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Conseils carrière

Normaliser les travaux d’érudition interdisciplinaires au sein des professions

Les doyens valorisent l’interdisciplinarité, mais l’accès à la permanence et aux promotions dépend des professions. 

par IAN MILLIGAN | 11 AOÛT 20

Si l’on se fie aux administrateurs des universités, l’heure est à l’interdisciplinarité. L’Université de Waterloo, où je travaille, a créé le Waterloo Interdisciplinary Trailblazer Fund (fonds pour travaux interdisciplinaires d’avant-gardeet le poste de vice-recteur adjoint à la recherche interdisciplinaire. Ailleurs en Ontario, l’Université de Toronto mène une série d’initiatives qui réunissent les domaines et les facultés, l’Université de Windsor a défini ses grands défis multidisciplinaires, l’Université Brock salue les nombreux partenariats entre ses facultés, l’Université York fait valoir sa réputation en matière de programmes interdisciplinaires d’avant-garde et l’Université Western a construit un tout nouveau pavillon de recherche interdisciplinaireEn outre, parce qu’elle exige une collaboration entre les chercheurs de divers domaines, la lutte contre la COVID-19 rend l’interdisciplinarité encore plus pressante et pertinente. 

Au quotidien, ce sont les administrateurs qui appuient l’interdisciplinarité. Ils se chargent de trouver du financement, de faciliter les alliances externes et les partenariats, de gérer les fonds et de veiller au fonctionnement des laboratoires, en plus de voir à l’équité des processus d’embauche. Et surtout, au moyen de procédures comme les examens annuels, ils évaluent notre travail selon les critères internes. 

Cependant, lorsqu’il est question d’accorder la permanence ou une promotion, les administrateurs universitaires perdent tout pouvoir. 

Un directeur de département ou un doyen qui ne connaît pas encore bien les rouages du milieu a beau faire l’éloge d’un universitaire ayant ouvert de nouvelles voies vers l’interdisciplinarité, quand vient le moment crucial d’accorder la permanence ou une promotion, son pouvoir s’évanouit au profit de celui de la profession. Soudainement, le doyen qui appuyait les travaux de recherche interdisciplinaire n’est plus aussi influent qu’il le semblait. 

Le pouvoir de la profession 

Ceux qui ignorent les particularités relatives à l’accès à la permanence ou aux promotions seront surpris. Prenons le cas de la titularisation, à savoir la décision qui aura le plus d’influence sur la carrière d’un membre du corps professoral universitaire. Dans bon nombre d’établissements, le processus est le suivant : le candidat est évalué par un comité du département (présidé par le directeur du département), puis par un comité de l’école ou de la faculté (peut-être présidé par le doyen). Enfin, le recteur prend la décision définitive, parfois avec l’aide d’un comité consultatif. 

Dans les universités axées sur la recherche, ces comités ne peuvent pas simplement s’en remettre aux données probantes internes pour prendre leur décision. C’est possible pour le volet « enseignement », mais évaluer les travaux de recherche interdisciplinaire, même au sein du département, exige une expertise qui n’est tout simplement pas présente. Prenons par exemple mon domaine : l’histoire. Dans un département dominé par les spécialistes de l’histoire américaine, un expert de l’histoire canadienne aura de la difficulté à faire valoir ses travaux. Ses collègues ne connaissent pas les meilleures revues ni les conversations qui ont cours entre les chercheurs sur le sujet. Ils ne peuvent pas évaluer l’importance des activités savantes de leur collègue. Comme les chercheurs travaillent de plus en plus dans le monde entierles évaluer devient de plus en plus difficile. 

C’est le cas au niveau du département, mais encore plus au niveau de la faculté. Vous êtes-vous déjà demandé quels étaient les critères normatifs pour qu’un économiste obtienne sa permanence? Un poète? Un artiste visuel? Un expert en littérature? Un comptable? À l’Université de Waterloo, par exemple, l’école de comptabilité se trouve dans la même faculté que le département d’histoire.  

Souvent, les comités prennent la décision judicieuse de s’en remettre à des évaluateurs externes : des experts en fiscalité pour les experts en fiscalité, des experts en histoire numérique pour les experts en histoire numérique, des économistes du travail pour les économistes du travail.  

Les directeurs de département et les doyens sont parfois présents lorsque le comité prend sa décision à titre de primus inter pares, mais leur pouvoir diminue beaucoup à ce moment crucial, devant les experts externes. Le fait que le candidat ait répondu à toutes les attentes de son université – en jetant de nouvelles bases pour les travaux interdisciplinaires, par exemple – n’aura pas nécessairement d’importance pour les experts s’ils n’en tiennent pas compte. 

Des normes définies par la profession 

Pourquoi un historien doit-il être l’auteur unique d’une monographie pour obtenir sa permanence? Ce n’est pas un complot de la part du doyen ou du directeur de département, mais plutôt une norme définie par les historiens. Les universités ont beau encourager les travaux de recherche interdisciplinaire, au moment crucial de l’attribution de la permanence, leur pouvoir s’étiole au profit de celui de la profession. 

La lettre d’un évaluateur externe indiquant « Comme M. Milligan n’a pas écrit de livre, il n’obtiendrait pas sa permanence dans mon université. Vous pouvez toutefois la lui accorder, car vous semblez accorder une importance supérieure à l’activité interdisciplinaire. » fera froncer les sourcils. Deux lettres de la sorte mettront soudainement la permanence de M. Milligan en péril. 

Voilà d’où vient le conservatisme. Mon travail de mentorat auprès de jeunes universitaires finit toujours par tourner autour des exigences de la discipline, et la conversation est plus ou moins la même dans tous les départements d’histoire en Amérique du Nord. Concentrez-vous sur le livre. Présentez un deuxième projet d’ouvrage semblable. Le numérique, c’est bien, mais concentrez-vous sur le livre. 

Changer la culture, pas les politiques 

Nous devons changer le modèle auquel adhère une profession entière pour que les évaluateurs externes accordent de l’importance à l’interdisciplinarité.  

Les chercheurs interdisciplinaires doivent quant à eux continuer de cibler les revues professionnelles et les tribunes universitaires : ils y feront valoir l’importance de leurs travaux pour leur discipline et la manière dont leurs nouvelles perspectives enrichissent la profession. Les activités strictement interdisciplinaires peuvent être attrayantes, mais elles n’ont pas assez d’influence au sein de la profession.  

Prenons par exemple l’histoire numérique. La publication de travaux de recherche interdisciplinaire dans l’American Historical Review – dont nul ne conteste la domination en tant que revue savante sur l’histoire nord-américaine – a un effet halo sur tous les travaux d’érudition numériques. Elle convaincra les évaluateurs externes de la valeur de ce type d’activité savante. De même, les tentatives des pionniers de l’interdisciplinarité d’organiser des tables rondes dans de nouveaux champs d’études interdisciplinaires et de présenter leurs observations dans des événements de premier ordre peuvent soutenir et orienter une nouvelle génération d’universitaires dans le processus d’accès à la permanence et aux promotions. Pour eux, les travaux d’érudition interdisciplinaires doivent être normalisés au sein des professions.  

La bataille n’est pas gagnée, mais elle indique que nous devons nous tourner vers les professions et non vers les administrateurs 

Ian Milligan est professeur agrégé au Département d’histoire de l’Université de Waterloo.

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