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ARTICLES DE FOND

Six stratégies que les universités canadiennes peuvent faire pour favoriser l’innovation

Des experts expriment leurs points de vue sur le rôle que peuvent raisonnablement jouer les universités en matière d’innovation.

par MOIRA MACDONALD | 02 NOV 16

Qu’elle pique votre curiosité ou vous laisse indifférent, l’innovation occupe indéniablement une place importante dans le programme du gouvernement fédéral. Elle présente aussi un grand intérêt pour les universités qui doivent faire face au rythme rapide des changements dans la société et dans l’économie, tout en étant attentives aux priorités du gouvernement fédéral en matière de financement et en continuant de répondre aux besoins des étudiants, des professeurs et de la collectivité.

Alors que le gouvernement élabore un nouveau programme d’innovation (PDF) dans un contexte de faible croissance économique, nous avons demandé à six experts du milieu universitaire et d’autres sphères ce qu’ils pensent du rôle que devraient jouer les universités pour favoriser l’innovation au Canada. Même s’ils définissent l’innovation en termes différents, tous s’entendent pour dire qu’elle n’est pas qu’une question d’invention, mais plutôt l’utilisation novatrice des inventions et des technologies existantes dans le but de créer des services, des produits et des processus nouveaux, améliorés ou porteurs de changements. À cet égard, les universités contribuent déjà considérablement à l’écosystème d’innovation par leurs activités d’enseignement, d’apprentissage et de recherche. Mais jusqu’où et comment doiventelles jouer ce rôle? Voici les points de vue très intéressants de ces experts.

Deux façons d’innover

« Nous devons encourager une culture qui favorise la prise de risques. Les universités sont habituellement axées sur le succès, mais l’expérience prouve que la plupart des initiatives échouent. »
Joy Johnson, vice-rectrice à la recherche, Université Simon Fraser

feature-innovation-joyjohnson-300 L’innovation peut voir le jour de deux façons : de l’idée totalement nouvelle d’une personne, ou de l’émergence de l’innovation après plusieurs années de recherche approfondie en laboratoire. Les universités favorisent les deux. Elles sont des incubateurs qui appuient les projets et les entrepreneurs, et jouent un rôle essentiel dans l’écosystème de l’innovation.

Pour favoriser l’innovation, les universités doivent être ouvertes aux partenariats avec les entreprises et encourager les chercheurs à collaborer étroitement avec elles pour trouver des solutions aux grands problèmes de l’industrie, plutôt que de chercher des débouchés à leurs découvertes. Prenons l’exemple de 4D LABS, laboratoire de sciences de matériaux de l’Université Simon Fraser, un établissement à la fine pointe de la technologie qui permet aux entreprises de remédier à leurs problèmes de développement, soit en lui confiant le travail, soit en collaborant avec le laboratoire nous pour trouver des solutions.

Les universités jouent un rôle important dans la mobilisation du savoir. Qu’elles permettent aux étudiants d’acquérir des compétences entrepreneuriales, ou qu’elles offrent des installations et du soutien aux étudiants et aux professeurs, les universités ont le pouvoir de transformer les idées en entreprises commerciales viables. Le programme d’incubateur d’entreprises pour les étudiants Venture Connection et l’accélérateur d’entreprise Venture Labs de l’Université Simon Fraser en sont deux exemples.

L’innovation n’est pas pour tout le monde. On aura toujours besoin de recherche fondamentale qui produit de nouvelles connaissances qui ne sont pas immédiatement commercialisables. Cependant, les universités ont un rôle de soutien à jouer auprès des chercheurs dont les idées peuvent être mises en marché, qui doivent protéger leur propriété intellectuelle et qui pourraient contribuer à la société en commercialisant leurs découvertes. L’établissement de mesures de soutien aux chercheurs dans ces domaines est une partie tout aussi importante de la mission des universités. Ce qui importe au bout du compte, c’est le succès et il faudra trouver un moyen de le mesurer.

Nous devons encourager une culture qui favorise la prise de risques. Les universités sont habituellement axées sur le succès, mais l’expérience prouve que la plupart des initiatives échouent. L’innovation ne deviendra réalité que si les gens prennent des risques. Le laboratoire d’innovation sociale RADIUS (RADical Ideas, Useful to Society) organise d’ailleurs des « veillées funéraires » pour célébrer les projets sociaux qui ont échoué et les nombreuses leçons qui ont été tirées de ces échecs. Les universités devraient accorder davantage d’importance à l’innovation sociale, car elle conduit à de nouvelles idées qui, même si elles ne génèrent pas de revenus, sont bénéfiques pour la société.

