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Recteurs demandés

Au Canada comme aux États-Unis, toute une génération de recteurs sera à remplacer. La tâche s’annonce ardue

par ROSANNA TAMBURRI | 08 SEP 08

Quand vient le temps de choisir un nouveau recteur, les universités suivent un processus qui leur est propre et qui peut sembler compliqué pour quiconque n’est pas du milieu universitaire.

Les comités de recrutement d’un recteur consacrent généralement presque une année à la recherche de candidats potentiels dans le monde entier. Ils arrêtent parfois leur choix sur un candidat au sein des rangs de leur propre université, mais la plupart du temps, ils examinent les candidatures provenant d’autres établissements. Les candidats retenus sont généralement Canadiens, bien que la citoyenneté ne soit pas obligatoire. Ils sont habituellement des universitaires accomplis, même si l’expérience universitaire n’est pas indispensable.

Dans un article du Chronicle of Higher Education, Rita Bornstein, ancienne rectrice du Collège Rollins de Floride et auteure de nombreux articles et livres sur le rectorat, déclare : « Les Américains – quoiqu’on pourrait en dire autant des Canadiens – s’attendent à ce que les recteurs, à l’image des superhéros de la culture populaire, soient supérieurs aux simples mortels. Nous cherchons un chef de file visionnaire et un universitaire accompli, qui déborde d’énergie et possède en outre une personnalité charismatique. De plus, et peut-être surtout, nous cherchons un génie des collectes de fonds… Pourtant, malgré toutes ces exigences, le poste ne requiert pas de connaissances ou de diplôme précis. Aucun chemin clairement tracé ne mène au rectorat. Au fil du temps, universitaires, chefs d’entreprise, collecteurs de fonds, avocats et prêtres ont, avec ou sans succès, rempli les fonctions de recteur. »

Mme Bornstein fait un constat évident : le processus de sélection d’un recteur est sensiblement différent de celui visant à pourvoir un poste en entreprise, qui dépend en très grande partie de la planification de la relève et où on prépare, éduque et forme les futurs dirigeants pendant un temps considérable.

Il n’existe pas de route clairement définie menant au rectorat, et les gens qui aspirent à ce poste ont bien peu d’occasions de formation. À l’heure où le milieu universitaire canadien connaît un fort roulement, certains croient qu’il est temps de revoir la planification de la relève des hauts dirigeants; une idée que le milieu universitaire avait jusque-là ignorée.

Voici la situation. Plus de la moitié des recteurs des 92 établissements membres de l’Association des universités et des collèges du Canada (AUCC) ont quitté leur poste au cours des cinq dernières années. Douze universités sont actuellement en processus de recrutement d’un recteur (voir l’encadré à droite), et les recteurs de plusieurs autres établissements ont indiqué ne pas avoir l’intention de renouveler leur mandat lorsqu’il arrivera à terme dans quelques années. Plusieurs nouveaux recteurs sont en poste depuis l’année universitaire 2008, entre autres David Barnard à l’Université du Manitoba, Allan Rock à l’Université d’Ottawa, Judith Woodsworth à l’Université Concordia, Vianne Timmons à l’Université de Regina et Roseann Runte à l’Université Carleton, et plusieurs autres établissements sont en plein recrutement.

Cet exode est alimenté par plusieurs facteurs. Jean-Marie Toulouse, professeur et ancien directeur de HEC Montréal, explique la situation en partie par la pression accrue que subissent actuellement les recteurs en raison de la multiplication des parties intéressées (professeurs, gouvernements, conseils et parents). Ils travaillent dans un milieu de plus en plus concurrentiel. « Les gens entretiennent de grandes attentes envers les universités, et les conseils d’administration en sont conscients, affirme M. Toulouse. Si un recteur ne livre pas la marchandise, des questions sont soulevées. »

Selon Sheila Brown, ancienne rectrice de l’Université Mount Saint Vincent, cette situation « finit par faire des victimes ». Mais comme dans son cas et dans d’autres dont elle a souvent entendu parler, les gens ont simplement senti qu’il était temps de partir et qu’un renouveau serait bénéfique pour l’établissement.

La durée du rectorat « semble être limitée », ajoute Libby Dybikowski, jusqu’à tout récemment à la tête d’une firme de recrutement de Vancouver. Seuls les chefs de file exceptionnels peuvent briguer plus de deux mandats consécutifs en entretenant le soutien et l’enthousiasme des divers groupes. « Les gens aiment voir bouger les choses plus ou moins tous les dix ans », explique-t-elle. La sélection d’un nouveau recteur représente l’occasion d’injecter du sang neuf dans l’établissement.

