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Trois hommes réfléchis: Les triplés Groarke

par ROSANNA TAMBURRI | 08 AVRIL 15

On peut dire que Paul, Leo et Louis Groarke constituent une anomalie sur le plan statistique. Les points communs entre ces triplés identiques – comme il n’en naît que dans un cas sur des milliers – sont loin de se limiter à leur apparence. Tous trois sont en effet professeurs de philosophie : Leo enseignait jusqu’à l’an dernier cette discipline à l’Université Wilfrid Laurier avant d’être nommé recteur de l’Université Trent, tandis que Louis enseigne à l’Université St. Francis Xavier et Paul à l’Université St. Thomas.

Sur une photo où ils ont trois ans, les frères Groarke, assis sur une vieille charrue et vêtus des mêmes manteaux sombres, arborent exactement le même large sourire. On dirait trois copies conformes. Le jour de notre rencontre, rasés de prêts, ils portent tous une veste sombre, témoignant ainsi d’un de leurs points communs : le sens de l’humour. « Devine qui est qui », semblent-ils dire.

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Leurs personnalités, ils en conviennent, reflètent leur ordre de naissance. Paul, l’aîné, a tout du grand frère protecteur. C’est le plus secret, et l’historien de la famille. Son cadet, Leo, a toujours été d’une nature conciliante, alors que Louis semble extraverti, bien qu’il prétende que cela n’est qu’apparence. Ensemble ou séparément, les triplés sont rarement à court de mots, du fait, disent-ils, de leur formation universitaire et de leurs racines irlandaises. Si vous les croisez, ils vous régaleront d’anecdotes de leur enfance tout en citant Pascal, Nietzche et les sceptiques de l’Antiquité.

Les frères Groarke sont nés en Angleterre de parents irlandais, fervents catholiques. Ils étaient encore tout petits quand la famille a immigré au Canada en quête d’une vie meilleure. C’était en 1955. Le père, John, est arrivé le premier, suivi peu après de la mère, Charlotte, qui avait traversé l’Atlantique avec ses quatre jeunes garçons : Michael (l’aîné), et les triplés. Une fois réunie, la famille a traversé le Canada en train jusqu’à la Doig River First Nation Reserve, réserve alors créée depuis peu, sise à l’intérieur des terres de la Colombie-Britannique. John a obtenu un poste d’enseignant dans une école d’une seule pièce, gérée par le gouvernement. Les Groarke vivaient alors dans une maison isolée, sans eau courante. « John va chercher de l’eau à la rivière chaque matin, écrit Charlotte à sa mère demeurée à Dublin. Elle est brunâtre, mais bonne. »  Charlotte accouchera de sa fille aînée à la maison, sans aide médicale.

Paul, qui a publié les missives de sa mère dans un livre électronique intitulé Letters from Doig, se souvient de moments touchants, « mais aussi des épreuves et des conditions de vie difficiles sur la réserve, où régnait la pauvreté, la faim – la famine même – et, bien sûr, les problèmes d’alcool. »

La famille s’est finalement installée à Calgary, que les triplés considèrent encore aujourd’hui comme leur ville d’origine, avant de s’agrandir avec la naissance d’un autre fils et de trois filles. Les neuf enfants ont fini par former deux groupes : les immigrés et les Canadiens de naissance. Les premiers se sentaient toutefois pleinement Canadiens du fait, selon Louis, des quelques années passées dans les terres après leur arrivée au pays.

En grandissant, Paul, Leo et Louis n’ont évidemment pas manqué d’attirer les regards. Peu de gens parvenaient à les distinguer. Chacun d’eux savait alors intuitivement ce que les deux autres pensaient et pouvait même terminer leurs phrases. Ce trait s’est amoindri avec le temps et du fait de la distance entre eux. Ils étaient également compétitifs, mais le sont de moins en moins avec l’âge. Quand Paul évoque la nomination de Leo à titre de recteur de l’Université Trent, il peine à contenir sa fierté : « Les triplés identiques partagent en quelque sorte la réussite de leurs frères. Elle devient un peu la leur. »

Les triplés, de gauche a droit: Louis, Leo et Paul.
Les triplés, de gauche a droit: Louis, Leo et Paul. Photo par Alexi Hobbs.