Sources de nouvelles connaissances

« Les universités font un excellent travail, mais elles doivent se garder de dire au gouvernement qu’elles sont la solution aux failles du système d’innovation canadien. »
Dan Breznitz, codirecteur du laboratoire d’innovation politique et titulaire de la chaire d’étude de l’innovation Munk à la Munk School of Global Affairs de l’Université de Toronto

feature-danBreznitz-300 Certes, les universités ont un rôle à jouer pour favoriser l’innovation, mais elles n’en sont pas le moteur. Les universités ont le pouvoir et le devoir de générer de nouvelles connaissances; ce devrait être leur principal objectif.

Les universités sont des centres de recherche susceptibles de produire des innovations, mais elles ne sont pas de simples laboratoires de recherche au service des grandes entreprises. Elles peuvent aider les entreprises en démarrage, mais doivent aussi devenir les partenaires d’innovation des entreprises déjà bien établies. Les universités sont un espace public collaboratif qui favorise l’innovation.

Les universités favorisent toutes les formes d’innovation, qu’elle soit technique ou conceptuelle. Nous avons tendance à idolâtrer les ingénieurs, et pourtant, Steve Jobs n’était pas un grand ingénieur. Il a fait des études en arts libéraux qui lui ont permis de se comprendre et de comprendre les autres et, grâce à ses connaissances techniques approfondies, il a vu comment les êtres humains pouvaient utiliser la technologie pour faire certaines choses. Il est important que les diplômés en sciences humaines comprennent mieux la technologie et l’innovation : comment elles se produisent, quel est leur rôle dans la société et comment appliquer les connaissances acquises pour contribuer à rendre la technologie utile en l’intégrant à des systèmes?

On devrait permettre aux universités d’utiliser leur capacité de recherche pour trouver des solutions à des questions épineuses comme la propriété intellectuelle, l’incubation et plus encore. Les universités devraient être évaluées davantage en fonction de l’influence de vaste portée qu’elles exercent sur l’innovation, plutôt que par rapport au nombre de brevets obtenus ou au montant d’argent gagné grâce aux droits de licence. J’aimerais que davantage de projets de recherche se penchent sur cette question.

Les universités canadiennes font un excellent travail, mais il ne faut pas croire – et elles doivent se garder de dire au gouvernement – qu’elles sont la solution aux failles du système d’innovation canadien. En effet, cela ne pourrait qu’amener aux universités, outre une légère hausse de leurs budgets, des responsabilités pour lesquelles elles sont mal équipées, et cette stratégie serait vouée à l’échec, entraînant des réactions politiques négatives. Selon moi, leurs promesses sont déjà trop ambitieuses.

Du démarrage des entreprises à l’expansion

« Maintenant que nous avons bâti l’infrastructure scientifique, nous devons mettre l’accent sur l’acquisition d’expérience et du sens des affaires. »
Micheál Kelly, doyen, Lazaridis School of Business and Economics, Université Wilfrid Laurier

feature-innovation-MichealKelly-300L’objectif ultime de notre politique d’innovation devrait être la création d’entreprises canadiennes de technologie concurrentielles à l’échelle mondiale, qui livrent concurrence sur le plan de l’innovation.

Pour favoriser l’innovation, les universités misent généralement sur la recherche et développement, la recherche universitaire, la commercialisation des découvertes, le renforcement de l’esprit d’entrepreneuriat, et une culture axée sur les entreprises en démarrage, mais il faut voir plus loin.

On ne peut pas s’arrêter aux jeunes entreprises; elles ne créent pas réellement d’emplois, mais elles génèrent un roulement d’emplois. Notre école de gestion est d’avis que les efforts doivent être axés sur les défis que doivent relever les entreprises à mesure qu’elles prennent de l’expansion et essaient de devenir concurrentielles à l’échelle mondiale. Ces défis sont liés à la gestion et non aux technologies. En novembre, le Lazaridis Institute for the Management of Technology Enterprises lancera d’ailleurs un programme visant à aider les cadres supérieurs des jeunes entreprises prometteuses au Canada à acquérir les compétences et les connaissances nécessaires pour favoriser la croissance de leur entreprise sur la scène mondiale. L’enseignement sera assuré par des experts chevronnés, et nous prévoyons intégrer les apprentissages du programme aux cours offerts par notre école de gestion.

La politique d’innovation ne vise pas seulement les domaines des sciences, de la technologie, du génie et des mathématiques (STGM). Les écoles de gestion doivent elles aussi faire partie de l’équation. En outre, les universités doivent accorder une attention particulière à la complémentarité entre les programmes de science, de génie et de gestion. Bien qu’ils ne soient pas toujours évidents, les liens entre ces disciplines sont importants. Les universités demeurent la principale source de recherche et développement au pays et elles produisent des résultats très intéressants. Maintenant que nous avons bâti l’infrastructure scientifique, nous devons mettre l’accent sur l’acquisition d’expérience et du sens des affaires si nous voulons vraiment favoriser la croissance des jeunes entreprises au Canada, créer des emplois et produire de la richesse.