Toutefois, même si quelques recteurs ont pris une retraite prématurée au cours des dernières années, l’explication la plus probable à la vague actuelle de départs est de nature démographique, explique Mme Dybikowski. Nous assistons, soupçonne-t-elle, au vieillissement du rectorat.

Une étude américaine publiée récemment par l’American Council on Education (ACE) a démontré que près de la moitié des recteurs américains étaient âgés de 61 ans ou plus en 2006, alors que moins de 15 pour cent d’entre eux avaient cet âge il y a 20 ans.

« Nous anticipons une forte vague de départs à la retraite au cours des dix prochaines années, affirme Jacqueline King, vice-présidente adjointe du centre d’analyse politique de l’ACE. Le Canada pourrait s’attendre à ce que nous tentions de lui soustraire quelques candidats exceptionnels – comme cela s’est évidemment déjà produit – parce que nous devrons pourvoir beaucoup de postes de recteur. »

Alors que des hauts dirigeants d’expérience s’apprêtent à prendre leur retraite, une question cruciale se pose sur de nombreux établissements : qui les remplacera? Il s’agira, pour les conseils d’administration et les comités de recrutement, de trouver quelqu’un capable de jongler avec les nombreuses responsabilités du rectorat; une personne qui bénéficie du soutien du milieu universitaire et qui est également en mesure de s’acquitter efficacement des tâches de gestion et d’administration, d’établir des relations avec le gouvernement et, de plus en plus, d’organiser des collectes de fonds.

Terry Sargeant, président du conseil d’administration et du comité de recrutement d’un recteur à l’Université du Manitoba, explique que son comité a lancé tout un débat au début du processus, à savoir s’il allait privilégier un universitaire qui possède des compétences en administration ou un PDG efficace. « Le milieu des affaires nous a conseillé de choisir notre candidat selon les critères de sélection d’un PDG, explique-t-il. Divers groupes concernés sur le campus s’y sont fortement opposés et ont insisté sur le fait que le candidat devait présenter un excellent parcours universitaire et posséder des compétences en administration. Et c’est finalement cette voie que nous avons suivie. »

Le comité a choisi M. Barnard, recteur à l’Université de Regina de 1998 à 2005, qui avait démissionné et avait ensuite occupé le poste de directeur de l’exploitation dans une entreprise de technologie informatique de Regina. M. Sargeant indique que le comité de recrutement n’a pas eu de mal à trouver des candidats qualifiés, dans le milieu universitaire comme à l’extérieur. Malgré tout, il affirme qu’au moins une candidate a hésité de prime abord à se lancer dans l’arène, craignant que le poste ne soit trop exigeant.

À l’Université Carleton, David Dunn, ancien président du conseil d’administration et président du comité de recrutement d’un recteur, indique que le comité a tendu un filet bien large au cours de la phase initiale de recherche. « Nous étions très ouverts à l’idée de regarder du côté des universités, du gouvernement et de l’industrie, au Canada et à l’étranger », explique-t-il. Le comité a même débattu des avantages d’exiger que le candidat soit titulaire d’un doctorat, ajoute-t-il. Il a finalement arrêté son choix sur la rectrice de l’Université Old Dominion, à Norfolk, en Virginie. Mme Runte a occupé des postes de responsabilité dans plusieurs universités canadiennes, entre autres celui de rectrice à l’Université de Victoria, affiliée à l’Université de Toronto, de 1994 à 2001.

Le conseil d’administration de l’Université d’Ottawa a pendant ce temps arrêté son choix sur M. Rock, un ex-député qui a occupé plusieurs postes prestigieux au cabinet fédéral, agissant alors à titre d’ambassadeur pour le Canada aux Nations Unies. Selon Ron Melchers, professeur de criminologie à l’Université, la nomination d’un candidat ne provenant pas du milieu universitaire a déplu à plusieurs. Mais lui ne partage pas cet avis.

« Je crois que les universités ont tout à gagner d’une telle bouffée d’air frais, affirme-t-il. Lorsqu’on travaille 25 ou 30 ans au sein d’un établissement, on perd de vue l’ensemble de ses besoins. » Bien que de nombreux recteurs récemment nommés proviennent d’autres établissements – une tendance positive, selon lui – seuls quelques-uns ne sont pas issus du milieu universitaire. Alors que le nombre de postes vacants continue de croître, certains prédisent que de plus en plus d’universités suivront les traces de l’Université d’Ottawa.

