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À mon avis

Les étudiants immigrants qui ont des enfants constituent un groupe à part

Ils ont encore plus de défis à relever que les étudiants adultes et les étudiants étrangers.

par FERZANA CHAZE | 23 JAN 13

L’immigration est un rite de passage éprouvant qui, pour de plus en plus de nouveaux arrivants, se poursuit bien après l’arrivée au Canada.

La majorité des nouveaux arrivants au Canada relèvent de la catégorie de l’immigration économique, où des points sont accordés pour le niveau de scolarité ou de formation professionnelle, les compétences linguistiques et les années d’expérience de travail. Une fois au Canada, cependant, leur formation et leur expérience de travail ne sont pas souvent reconnues par les employeurs et les associations professionnelles. La plupart des immigrants doivent se résigner à retourner aux études avant de pouvoir travailler dans leur domaine. Comme les autres étudiants adultes, les immigrants doivent ainsi laisser de côté des années de formation et de travail pour accepter leur rôle d’apprenant. Comme les autres étudiants étrangers, ils se débattent pour comprendre un nouveau système d’éducation et une nouvelle culture. Les étudiants immigrants qui assument des responsabilités familiales doivent toutefois relever des défis supplémentaires.

Le coût des études est une préoccupation pour tous les étudiants, mais pour les étudiants immigrants qui ont des enfants, il s’agit d’un enjeu primordial. Le conjoint qui n’étudie pas doit travailler pour subvenir aux besoins de la famille, sans égard à ses propres obstacles à l’emploi (équivalence du diplôme non reconnue, difficulté à s’exprimer dans la langue officielle ou sans accent prononcé, manque « d’expérience canadienne »). En outre, puisque le revenu d’un seul parent est souvent insuffisant pour payer les frais de garderie, la plupart des parents immigrants doivent travailler à temps partiel (ou même à temps plein) pendant leurs études, simplement pour payer les factures courantes.

Les coûts émotionnels au premier plan

Des coûts émotionnels s’ajoutent également au tableau : en général, les immigrants quittent leur réseau social pour commencer une nouvelle vie dans une société où ils connaissent peu de gens. Sans soutien social, que peut faire une famille immigrante dont l’un des enfants est malade et ne peut aller à la garderie? Comment une étudiante immigrante peut-elle profiter d’occasions de réseautage et d’apprentissage informel sur le campus si elle doit aller chercher les enfants à la garderie en toute hâte ou s’acquitter des tâches innombrables liées au rôle de parent? Comment les étudiants immigrants peuvent-ils cesser de se sentir coupables de ne pas « être présents » pour leur famille, surtout si celle-ci a déjà dû dire adieu à de nombreux proches en émigrant? Souvent, le conjoint qui occupe un emploi assume également un fardeau supplémentaire en ce qui a trait aux finances familiales, aux tâches domestiques et aux enfants.

En plus de réapprendre la matière, l’étudiant immigrant doit également se familiariser avec un nouveau contexte de formation. L’un des aspects fondamentaux de l’éducation en Amérique du Nord est l’importance de la pensée critique. Dès le secondaire, les étudiants canadiens sont en outre encouragés à développer une personnalité équilibrée en s’adonnant à divers sports et activités parascolaires, en participant aux services communautaires et même en occupant un emploi, acquérant ainsi l’autonomie, les habiletés sociales, l’indépendance d’esprit et l’initiative qui sont estimés en Amérique du Nord. Étant issus d’un système où il faut viser les notes les plus élevées possible au détriment de tous les autres aspects de l’apprentissage, les immigrants souffrent souvent d’un désavantage dans les salles de classe au Canada. Leur mode d’apprentissage traditionnel ne favorise pas la remise en question du savoir établi (qui fait plutôt l’objet d’une vénération inconditionnelle).

