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Réunir les deux solitudes du Canada grâce à la recherche

Notre volonté de faire fonctionner un réseau de recherche dans les deux langues s’est heurté à des difficultés prévisibles, mais a rapporté des dividendes surprenants

par DAVID KAUFMAN + LOUISE SAUVE | 09 FEV 09

Le secret le mieux gardé de la recherche en sciences humaines au Canada concerne nos collègues francophones du Québec, qui pro-duisent certains des meilleurs travaux dans le domaine au pays. Le nombre de citations internationales ainsi que les niveaux de financement de la recherche l’illustrent amplement. Mais la plupart des Canadiens, y compris la majorité des spécialistes des sciences humaines anglophones, n’ont pas conscience des recherches importantes et déterminantes que nos collègues francophones mènent dans de nombreux domaines.

Dans notre propre domaine, celui de l’éducation, nombre d’excellentes publications ont vu le jour en français, pourtant elles sont restées en bonne partie ignorées des chercheurs anglo-phones du Canada. Ces publications comptent d’importantes recherches sur l’enseignement à distance (par France Henri et Andrew Kaye, 1985), l’apprentissage par le jeu (Lise Renaud et Louise Sauvé, 1990), la psychologie cognitive appliquée à l’apprentissage (Jacques Tardif, 1992) et l’enseignement médical (Jacques E. Des Marchais et coll., 1996), pour n’en nommer que quelques-unes.

Selon nous, cette situation est déplorable et se traduit par une grande perte qui ne peut que nuire à l’ensemble de nos travaux. Imaginez ce que pourraient être nos résultats de recherche en sciences humaines si nos « deux solitudes » étaient capables de collaborer et de profiter des travaux l’une de l’autre.

C’est ce qui a motivé deux professeurs en éducation (l’un à l’Université Simon Fraser, l’autre à la TÉLUQ, l’université à distance de l’UQAM) à mettre sur pied un réseau de recherche entièrement bilingue grâce à une subvention de recherche concertée du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, accordée dans le cadre de l’Initiative de la Nouvelle Économie (INÉ) il y a cinq ans. La sub-vention, de près de trois millions de dollars sur cinq ans, était destinée au projet ApprentisSAGE par les jeux et les simulations (SAGE).

Nous savions qu’il serait difficile et coûteux de rendre le réseau bilingue, mais nous pressentions qu’une collaboration bilingue en valait la peine, et ce, pour plusieurs raisons. Elle favoriserait une meilleure compré-hension entre les chercheurs, tirerait parti des réalisations de projets distincts des deux côtés de la frontière linguistique, et, au bout du compte, déboucherait sur une recherche de meilleure qualité. Nous pensions en outre que cet engagement envers le bilinguisme donnerait aux chercheurs l’accès à des résultats de recherche, à des publications et à des outils plus diversifiés ainsi que davantage d’occasions de publier et de présenter leurs travaux à de nouveaux auditoires.

La question évidente est de savoir 
si les coûts, le temps et les efforts néces-saires pour rendre le réseau bilingue auraient été mieux utilisés s’ils avaient été consacrés directement à la recherche. Nous ne pouvions répondre à cette ques-tion sans une étude plus poussée. À partir des résultats d’un sondage, nous pouvons affirmer que les chercheurs considèrent qu’un réseau bilingue a été enrichissant autant du point de vue de la recherche que sur le plan personnel (comme nous l’expliquerons plus loin). De plus, les membres du réseau ont été très productifs, puisqu’ils ont publié au-delà de 125 articles, livré quelque 165 présentations dans le cadre de conférences et fait participer plus de 80 étudiants aux cycles supérieurs 
à la recherche.

Mise en œuvre d’un réseau bilingue

La création d’un organisme bilingue est peut-être affaire de routine pour le gouvernement fédéral, mais pour la majorité des chercheurs canadiens, il s’agit d’un territoire encore inexploré. Nous n’avions aucune feuille de route pour nous guider. Il semble qu’il y ait peu ou pas de connaissances issues de la recherche au sujet du bilinguisme dans les groupes de recherche canadiens, c’est-à-dire si oui ou non il est pratiqué et dans quels contextes, comment il est mis en œuvre, quels en sont les coûts, et quels avantages justifieraient le temps, les efforts et les frais additionnels (voir « Un manque de données » à droite).