Récemment, le processus de sélection d’un recteur à l’Université Memorial s’est corsé, au point de préoccuper les syndicats de professeurs et les administrateurs de l’établissement. De manière tout à fait inhabituelle, le gouvernement de Terre-Neuve-et-Labrador a rejeté les deux candidats choisis par le comité de recrutement de l’Université. Le conseil d’administration a jugé que cette décision constituait « une interférence inappropriée » qui venait ébranler l’autonomie de l’établissement et qui entravait « gravement » le processus de recrutement d’un nouveau recteur, mais le gouvernement de la province a fait abstraction de ces allégations.

M. Toulouse, de HEC Montréal, a jugé la situation de Memorial « préoccupante » pour tous les établissements. L’intervention du gouvernement, dit-il, entrave non seulement le processus de recrutement d’un nouveau recteur, mais limite également la capacité de l’Université à recruter de nouveaux professeurs. De plus, certains des meilleurs professeurs de l’Université Memorial pourraient décider d’aller enseigner dans un autre établissement. M. Toulouse croit que les gouvernements ont la responsabilité de s’ingérer dans les affaires des universités dans certaines circonstances exceptionnelles, comme dans les cas d’escroquerie présumée ou d’une autre activité criminelle. « Mis à part ces cas précis, il est bien difficile de justifier une telle intervention », ajoute-t-il.

Un groupe d’experts présidé par M. Toulouse a récemment recommandé que le gouvernement du Québec abandonne la pratique similaire de nommer les recteurs des établissements du réseau de l’Université du Québec, et qu’un comité de recrutement remplisse dorénavant cette fonction (voir l’encadré sur la page précedente).

Alors que les universités tentent de composer avec les nombreux départs à la haute direction, certains observateurs soutiennent qu’il est peut-être temps de repenser le concept de planification de la relève. « Je crois que la planification de la relève a hérité d’une mauvaise réputation puisqu’elle évoque des idées dignes d’un club d’anciens étudiants, affirme Mme King, de l’ACE. Je pense cependant que le milieu universitaire s’ouvre peu à peu à l’idée ». Elle trouve intéressant que les conseils d’administration des universités – généralement composés de membres provenant du milieu des affaires, où la planification de la relève est nécessaire – n’insistent pas sur la question.

M. Toulouse, de HEC Montréal, prédit pour sa part que les conseils d’administration en viendront à soulever cette question, à mesure qu’ils intensifieront leurs activités. Il connaît un cas où cela s’est produit et assure qu’il y en aura nécessairement d’autres : « Si les entreprises privées le font, c’est qu’elles savent qu’acquérir les qualifications nécessaires pour devenir président ne se fait pas du jour au lendemain. Il faut s’y préparer. »

La planification de la relève n’entraîne pas, comme certains le redoutent, l’abandon du comité de recrutement, qui fait partie intégrante du processus de recherche, affirme Mme Brown, de l’Université Mount Saint Vincent. « Et je ne crois pas que la planification signifie qu’on doive limiter la collégialité », ni préparer les hauts dirigeants en ne tenant compte que d’un seul établissement, mais plutôt du milieu de l’enseignement supérieur dans son ensemble, ajoute-t-elle.

L’absence de planification de la relève constitue une « faille du système de gestion universitaire », reconnaît Tom Traves, recteur de l’Université Dalhousie et président du conseil d’administration de l’AUCC. Mais, dit-il, ce n’est certes pas facile de la colmater, étant donné la culture et la structure des universités.

Dans le monde des affaires, la relève se planifie habituellement en permettant aux hauts dirigeants d’occuper la vice-présidence de divers secteurs afin de se familiariser avec les activités de l’entreprise. Dans le monde universitaire, il est rare qu’un vice-recteur occupe des postes dans différentes sphères d’activités de l’établissement, et c’est encore plus inusité dans le cas d’un doyen. Selon M. Traves, pour contourner le problème, il faut offrir davantage d’occasions de formation relatives au rectorat pour les membres de la haute direction, et particulièrement pour les doyens et les vice-recteurs.

Quelques programmes et ateliers existent déjà (voir ci-dessus), mais Feridun Hamdullahpur de l’Université Carleton soutient qu’un programme systématique de formation au rectorat serait encore plus utile, surtout s’il est axé sur ce que signifie être recteur. À titre de provost par intérim et de vice-recteur à l’enseignement de cet établissement, M. Hamdullahpur a récemment participé à un séminaire dirigé par trois recteurs qui ont parlé de leur expérience personnelle.

