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L’interdisciplinarité comme moteur du progrès scientifique

Pour Bernard Robaire, chercheur en toxicologie et pharmacologie, identifier quelque chose d’entièrement nouveau est supérieur à la sensation que peut apporter « n’importe quelle drogue ».

par SAMUEL SAUVAGEAU-AUDET | 09 JAN 23

Professeur et chercheur en pharmacologie thérapeutique, toxicologie, obstétrique et gynécologie à l’Université McGill, Bernard Robaire jongle avec des domaines certes nombreux et dissemblables. Il n’est donc pas surprenant que celui qui a été président de l’Acfas en 2002-2003 fasse la part belle à la collaboration.

Grand passionné de la recherche, M. Robaire est persuadé de l’importance de l’interdisciplinarité et des recherches croisées pour augmenter les chances de découverte. « Je pense que la capacité à pouvoir faire avancer la science aujourd’hui est de pouvoir travailler avec des gens qui ont des compétences complémentaires. On ne peut pas tout faire seul. »

Plus que de belles paroles, il met cette philosophie en application dans ses propres travaux de recherche dont les lignes directrices sont la reproduction et la fertilité.

« Je pense que la capacité à pouvoir faire avancer la science aujourd’hui est de pouvoir travailler avec des gens qui ont des compétences complémentaires. On ne peut pas tout faire seul. »

Préoccupé par la diminution 50 % de la production de spermatozoïdes chez les hommes au cours des 50 dernières années, M. Robaire s’est fixé comme objectif d’identifier et de comprendre les effets des « produits toxiques » de l’environnement sur le système de reproduction mâle, cerner les effets du vieillissement sur la « qualité » des spermatozoïdes et de « développer » une contraception masculine et des médicaments pour moduler « positivement » ou « négativement » la fertilité de l’homme.

« Est-ce que c’est à cause du fait que l’on reste beaucoup plus à nos bureaux assis et que l’on est moins actif? Est-ce que cela est dû au genre de nourriture que l’on mange ou au poids? Personne ne peut identifier la source de cette perte », précise M. Robaire.

Un enjeu complexe, surtout qu’il est difficile de démontrer chez l’humain que ces produits toxiques causent cette diminution de fertilité, et ce, pour des questions éthiques. « Logiquement, on ne va pas exposer l’humain à des produits toxiques pour savoir quels sont leurs effets sur le corps. »

Au fil du temps, « différents produits ont été introduits sur le marché pour remplacer certaines substances qui ont été identifiées comme toxiques », explique M. Robaire. Son équipe de recherche et lui tentent de découvrir si les produits choisis pour les remplacer sont « moins toxiques », « aussi toxiques », ou « plus toxiques » que leurs prédécesseurs.

Cette démarche s’effectue notamment pour trois grands groupes de produits : les phtalates (ou plastifiants) rendant les composés à base de plastique plus « malléables », le bisphénol, utilisé dans la fabrication de plastique et de résine, et les organophosphorés, des substances qui réduisent l’inflammabilité d’un produit.

Des recherches qui mènent à des résultats inquiétants. « La grosse majorité des [nouveaux] produits est aussi dangereuse, voire pire, que ce qui existait auparavant. Pour l’instant, aucun État n’exige que lorsqu’un produit est retiré du marché en raison de son aspect nocif, que le produit qui le remplace soit testé pour montrer que le remplacement n’est pas nocif », souligne M. Robaire.

Selon l’ancien président de l’Acfas, des tests « de base » sont effectués afin de démontrer que le produit n’est pas « mortel » et ne cause pas de « mutations » particulières. Toutefois, le test utilisé ne démontrerait en aucun cas la toxicité potentielle pour les systèmes reproducteur, nerveux ou cardiovasculaire.

De nouvelles possibilités?

Le toxicologue s’est joint à une équipe de génies chimiques pour développer de nouveaux produits étant inoffensifs pour le système reproducteur.

« Nous avons essayé de remplacer ce qui est utilisé en plus grosse quantité dans les plastifiants (phtalates). Nous avons ensuite développé une vingtaine de produits qui ne ressemblaient pas du tout aux phtalates, avec des structures vraiment différentes », raconte M. Robaire, qui a davantage travaillé sur l’aspect « biologique » de cette recherche.

« La grosse majorité des [nouveaux] produits est aussi dangereuse voire pire que ce qui existait auparavant. »

Ces produits ont été testé notamment sur des cellules et ensuite sur des rats, et ce, afin d’identifier ceux qui n’avaient pas d’effets dangereux sur le système de reproduction, précise M. Robaire.

Grâce à cette procédure scientifique, le groupe a pu « identifier » deux produits non toxiques et tente présentement de convaincre l’industrie chimique ainsi que les producteurs de ces plastifiants d’utiliser ces nouvelles substances.

Une contraception masculine

Parallèlement, M. Robaire travaille aussi avec une équipe de chercheurs et chercheuses depuis plusieurs années sur le développement d’un contraceptif masculin.

En commençant par de la recherche fondamentale sur le rat, le singe et le lapin, les travaux de recherche de M. Robaire portant sur la contraception masculine sont passés à la « phase clinique » et ont influencé de nombreux projets à l’international, basés en partie sur le travail effectué par le chercheur de l’Université McGill et son équipe.

« Nous avons travaillé essentiellement sur le système hormonal de l’homme. Une formulation est en cours de développement en ce moment même par des chimistes en Californie et pourrait agir sous forme de cachet. Des essais cliniques subventionnés par les Instituts nationaux de la santé (NIH) [des États-Unis] se tiennent présentement », affirme M. Robaire.

Le chercheur est convaincu que d’ici environ cinq ans, au moins trois méthodes de contraceptions masculines atteindront la troisième phase de développement et seront testés sur un grand nombre d’hommes.

Les recherches de M. Robaire font toutefois face à un enjeu particulier. « Aucune compagnie pharmaceutique n’est intéressée pour le moment. Mais avec les NIH, une organisation qui encourage le développement de contraceptif pour les hommes, on va y arriver! Ça va prendre un peu de temps, mais on va y arriver, j’en suis convaincu », révèle le chercheur, qui espère voir ses recherches porter leurs fruits.

Celui qui privilégie le travail d’équipe avant toute chose estime que le fait d’identifier quelque chose d’entièrement nouveau n’ayant jamais été découvert auparavant procure un effet supérieur à un « rail de n’importe quelle drogue » qui existe. « Cela peut prendre des années et beaucoup de temps. Mais quand ça arrive, la sensation en vaut la peine. »

Rédigé par
Samuel Sauvageau-Audet
Samuel Sauvageau-Audet est journaliste pigiste francophone pour Affaires universitaires.
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