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Conseils carrière

Optimiser son enseignement à distance en humanisant ses cours asynchrones

Il suffit d’un peu d’imagination pour maximiser toutes les possibilités que peut offrir l’enseignement asynchrone.

par YVES LABERGE | 10 FEV 21

De nos jours, enseigner asynchroniquement signifie que les étudiants suivent en différé, et non en direct, un cours à distance préalablement enregistré, par exemple sur leur écran individuel. Pour l’enseignant, il s’agit de préenregistrer, étapes par étapes ou d’un seul trait, chaque exposé en y ajoutant au besoin du texte ou des illustrations, des diapositives, une capsule vidéo ou d’autres documents complémentaires.

De plus en plus répandue au Canada, l’asynchronie peut toutefois causer des appréhensions chez certains professeurs, mais aussi parmi les étudiants qui redouteraient une expérience aride, inhumaine, ou plutôt un peu moins humaine. Et pourtant!

Vraiment une nouvelle réalité?

En fait, l’apprentissage asynchrone peut devenir stimulant et inspirant, à condition de trouver des manières efficaces — et pourquoi pas originales? — de le pratiquer. Que ce soit par Teams, Zoom, YouTube ou selon un autre système, on peut pré-enregistrer ses cours et y trouver des moyens d’innover, pas seulement par la technologie, mais aussi par des stratégies pédagogiques créatives et mieux adaptées.

En soi, le procédé asynchrone n’est pas vraiment nouveau puisque les professeurs de l’Université TÉLUQ le pratiquent depuis bientôt un demi-siècle. Or, c’est l’apprentissage en direct et en ligne qui semble relativement nouveau pour toute une catégorie d’universitaires; mais en réalité, le tournant asynchrone existait bien avant. La pandémie et le confinement de 2020 auront accéléré en seulement quelques mois bien des transitions et des vocations, mais auront aussi occasionné certaines innovations pédagogiques qu’il convient de partager, dans le domaine du virtuel.

Il faut d’abord se dire qu’en contexte de confinement lié à la pandémie, nos étudiants sont plus décentralisés et ne se concentrent désormais plus dans notre secteur géographique immédiat. L’enseignement virtuel a imposé à son tour de nouvelles dynamiques qui sont propres aux mutations occasionnées par la mondialisation. En raison du décalage horaire, certains étudiants peuvent désormais suivre un même cours en pleine nuit, compte tenu de leur fuseau-horaire. Ces problèmes d’horaires incompatibles sont amoindris si des cours virtuels offerts en direct (selon la formule synchrone) sont enregistrés et de nouveau accessibles par la suite; cette question de l’horaire conflictuel ne se pose évidemment plus si on privilégie l’approche asynchrone, puisque les cours préenregistrés peuvent alors être visionnés à n’importe quelle heure, à la convenance de tous.

Éduquer à distance peut prendre différentes formules, et le besoin « d’humaniser » nos approches pédagogiques doit d’abord tenir compte de la matière enseignée. Ainsi, dans des cours très pratiques comme en sciences infirmières, en comptabilité ou en chimie, on imagine que la précision du geste et des contenus primera sur l’humanisation ou la convivialité.

Pour beaucoup d’étudiants déjà rompus aux approches virtuelles et à distance, l’un des avantages certains de l’enseignement en direct est de pouvoir interagir immédiatement avec l’enseignant, soit par le clavardage ou en posant une question au micro (si l’on ose interrompre son professeur) ou lorsqu’on y est invité. Cette approche plus personnalisée n’est pas possible en mode asynchrone puisque les séances sont en principe préenregistrées.

Avant de débuter une nouvelle session en mode asynchrone, j’écris à mes étudiants pour leur rappeler, sur un ton humoristique, que je ne suis ni une machine ni un esprit. Car c’est l’impression que peuvent laisser certains cours préenregistrés. Mais est-ce que les enseignants de la génération confinée ont uniquement le choix entre deux modes : en direct ou asynchrone? Pas exactement. Ce serait ignorer le potentiel et les bienfaits de la troisième voie : la formule hybride de téléenseignement.

Peut-on interagir lors d’un cours asynchrone?