« Chacun d’entre eux a indiqué à quel point leur poste était stressant, particulièrement au début. Ils ont aussi évoqué la façon dont ils ont dû réévaluer et repenser leurs relations interpersonnelles et souligné à quel point il s’agit d’un travail solitaire. » C’était la première fois qu’il entendait parler du fardeau personnel que le poste impose.

Il va sans dire que la planification de la relève comporte aussi des inconvénients. D’une part, l’adhésion à un tel programme expose l’intention des candidats potentiels à occuper le poste de recteur; comme le souligne Mme King, de l’ACE, peu de personnes sont prêts à « prendre un tel risque ». L’autre facteur évident est le coût; non seulement les dépenses liées au programme lui-même, mais aussi les coûts entraînés par l’absence d’un doyen ou d’un vice-recteur en formation.

D’autre part, « le coût à payer pour un candidat qui manque de leadership est aussi très élevé, soutient M. Traves, de l’Université Dalhousie. Nous sommes des établissements de formation, ajoute-t-il. La haute direction devrait aussi avoir accès à un certain degré de formation même si actuellement, ce n’est pas le cas. »


Recteurs recherchés

Les universités suivantes sont actuellement à la recherche d’un recteur :

  • Université Acadia
  • Université de Brandon
  • Université de la vallée du Fraser
  • Université Laurentienne
  • Université Memorial
  • Université du Nouveau-Brunswick
  • Université du Nord de la Colombie-Britannique
  • Université Saint-Paul
  • Université de Sherbrooke
  • Université Queen’s
  • Université Trent
  • Université Western Ontario

La gouvernance en voie de changer au Québec

La ministre de l’Éducation du Québec, Michelle Courchesne, a promis de déposer sous peu un projet de loi qui resserrera la gouvernance dans les universités du Québec.

Ce projet fait suite à la polémique entourant le dépassement des coûts pour les deux projets de construction de l’Université du Québec à Montréal. Il devrait appliquer certaines des recommandations faites par le Groupe de travail sur la gouvernance des universités, présidé par Jean-Marie Toulouse, professeur et ancien directeur de HEC Montréal.

Le Groupe recommandait qu’une majorité de membres indépendants siègent au conseil d’administration d’une université – un changement auquel se sont fortement opposés les groupes de professeurs de la province – et que les universités du Québec adoptent un nouveau système de sélection des recteurs, semblable au processus utilisé par les comités de recrutement.

Les recteurs actuels de nombreuses universités francophones du Québec sont élus par une assemblée ou un collège électoral, alors que ceux des établissements du réseau de l’Université du Québec sont nommés par le gouvernement du Québec, d’après les résultats d’élections universitaires et les recommandations du conseil d’administration.

M. Toulouse soutient que le système électoral est trop sujet au battage politique et aux négociations en coulisses. Selon lui, « il est inadéquat » que les recteurs briguent leur mandat en ayant recours à une plateforme électorale. De plus, ce système élimine la possibilité d’accepter des candidatures externes.

Certaines universités québécoises ainsi que les universités des neuf autres provinces canadiennes ont recours à des comités de recrutement.

Le Groupe de travail sur la gouvernance des universités a été créé à la fin de 2006 par l’Institut sur la gouvernance d’organisations privées et publiques. Il est le fruit d’une initiative conjointe de HEC Montréal et de l’école de commerce de l’Université Concordia.


Formation de recteur

Au Canada, les personnes intéressées à devenir recteurs ne reçoivent pas systématiquement une formation en leadership. Quelques cours et ateliers sont cependant conçus pour les hauts dirigeants universitaires et les nouveaux recteurs.

Le Centre de recherche-développement en enseignement supérieur de l’Université du Manitoba offre plusieurs cours aux hauts dirigeants universitaires et aux cadres intermédiaires.

Le Conference Board of Canada organise des ateliers et des rencontres à l’intention des vice-recteurs et d’autres hauts dirigeants, par l’entremise de son Quality Network for Universities.

L’Association des universités et collèges du Canada offre un séminaire à l’intention des nouveaux recteurs.

Les établissements américains comptent une gamme de programmes de formation auxquels les Canadiens peuvent s’inscrire, y compris ceux de l’American Council on Education et de l’Université Harvard.

Rédigé par
Rosanna Tamburri
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