Nous étions conscients que des recherches véritablement bilingues étaient peu probables, mais nous vou-lions que toutes les communications internes et publiques, à tout le moins, s’effectuent dans les deux langues. Un comité de direction constitué de chercheurs, de partenaires et de mem-bres du personnel a rédigé le mandat ainsi qu’une politique sur le bilinguisme qui allaient servir de cadre pour le fonctionnement du réseau. L’égalité des deux langues a été établie, ce qui a permis d’éliminer les tensions qui auraient pu survenir lors du choix de la langue dans des situations précises et de sensibiliser les membres du réseau à l’importance du bilinguisme.

Cependant, nous avons établi que la productivité de la recherche, plutôt que le bilinguisme, demeurait la priorité du réseau. Nous avons donc examiné, dès le début du projet, quelles pratiques pouvaient être mises en œuvre, compte tenu des contraintes de temps et de coût.

Pour rédiger notre politique, nous nous sommes inspirés des lignes directrices de 2006 de Patrimoine canadien, que nous avons adaptées, puis publiées sur le site Web des membres de SAGE afin de servir de guide lors de nos échanges et communications avec eux ainsi qu’en ce qui a trait au soutien que nous leur offrons.

Nous avons décidé que les membres du réseau communiqueraient avec les bureaux administratifs dans l’une ou l’autre langue, tandis que l’ensemble des communications et des documents administratifs seraient en anglais et en français. Comme la subvention du projet SAGE ne finançait ni la traduction ou l’interprétation ni le temps consacré à ces tâches par le personnel, nous avons réservé des fonds pour l’interprétation lors de certaines réunions et pour la traduction de l’anglais au français au bureau de Québec, et la traduction du français à l’anglais au bureau de Vancouver.

Au-delà de ces engagements officiels, de nombreux chercheurs ont appuyé nos efforts sans réserve et ont tenté de rendre le réseau plus bilingue. Les chercheurs ont eu recours à diverses méthodes visant à présenter des com-munications bilingues à l’occasion de conférences. Par exemple, certains ont livré leur communication dans une seule langue, mais ont utilisé des diapositives pour illustrer les principaux points dans l’autre langue ou dans les deux langues. Parfois, l’exposé et les diapositives étaient unilingues, mais des résumés oraux étaient livrés de temps à autre 
par un autre conférencier ou par le directeur du réseau.

Bien entendu, dans le cas des réunions où seuls des résumés traduits étaient disponibles, souvent les membres qui n’étaient pas parfaitement bilingues ne pouvaient pas tout comprendre ni participer aux échanges d’idées; ils ne pouvaient saisir les subtilités des discussions et n’ont entendu que de brefs résumés des principaux points. Les réunions les plus conviviales et les plus réussies ont été nos trois conférences nationales, où nous avons eu recours à des services coûteux d’interprétation simultanée, et qui ont été tenues dans le but bien précis de favoriser la colla-boration et la communication entre 
les équipes.

Des avantages imprévus

Nous avons évité d’utiliser l’anglais comme langue par défaut. Comme nous l’espérions, les gens ont établi de nouveaux contacts et ont entrepris des collaborations de recherches qui, sinon, n’auraient pas été envisageables ni même possibles. Par exemple, Sauvé, Villardier, Kaufman, Probst, Boyd et Sanchez (au Mexique) ont obtenu une subvention de CANARIE pour leur projet ENJEUX, qui a reçu par la suite un prix d’excellence au Québec.

Les participants ont mentionné l’accès à d’autres résultats de recherche et à de nouveaux collaborateurs comme étant l’un des principaux avantages. Ils ont aussi affirmé avoir été plus à l’aise dans leur langue de prédilection pour communiquer et pour exprimer leurs idées. Ils ont également évoqué l’accès à de nouveaux canaux de diffusion, qui a entraîné une plus grande visibilité pour les chercheurs dans les deux langues. Par exemple, certains chercheurs anglophones ont livré une communication devant une importante conférence annuelle francophone (Acfas) et Mme Sauvé a fait un exposé conjoint à New York lors de l’assemblée annuelle de l’American Educational Research Association.

Nous n’avions toutefois pas prévu l’avantage le plus souvent mentionné par les participants : la possibilité de renforcer leurs compétences en langue seconde. Même si cet aspect n’était pas lié directement à leurs recherches, l’amélioration de leurs compétences linguistiques a aidé les chercheurs de SAGE à faire preuve de patience lorsqu’ils éprouvaient certaines frustrations liées au fait de travailler dans deux langues. À long terme, cela devrait permettre à davantage d’entre nous de faire partie de groupes de recherche bilingues et d’en récolter les bénéfices.