Miser sur les compétences des diplômés

« Il faut prendre garde de ne pas faire éclater le système universitaire en le contraignant à un rôle pour lequel il n’a pas été conçu. »
Daniel Munro, directeur associé, politique publique, Conference Board du Canada

feature-innovation-danielmunro Nous pouvons faire beaucoup pour aider les universités à favoriser encore davantage l’innovation. Bien qu’elles soient un élément très important, elles ne représentent qu’une partie de l’équation. Le gouvernement canadien ne doit pas placer les universités au centre de son programme d’innovation. En outre, il faut prendre garde de ne pas faire éclater le système universitaire en le contraignant à un rôle pour lequel il n’a pas été conçu. Les gouvernements doivent mettre l’accent sur les mécanismes qui favoriseront l’intégration de la recherche de qualité et des compétences en recherche à l’écosystème d’innovation plutôt que sur les façons de stimuler l’innovation dans les universités.

Ainsi, les universités pourraient miser davantage sur le véritable objectif des études doctorales, qui est de former des chercheurs, des penseurs et des gens créatifs capables de résoudre des problèmes et qui, pour la plupart, feront carrière hors du milieu universitaire. En plus des ateliers sur l’acquisition de compétences professionnelles, il existe des modèles, comme celui proposé par Mitacs, un organisme spécialisé dans les partenariats visant à stimuler l’innovation, qui offre aux étudiants aux cycles supérieurs la possibilité de mettre à profit leurs compétences en recherche pour résoudre des problèmes dans les secteurs privé et public. En Europe, certains programmes de doctorat ont été complètement restructurés. Par exemple, dans le cas du « doctorat industriel », les étudiants ont un lien direct avec les entreprises et d’autres possibilités d’expériences et de carrières en recherche hors du milieu universitaire.

Le Canada est à la traîne en ce qui concerne les compétences en gestion de l’innovation. Les universités pourraient explorer des façons d’aider les étudiants dans toutes les disciplines à acquérir ces compétences en offrant des cours supplémentaires, des programmes coopératifs, des stages et d’autres formes d’apprentissage par l’expérience. Les étudiants doivent d’abord avoir une bonne base dans leur discipline avant d’acquérir des compétences en gestion. Les programmes comme la maîtrise en gestion de l’innovation de l’Université de Toronto à Mississauga m’apparaissent très prometteurs en ce sens qu’ils ne viennent pas remplacer, mais bien suppléer l’enseignement dans une discipline de base. (L’Université Queen’s offre un programme semblable.)

L’innovation fructueuse repose en grande partie sur les compétences techniques et les connaissances scientifiques, de même que sur la compréhension de la psychologie et du comportement humains et de la conception. Les étudiants qui maîtrisent à la fois les sciences et les sciences humaines seront probablement mieux outillés pour relever les défis et saisir les possibilités de demain en matière d’innovation. Il faut donc s’efforcer d’offrir aux étudiants une formation interdisciplinaire.

Ce ne sont pas les brevets qui comptent

« Les idées, les processus et la capacité de conceptualisation que nous transmettons aux étudiants figurent parmi les contributions les plus importantes des universités en matière d’innovation. »
Peter Phillips, économiste politique à la Johnson-Shoyama Graduate School of Public Policy de l’Université de la Saskatchewan et co-auteur du livre Canadian Science, Technology and Innovation Policy

news-peterphillips-300Je rejette l’idée que les universités devraient avoir un rôle de premier plan dans la promotion de l’innovation au Canada, même si elles ont un rôle indirect, qui est de préserver, transmettre et produire les connaissances fondamentales essentielles qui alimentent le système socio-économique. Constitutionnellement, les universités ne sont pas conçues pour le secteur commercial, car elles sont axées sur l’excellence, ce qui ralentit le processus, alors que dans la commercialisation il faut agir vite.