Il arrive ainsi que les parents immigrants préfèrent se concentrer sur leurs études en participant le moins possible à des activités à l’extérieur des cours, comme dans leur pays d’origine. Ce faisant, ils perdent l’occasion de réseauter. Or, le réseautage est l’une des stratégies de recherche d’emploi les plus efficaces : les étudiants peuvent démontrer leur potentiel de nombreuses façons, en prenant part à des clubs, à des groupes bénévoles, à la vie politique étudiante, à des séminaires et à des ateliers. Beaucoup d’étudiants immigrants qui ont des enfants n’ont pas de temps à consacrer à ces activités, ou encore ne leur accordent pas d’importance.

Mon expérience personnelle

Il y a huit ans, je suis arrivée au Canada avec mon mari et notre enfant de quatre ans. Trois jours plus tard, j’ai commencé une année d’études au deuxième cycle dans une université canadienne, où j’ai dû refaire une maîtrise en travail social pour me qualifier en vue du doctorat. Quelques mois après avoir obtenu mon nouveau diplôme de maîtrise, j’ai donné naissance à mon deuxième enfant.

L’année entre les deux est floue dans ma mémoire, mais quelques impressions demeurent : devoir m’ajuster à un nouveau milieu tout en essayant de réussir en classe, me sentir complètement désorientée dans des cours conçus pour des étudiants très performants et bien ancrés dans la culture et le contexte canadiens, vivre des difficultés financières et manquer de réseaux familiers de soutien. J’ai traversé cette première année grâce à l’appui de mon conjoint, aux amis et aux collègues rencontrés dans le cadre de mon programme et de mon stage à l’université, ainsi qu’à ma formation antérieure.

Pour ceux qui parviennent à mener tous ces combats de front, la récompense est de taille. Un diplôme obtenu localement constitue souvent la porte d’entrée vers l’exercice de la profession pour laquelle les immigrants ont été formés dans leur pays d’origine. Les stages pour étudiants leur offrent l’occasion de se faire connaître au sein d’une entreprise ou d’un organisme. Les liens tissés au cours de leurs études peuvent leur fournir des références en vue de la recherche d’emploi.

Puisque l’issue est si prometteuse, il importe d’envisager des manières de rendre les études moins éprouvantes et plus profitables, à la fois pour les étudiants immigrants qui ont des enfants et pour les universités qu’ils fréquentent. De nombreux établissements offrent des services conçus pour étudiants adultes et étudiants étrangers. Dans le premier cas, on tient compte des défis propres aux adultes qui retournent à l’université après de nombreuses années passées sans étudier, tandis que dans le second, on tient compte des besoins d’une population étudiante plutôt jeune qui tente de s’acclimater au système universitaire canadien.

Les étudiants immigrants qui ont des enfants présentent des besoins qui dépassent la portée de ces deux types de services. Ils ont besoin de soutien à de nombreux égards : des renseignements sur la vie au Canada et le système d’éducation canadien, des conseils sur la façon de conjuguer le retour aux études avec les responsabilités parentales et la survie de la famille, ainsi que de l’information sur l’accès aux services qui peuvent faciliter leur transition ou fournir des références appropriées. Ils peuvent également tirer profit des services de conseillers qui comprennent leurs besoins particuliers et les dirigent vers d’autres types d’aide, comme l’aide aux parents, les groupes de soutien et les programmes de mentorat.

Les immigrants sont lourdement désavantagés, car ils ne connaissent personne qui peut leur fournir des références dans le cadre de la recherche d’emploi ou des demandes de bourses d’études. Il est temps pour les universités de prendre conscience des difficultés propres aux étudiants immigrants et d’adopter un plan d’action visant à atténuer cette vulnérabilité au sein de la population étudiante.

Ferzana Chaze est étudiante au doctorat en travail social à la Faculté des arts libéraux et des études professionnelles de l’Université York.

COMMENTAIRES
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  1. Muriel / 11 April 2015 at 11:05

    Tout à fait vrai. C ‘est assez éprouvant pour nous, les parents immigrants qui retournent aux études. On aimerait réseauter lors d’activités etudiantes, ou même en faisant du bénévolat, mais on a pas le temps.

    Je suis en stage en ce moment, et je suis confronté à des attentes ( pensées critiques, efficacité recherché rapidement, etc…) j’essaye de me mettre à jour et de faire le maximum que je peux…. Bref ne lâchons pas