Enfin, les chercheurs ont maintes fois mentionné un autre avantage moins quantifiable : l’occasion de rencontrer régulièrement des collègues d’une autre culture et d’interagir avec eux. Nous avons énormément appris à propos des habitudes, des styles de vie et des opinions les uns des autres à travers l’usage de la langue, les voyages et la collaboration. Cela n’était pas toujours facile, mais de nouvelles amitiés sont nées et notre expérience s’en est toujours trouvée enrichie.

Plusieurs participants nous ont félicités d’être restés fidèles à notre engagement à l’égard du bilinguisme et d’avoir maintenu une atmosphère accueillante pour les locuteurs des 
deux langues officielles. « Bravo à tous les membres de SAGE pour avoir créé cette expérience de bilinguisme, et surtout pour être allés jusqu’au bout », confiait un des chercheurs dans
le sondage.

C’est probablement nous, les 
deux chercheurs principaux, qui en avons tiré le plus grand bénéfice. Nous avons appris à travailler, à écrire et à communiquer avec aisance dans les deux langues, donné des ateliers lors 
de conférences dans l’une ou l’autre langue et parfois traduit spontanément l’un pour l’autre. Mais surtout, nous poursuivons notre collaboration dans 
le cadre d’un projet bilingue sur l’appren-tissage par le jeu financé par le programme de Subvention ordinaire de recherche 
du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

Quelques défis

Notre politique de bilinguisme a im-posé des exigences additionnelles en matière de temps et de financement aux membres du réseau. Ils ont aussi dû composer avec certaines limites sur le plan des communications. La politique n’intégrait pas non plus complètement le bilinguisme aux travaux liés au projet, le choix appartenant en définitive à chacun des chefs de sous-projets.

Les chercheurs ont dû faire face à une autre difficulté : la nécessité de tenir compte des différences culturelles dans leurs façons de travailler. Les anglo-phones ont vite constaté que les membres du Québec, en général, manifestaient un plus grand respect des politiques, des structures et des processus d’appro-bation clairement établis et en voyaient d’autant plus la nécessité, et qu’ils avaient davantage 
de respect pour les processus et les échéances liés à la production de rapports et à la reddition de comptes. (Ces aspects variaient également entre les membres de la côte est et ceux de 
la côte ouest de même qu’entre les spécialistes des sciences humaines et ceux des sciences dites exactes.) Des politiques et des procédures adminis-tratives bien définies ont contribué à 
ce que la collaboration s’effectue en douceur entre des membres nombreux aux intérêts di-vers, même si l’établis-sement des procédures a pris plus de temps que certains l’auraient souhaité.

Comme nous pouvions nous y attendre, le temps et les coûts ont été les deux principales difficultés de la mise en œuvre de communications bilingues au sein du réseau. Nous avions prévu faire appel à des étudiants aux cycles supérieurs à Vancouver et à Québec pour traduire les rapports de recherche, mais après avoir beaucoup cherché et fait plusieurs essais de traduction, nous avons dû admettre que peu d’étudiants étaient disposés à se charger de cette tâche, et que pratiquement aucun n’avait les compétences suffisantes en rédaction et en traduction. Finalement, seuls les résumés et quelques rapports de recherche complets ont été traduits, étant donné les coûts élevés. L’objectif de notre équipe de trouver de nouveaux moyens pour diffuser nos travaux n’a donc pu être réalisé entièrement.

Un des membres du projet a résumé la situation de la façon suivante : « Ce qui est difficile, c’est de concrétiser ce bilinguisme; pour cela, il faudrait que les travaux dans les deux langues soient entièrement intégrés au réseau, sur les plans matériel, intellectuel, structurel et social, et cela exige beaucoup plus que de traduire ce que chacun dit. »

Même dans le cadre étroit de ces paramètres, nous avions espéré trouver un financement distinct pour la traduc-tion et l’interprétation, mais cela ne s’est pas produit. Les sources fédérales et provinciales sur lesquelles nous pensions pouvoir compter n’avaient finalement aucun programme pour de telles activi-tés, et la traduction a donc été financée à même la subvention principale du projet SAGE, dans une proportion moindre que ce que nous avions d’abord escompté.

