagonistes. Ils suscitent méfiance, exaspération et mépris chez les non-universitaires, lesquels le leur rendent bien.

Bien que les sources de tensions propres à l’Angleterre de M. Chaucer au XIVe siècle diffèrent de celles d’aujourd’hui, toutes les histoires de campus présentent une trame commune : d’entrée de jeu, le campus est toujours en retrait du monde, mais à deux doigts de succomber à ses attraits. Les meilleurs du genre utilisent les éléments familiers du monde universitaire pour sécuriser le lecteur, avant de l’exposer à des incursions et à des excursions inattendues. Le roman The Red Word de Mme Henstra est une interprétation complexe du féminisme élitiste sur les campus des années 1990 qui, étonnamment, demeure d’actualité à l’ère des politiques #MoiAussi. Quant à mon roman de campus, Original Prin, il porte sur la décision d’un collège d’ouvrir un campus au Moyen-Orient pour se maintenir à flot. Il renvoie à l’Université de New York et à d’autres établissements qui doivent composer avec les répercussions sociopolitiques de tels projets dans la vraie vie.

Or, ces enjeux contemporains s’imbriqueront-ils dans la réalité de demain? Espérons que oui, et mieux que ceux qu’on retrouve dans Les anges rebelles de M. Davies. En effet, lors d’une relecture, j’ai été frappé par la situation initiale du roman : en ce début d’année scolaire, une doctorante appréhende de revoir son directeur de thèse, car elle a eu des rapports sexuels avec lui lors de leur dernière rencontre et ne sait pas ce qu’il en est de leur relation. Mais voilà qu’elle s’inquiétait pour rien! Son directeur est entré en possession de manuscrits rares et lui permet d’en étudier un. Cette rencontre, comme la plupart des interactions dans le roman, se joue sur l’esprit égocentrique et la fantaisie. Ainsi, des dizaines d’années après sa première parution en 1981, le roman semble dépassé dans sa compréhension de la vie universitaire des jeunes femmes et des hommes mûrs.

Les romans de campus, au même titre que la vie sur les campus, sont exposés à un risque de coupure avec la réalité. Comment éviter ce destin sans neutraliser la vitalité de l’université en raison d’une trop grande ouverture sur le monde extérieur? Une question qui s’adresse aux romanciers autant qu’aux professeurs, et peut-être particulièrement aux romanciers qui sont professeurs qui sont romanciers qui sont professeurs…

Randy Boyagoda est romancier et professeur d’anglais à l’Université de Toronto, où il exerce également les fonctions de principal du Collège St. Michael’s.

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