En éducation à distance, la formule hybride correspond à une combinaison de plus d’une méthode pédagogique : soit en personne dans une salle de cours (comme naguère) et/ou en direct sur Internet, ou encore selon la formule préenregistrée (aussi nommée « asynchrone »). Si on adopte une approche hybride, cet habile dosage entre présentiel/synchrone/asynchrone dépendra de la méthode de chaque professeur, mais aussi des possibilités et des contraintes occasionnées par chaque matière. En contexte de confinement, la première méthode (uniquement en présentiel) n’est pas recommandée et devrait être évitée.

J’ai eu l’idée d’offrir aux étudiants la possibilité d’assister, virtuellement et en direct, à l’enregistrement de mon cours asynchrone afin de leur donner l’occasion d’interagir durant mes exposés. Les collègues à qui j’exposais ce projet — jugé inconcevable — se rebutaient aussitôt, parfois avec condescendance, quelquefois avec violence : « Non! »; « C’est impossible! »; « On ne peut pas interagir dans un cours asynchrone »; « Tu n’as rien compris à la technologie! ».

Malgré les réticences de quelques-uns, je crois qu’il est tout à fait réalisable — et avantageux — pour des étudiants de prendre part en direct à un enregistrement asynchrone. Il suffit de fixer, à au moins une semaine d’avis, une plage horaire, puis de planifier l’enregistrement dans le système, par exemple Zoom, et ensuite d’inviter tout le groupe, suffisamment longtemps à l’avance par un courriel envoyé à tous.

Cette approche particulière, que je nommerais paradoxalement « enseignement asynchrone en direct », ne correspond pas exactement à la formule hybride de téléenseignement telle qu’on la connaît, car une approche hybridée implique habituellement une combinaison entre le présentiel (c’est-à-dire en personne, en salle de cours) et une approche virtuelle, mais synchrone, donc interactive. Évidemment, cette formule inusitée (combinant le synchrone et l’asynchrone) deviendra efficace si on prépare une leçon d’au moins une heure; autrement, cela ne vaudrait pas vraiment la peine de convoquer tout le groupe pour assister en direct à une capsule de 10 minutes. En outre, il faut également préciser au groupe qu’il est toujours loisible de ne regarder que l’enregistrement une fois mis en ligne, sans avoir à être présent au moment même où l’enregistrement a véritablement lieu.

La question de l’horaire du préenregistrement d’un cours asynchrone ouvert à tous doit être considérée lorsqu’on le planifie. Serait-il préférable d’envisager des plages régulières d’enregistrement, à des dates récurrentes pour fidéliser les participants? Par exemple à chaque lundi matin durant la session? Il ne faut pas non plus espérer rassembler plus de la moitié du groupe lors d’un tel préenregistrement; si on réunit 30 pour cent du groupe, on pourra considérer ce résultat comme une réussite, compte tenu des horaires irréguliers de plusieurs inscrits et du fait que de nombreux étudiants ont une famille, un emploi, d’autres cours, etc. Et n’oublions pas qu’un cours asynchrone, ouvert à tous ou non, est en principe conçu pour convenir à tous les horaires et même aux personnes qui ont un agenda impossible à suivre.

Cours asynchrone; réseaux parallèles

Certains étudiants du groupe — ceux qui ne peuvent pas être présents lors des enregistrements — pourraient ressentir un sentiment d’exclusion ou d’injustice devant cette approche simultanément asynchrone et en direct : assister après-coup à une leçon asynchrone dans laquelle des interactions se produisent sans pouvoir y prendre part soi-même pourrait peut-être créer un malaise ou des frustrations. Des étudiants risqueraient de se sentir exclus, jaloux, désavantagés ou hors-jeu en regardant ces leçons préenregistrées où d’autres ont la chance d’interagir. C’est un faux problème.

Il existe plusieurs moyens simples de prévenir ou d’anticiper ces situations facilement évitables. D’abord, l’enseignant doit éviter de donner l’impression d’une forme de complicité ou de favoritisme au sein du groupe des personnes présentes en direct : donc, pas de délais plus longs, pas de chouchous ni de faveurs, ni de traitement spécial.

Autre manière d’éviter le sentiment d’être exclu du sous-groupe de personnes présentes en direct : on peut planifier l’horaire des préenregistrements hebdomadaires à des journées différentes de la semaine, par exemple un lundi matin pour la première séance, puis un mardi après-midi pour la semaine suivante, puis un mercredi soir pour la leçon subséquente. Ceci aurait l’avantage de convenir à différents publics qui voudraient assister au cours virtuellement, avec à la clef une possibilité d’interagir au moins une fois durant la session. Cette approche flexible dans le temps a cependant l’inconvénient de briser la régularité dans les enregistrements, alors que la plage régulière d’enregistrement instaure, d’une fois à l’autre, une certaine régularité qui s’inscrit dans les mémoires et ajoute un rythme aux rencontres virtuelles.