Il est clair que des recherches rigoureuses sont nécessaires sur la mise en œuvre et sur l’incidence du bilinguisme au sein des groupes de recherche. En parlant de l’Union euro-péenne, Josef Hochgerner et Irena Cornejová observent que, pour fonc-tionner efficacement à long terme, une équipe a besoin de bonnes relations interpersonnelles fondées sur des valeurs communes, un authentique sens de l’unité et un engagement sincère envers sa mission qui consiste à mettre en pratique de nouvelles idées. Une bonne communication s’est révélée déterminante pour définir les objectifs communs et obtenir les résultats qui apporteront une contribution à la science et à ses applications pratiques. Pourtant, ajoutent-ils, la communi-cation dans le domaine de la coopéra-tion internationale en recherche a été peu étudiée et pas toujours de façon appropriée. (L’ouvrage publié sous 
leur direction, Communication in International R&D Projects (PDF), contient des communications présentées lors d’un atelier qui s’est tenu en 2007 à Vienne.)

Ces remarques sont également vala-bles dans le contexte canadien. Notre façon de définir et d’appuyer le bilin-guisme devrait être élargie pour tenir compte des avantages que présentent des liens qui permettent de supprimer les frontières et ainsi enrichir et renforcer notre secteur de la recherche dans les deux langues officielles. Comme le soulignait un membre du projet SAGE, « c’est cela, entre autres, le Canada et être Canadien ».

David M. Kaufman est professeur à la faculté de l’éducation de l’Université Simon Fraser. Il vient de terminer un mandat de sept ans à la direction du Learning and Instructional Development Centre. Louise Sauvé est professeure en technologie éducative à la TÉLUQ (autrefois la Télé‑université) à l’Université du Québec à Montréal, et directrice du Centre d’expertise et de recherche sur l’apprentissage à vie (SAVIE).

Un manque de données

Il n’existe pratiquement pas de données publiques sur l’utilisation des langues dans les réseaux de recherche au Canada. Pour savoir dans quelle mesure les grands réseaux de recherche canadiens sont bilingues, nous avons visité les sites Web de quelque 20 réseaux de centres d’excellence qui figuraient sur le site des RCE en juillet 2007. Ils sont parmi les plus importants réseaux de recherche au Canada, sont financés pendant un maximum de 14 ans, comptent de nombreux partenaires du secteur privé et ont pour objectif de « mobiliser l’excellence en recherche dans l’intérêt des Canadiens ».

À ce moment, les sites de 13 des 20 réseaux étaient entièrement bilingues, quatre prétendaient l’être, mais n’étaient que partiellement traduits ou n’étaient pas traduits, et trois étaient unilingues. Les sites bilingues avaient traduit les publica-tions destinées au grand public ou aux médias et présentaient toutes les publications de recherche ou spécialisées disponibles dans la langue des auteurs, mais la langue employée dans les communications et l’administration quotidiennes n’a pu être déterminée.

À l’échelle internationale, on commence à reconnaître que la communication multilingue au sein des groupes de recherche peut influer sur la réussite de la recherche. Pour répondre aux préoc-cupations suscitées par les grands projets réalisés en plusieurs langues dans l’Union européenne, un ouvrage publié en allemand en 2008 (par Josef Hochgerner et Irena Cornejová) décrit les enjeux et les thèmes de recherche liés à la communication qui peuvent avoir une incidence sur la réussite des projets scientifiques internationaux.

Notre programme de recherche

Le programme de recherche du réseau ApprentisSAGE par les jeux et les simulations consistait à vérifier la pertinence des théories actuelles de l’apprentissage et à les appliquer aux jeux et aux simulations. Nous avons mis l’accent sur l’apprentissage dans le domaine de la santé chez les étudiants en médecine et dans les professions de la santé, y compris les gestionnaires du système de santé, les enseignants, les étudiants, les patients, les travailleurs en santé communautaire et le grand public (voir www.apprentissage-jes.ca).

Cet imposant réseau comptait 19 chercheurs universitaires asso-ciés, 34 organisations partenaires, 17 collaborateurs de recherche (non subventionnés) et plus de 80 étudiants employés en tant qu’assistants de recherche. Le réseau SAGE appuyait cinq projets de recherche franco-phones au Québec et huit projets anglophones dans d’autres provinces. Deux de ces derniers ont été abandon-nés prématurément, ce qui fait que le nombre de projets de recherche était réparti presque également entre les deux groupes linguistiques après deux ans.

Rédigé par
David Kaufman + Louise Sauve
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