Pour la plupart des universités, l’argent gagné grâce aux droits de propriété intellectuelle ne permet pas de couvrir les frais de transferts technologiques et des bureaux de liaison avec l’industrie. Il faut disposer d’un important portefeuille de propriété intellectuelle pour réussir, ce qui n’est pas le cas de la majorité des universités canadiennes. Dans le domaine des sciences de la vie, seules quatre universités sur 650 en Amérique du Nord parviennent à couvrir leurs dépenses. Parmi les groupes de recherche les plus influents, nombreux sont ceux qui se situent hors du milieu universitaire officiel; ils sont dans leurs propres cercles de recherche. Le Crop Development Centre de l’Université de la Saskatchewan, fondé en 1971 avec le mandat d’améliorer le rendement économique de l’industrie agricole dans l’Ouest canadien, en est un exemple. Les scientifiques allient la recherche fondamentale et l’amélioration génétique de différentes cultures pour tenter de répondre aux problèmes de l’industrie. Le rendement du capital investi est phénoménal, mais il ne faut pas oublier que ces partenariats sont établis dans un but bien précis.

L’enseignement et la recherche sont des aspects essentiels de l’innovation et de l’éducation postsecondaire. S’ils ne font pas partie de l’équation, cela signifie que nous avons mal fait notre travail, peu importe nos efforts en matière de transfert des connaissances. Ce transfert est important, mais le fait de privilégier les découvertes soumises à des droits de propriété intellectuelle et ensuite exploitées à des fins commerciales soulève des problèmes. Cela ne signifie pas qu’il ne faut pas le faire, mais plutôt qu’il ne faut pas s’arrêter là. Selon moi, les contributions les plus importantes des universités en matière d’innovation sont les idées, les processus et la capacité de conceptualisation que nous transmettons aux étudiants – qui appliqueront ensuite ces compétences à leur milieu de travail (économique, social ou politique) – et la recherche avec nos partenaires, laquelle a le pouvoir de modifier et parfois même de créer de nouveaux secteurs. Peu d’entre eux peuvent être brevetés directement par les bureaux de liaison avec l’industrie.

L’érosion de la tour d’ivoire

« Nous devons remettre en question les structures et les modèles d’enseignement existants afin d’offrir plus de possibilités d’apprentissage par l’expérience aux étudiants. »
Wendy Cukier, professeure de gestion des technologies de l’information à l’Université Ryerson et cosignataire de Innovation Nation: Canadian Leadership from Java to Jurassic Park

Cukier_Wendy_300 Les universités jouent un rôle déterminant au sein de l’écosystème d’innovation. Même si la recherche fondamentale et la recherche axée sur la découverte sont essentielles pour repousser les limites du savoir, l’excellence et la pertinence ne sont pas des notions contradictoires. Il faut encourager les chercheurs à collaborer avec des partenaires pour résoudre des problèmes concrets, et le système de reconnaissance doit tenir compte de cette réalité. Plutôt que d’espérer la commercialisation des découvertes, nous devons mettre en place des systèmes de démarchage actif des possibilités de commercialisation. Il faut, pour cela, établir une stratégie cohérente entre le gouvernement, les organismes subventionnaires et les universités, et modifier les structures qui en dépendent. Les universités doivent se doter de plateformes plus efficaces pour que l’information circule entre ceux qui ont les idées, ceux qui ont les besoins, et ceux qui ont la capacité de mise en marché et d’entrainer le changement.

L’innovation est généralement associée aux domaines fondamentaux que sont les STGM, et pourtant, les sciences humaines jouent un rôle important pour nous aider à comprendre les facteurs qui stimulent ou entravent l’adoption des technologies et des processus; c’est une importante lacune. L’innovation nécessite que nous fassions les choses différemment. L’adoption des technologies est façonnée par les comportements humains, les enjeux organisationnels, la politique publique, la loi, et les messages qu’ils transmettent – toutes des disciplines du domaine des sciences humaines.

Les universités ne peuvent alimenter l’innovation si elles ne mettent pas leurs principes en pratique. Il faut donc sortir de notre tour d’ivoire pour collaborer avec le secteur privé, les gouvernements et les collectivités afin de répondre aux besoins de la société. Nous devons remettre en question les structures et les modèles d’enseignement existants afin d’offrir plus de possibilités d’apprentissage par l’expérience aux étudiants de toutes les disciplines. Les méthodes d’enseignement universitaire sont encore axées sur les cours magistraux, comme au Moyen-Âge, et certains veulent même maintenir une séparation entre l’université et la collectivité. L’élaboration de programmes est souvent dictée par les besoins administratifs plutôt que par les besoins des étudiants.

Qu’ils deviennent de brillants entrepreneurs ou non, les étudiants contribueront à instiller les changements culturels dont nous avons besoin. Il faut les aider à acquérir ces compétences en multipliant les possibilités dans le cadre de leur programme d’études officiel, mais aussi à l’extérieur de celui-ci, comme dans le cas de l’incubateur DMZ de l’Université Ryerson. Ces projets pilotes peuvent créer et mettre à l’essai de nouveaux modèles d’apprentissage qui seront ensuite intégrés à la structure d’enseignement officielle.

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