Un autre avantage, non négligeable, d’élargir l’expérience asynchrone en incluant une portion de l’auditoire est de pouvoir « voir » en direct les étudiants qui acceptent d’allumer leur caméra, d’observer leurs attitudes, leur degré d’attention, leur langage non verbal : autrement dit, leurs réactions immédiates et leur appréciation devant les éléments exposés. Ils seront tantôt absorbés, fascinés, perplexes, distraits, incrédules, peut-être choqués ou amusés. Ceci permet à l’enseignant de s’ajuster, de reprendre un passage ou d’alléger le propos.

Donner à une partie d’un groupe l’occasion — facultative — de prendre part aux enregistrements permet d’humaniser un cours asynchrone et ce, de diverses manières : pendant le cours et en-dehors du cours. Pour le professeur, arriver plus tôt et repartir plus tard de l’espace virtuel permet en outre d’amorcer de brèves conversations à bâtons rompus, sur des choses toutes simples, du style « Comment ça va? », « M’entendez-vous bien? », « Pouvez-vous me voir? ». Toutes ces questions apparemment anodines sont en réalité des manières de briser la glace; avec leur sens de la formule, les Anglo-Saxons désignent généralement ces prises de contact comme des « conversation starters ». Et de temps en temps, on inverse le sens de la communication en lançant au groupe des invitations au dialogue : « Avez-vous des questions? » ou « Est-ce que tout est clair? ». C’est alors l’occasion de revenir sur un point épineux, d’approfondir ou encore de rediriger la discussion tout en réaffirmant la possibilité d’interagir.

Les réseaux sociaux : des réseaux parallèles? Alternatifs?

Mes étudiants apprécient énormément cette formule hybride de téléenseignement. Il faut ajouter qu’en 2021 les étudiants ont rapidement développé et adopté des formes innovantes ou hybrides d’interaction, parfois en marge des cours proprement dits, par exemple en créant des forums de discussion sur Facebook ou WhatsApp afin de réseauter et d’échanger des informations : ainsi, un étudiant moins assidu pourra emprunter des notes d’un cours précédent auprès d’une autre personne, obtenir des instructions pour un devoir ou encore trouver des manières de s’agglomérer pour former une équipe lors d’un travail groupé.

Il ne faut toutefois pas se leurrer : parce que les professeurs n’ont pas forcément accès à tous ces regroupements parallèles (et qui ne réunissent pas systématiquement tout le groupe), il n’est pas impossible que ces espaces virtuels ouvrent la porte à des échanges de réponses ou à diverses formes de plagiat virtuel. Comme pour toute formule pédagogique, les enseignants doivent demeurer vigilants, sans pour autant devenir suspicieux, en se disant que ce phénomène existait bien avant le confinement de 2020.

D’ailleurs, le problème des nouvelles formes de fraude académique rendues possibles par la virtualisation de l’enseignement universitaire pourrait faire l’objet d’un tout autre texte. Une solution préventive à ce genre de phénomènes serait que le professeur crée lui-même un forum « officiel » de discussions sur le site du cours ou sur sa page personnelle, sur lequel il (ou ses assistants) pourrait interagir avec les étudiants et rassembler tout le groupe.

Humaniser davantage l’enseignement asynchrone est possible, à condition de bien s’adapter à la dynamique de son groupe et de bien saisir les spécificités du domaine enseigné. Il suffit d’un peu d’imagination pour en apprécier toutes les possibilités. Bien sûr, il faut une grande ouverture d’esprit pour accepter cette approche qui sort des sentiers battus, et cette formule ne conviendra pas à tous les enseignants, ni à toutes les matières.

Détenteur d’un doctorat en sociologie et formé par Fernand Dumont, Yves Laberge est membre chercheur régulier du Centre de recherche en éducation et formation relatives à l’environnement et à l’écocitoyenneté (Centr’ÉRE). Il a enseigné la sociologie et les humanités numériques aux facultés d’éducation, de sciences sociales et des arts à l’Université d’Ottawa en employant les méthodes synchrone, asynchrone, présentielle, hybrides et mixtes.

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