On les a longtemps confondus, même lorsqu’ils étaient adultes. Maintes fois, des collègues ont été offensés parce qu’ils ont croisé un des triplés à l’aéroport ou dans les couloirs de l’université et que celui-ci ne les a pas salués. Même lorsqu’on leur expliquait pourquoi, ils n’en croyaient pas un mot.

Avec 11 personnes autour de la table, les dîners chez les Groarke étaient bruyants et agités. Leo pense que s’il est devenu professeur de philosophie, c’est que ses parents « favorisaient la discussion et le débat sur toutes sortes de sujets : politiques, religieux, personnels et philosophiques. On discutait de l’heure à laquelle on devait être autorisé à rentrer le vendredi soir, de la peine capitale, de la politique albertaine. » Le patriarche, John, supervisait les échanges et les encourageait.

Chez les Groarke, on ne débattait pas pour le simple plaisir de contredire l’autre. « On remettait en cause chaque opinion et chaque point de vue, tentant d’en comprendre le fondement, » affirme Louis. « Notre nature et notre éducation nous ont tous poussés vers la même discipline : la philosophie, » poursuit Leo.

Au fil de leur carrière universitaire, les triplés ont chacun opté pour une spécialité différente. Pour Paul : la philosophie du droit. Pour Louis : l’éthique et Aristote. Pour Leo enfin : l’argumentation.

Les trois frères ont suivi des chemins différents. Leo s’est essayé à la chimie avant de découvrir la philosophie. Titulaire d’un doctorat de l’Université Western Ontario, il a passé près de 25 ans à l’Université Wilfrid Laurier, d’abord comme professeur de philosophie, puis comme directeur du campus de Brantford. Il a ensuite été nommé provost et vice-recteur aux études à l’Université de Windsor, avant de devenir recteur de l’Université Trent en 2014.

Les trois frères ont tous été coureurs de fond et récipiendaires de bourses destinées aux athlètes. Athlète le plus accompli, Louis a été champion canadien du 5 000 mètres dans les années 1970. Il a étudié à l’Université étatique du Colorado en sciences, puis en arts et enfin en histoire de l’art, avant de poursuivre des études supérieures à l’Université de la Colombie-Britannique. C’est là qu’il a rencontré celle qui allait devenir sa femme, une Québécoise, avec qui il s’est installé au Québec. Le couple a eu six enfants. Louis a été père au foyer pendant des années. Il a également travaillé sur une ferme laitière, géré un refuge pour sans-abri et enseigné l’anglais langue seconde avant de reprendre ses études pour obtenir un doctorat en philosophie de l’Université de Waterloo. Il enseigne aujourd’hui à l’Université St. Francis Xavier, à Antigonish, Nouvelle-Écosse.

Paul aussi en est venu à la philosophie tardivement, après une brillante carrière d’avocat. Une fois diplômé de l’Université de Calgary, il a travaillé comme criminaliste, puis au Tribunal canadien des droits de la personne avant de reprendre ses études aux côtés de Louis à l’Université de Waterloo pour obtenir une maîtrise et un doctorat en philosophie. Pendant des années, il a oscillé entre le droit et l’université, exerçant comme avocat et enseignant à l’Université St. Thomas à Fredericton, au Nouveau-Brunswick. Paul est désormais de retour à Ottawa, et pratiquement retraité. Il travaille à l’édition des mémoires de son père du temps qu’ils étaient à Doig River, espérant les publier comme complément aux lettres de sa mère.

Ses frères et lui parlent souvent d’écrire ensemble un livre sur le milieu universitaire, et plus particulièrement sur les établissements de petite taille offrant principalement des programmes d’études au premier cycle où ils ont fait carrière. « Nous croyons tous au modèle éducatif traditionnel axé sur les arts libéraux », explique Paul.

L’avenir de ces établissements semble cependant incertain étant donné le recul des effectifs, les compressions budgétaires et la demande de plus en plus forte pour des diplômes professionnels. « On dirait que tout joue contre ces universités », constate Leo, qui est cependant convaincu qu’elles sauront s’adapter et survivre.

COMMENTAIRES
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  1. Isabelle / 29 May 2015 at 04:12

    Comme trois gouttes d’eau! 🙂 La ressemblance est frappante.

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