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À mon avis

Les hauts et les bas des classements

De récents classements internationaux semblent indiquer que les grandes universités canadiennes régressent. Toutefois, en y regardant de plus près, on voit qu’elles se portent très bien.

par LOUIS MAHEU & ROBERT LACROIX | 18 FEV 15

Le statut international des grandes universités canadiennes est-il menacé? Si l’on se fie à l’édition de 2014-2015 du Times Higher Education (THE) World University Rankings portant sur le classement des universités de calibre mondial, la réponse à cette question est clairement oui.

Qu’est-ce qui a conduit le THE à cette sombre prédiction? Selon les classements du THE des quatre dernières années (2011-2012 à 2014-2015), les huit grandes universités canadiennes qui s’y classent généralement bien ont systématiquement régressé à l’échelle internationale. En effet, elles auraient collectivement reculé de 83 rangs au cours de cette période; l’Université McMaster se démarquant par un recul de 29 rangs.

L’inquiétude est-elle de mise à la lumière d’un tel constat négatif? Nous ne croyons pas.

Une affaire d’universités de recherche
Le classement au THE fournit des « tableaux du rendement des universités servant à évaluer les établissements de recherche dans leurs missions fondamentales ». Il accorde une importance considérable à la production scientifique, à la productivité dans les activités de recherche, à la réputation des milieux de recherche, aux citations faites des publications, à la formation aux cycles supérieurs, particulièrement au doctorat, de même qu’aux partenariats de recherche avec l’industrie ou les réseaux d’excellence internationaux. Sans être absents, les indicateurs de rendement pour l’enseignement recueillent moins l’attention que ceux jaugeant la recherche.

L’autre classement international le plus en vue, l’Academic Ranking of World Universities (ARWU) de l’Université Shanghai Jiao Tong, est encore plus centré sur le rendement en recherche. Ses principaux indicateurs portent sur les publications scientifiques des professeurs dans des revues indexées, ou acceptées dans les revues Nature et Science, les articles les plus cités, et les professeurs ou les anciens qui ont reçu un Prix Nobel ou une médaille Fields.

Les universités de calibre mondial sont, de façon générale, de grandes universités de recherche. Or, selon la Fondation Carnegie, les universités de recherche, tout en offrant un large éventail de programmes au premier cycle, placent leurs programmes diversifiés aux cycles supérieurs au sommet de leurs priorités. De plus, sera qualifié d’université de recherche l’établissement qui, sur un certain nombre d’années, se caractérise par un nombre minimum de doctorats accordés et de subventions de recherche obtenues par ses professeurs après évaluation par les pairs. Évidemment, plus l’établissement surpasse les minimums requis, tant pour les doctorants que pour les subventions de recherche, plus il s’élève dans la hiérarchie des grandes universités de recherche.

Selon ces critères, la Fondation Carnegie ne trouve au début du siècle que quelque 300 universités de recherche parmi les 4 000 universités américaines, à savoir moins de dix pour cent du total. Dans le livre Knowledge and Money : Research Universities and the Paradox of the Marketplace, l’auteur R.L. Geiger illustre bien la remarquable contribution de ce petit nombre d’universités à la société américaine fondée sur le savoir. En effet, une centaine de ces universités de recherche accordaient, au début du XXIe siècle, 28 pour cent de tous les baccalauréats conférés aux États-Unis, 34 pour cent de l’ensemble des diplômes professionnels et 68 pour cent des doctorats, et effectuaient pratiquement 75 pour cent de l’ensemble la recherche universitaire américaine.

Les universités canadiennes émergeant aux classements internationaux sont aussi des universités de recherche, souvent membres du groupe U15en raison de fonds importants de recherche, de la priorité qui y est accordée et du nombre élevé de grades conférés aux cycles supérieurs, particulièrement au doctorat. Elles ne constituent que 15 pour cent des universités canadiennes, mais en 2007-2008, elles obtenaient plus de 75 pour cent des fonds de recherche universitaire et décernaient aussi plus de 75 pour cent des doctorats au Canada. Ces grands établissements accueillent aussi 46 pour cent des étudiants au premier cycle et 55 pour cent des étudiants au deuxième cycle.

Le dernier diagnostic du THES sur les universités de recherche canadiennes
Dans un récent ouvrage intitulé Les grandes universités de recherche : Institutions autonomes dans un environnement concurrentiel, nous avons analysé les deux classements internationaux précités, à savoir le THE et l’ARWU. Cette analyse conclut que le classement du THE souffre d’une profonde instabilité principalement imputable à son importante utilisation des résultats d’un sondage effectué auprès d’un échantillon d’universitaires étrangers, portant sur la réputation des établissements. Ce sondage modifie grandement le score obtenu pour deux indicateurs majeurs de rendement, soit la qualité de l’enseignement et la qualité de la recherche. Comme nous le soutenons dans ce livre, dans un classement international et malgré les améliorations apportées par le THE après 2010, les mesures subjectives portant sur la réputation peuvent conduire à des résultats plutôt incohérents et particulièrement instables d’une année à l’autre.

Pour les quatre ans analysés dans la dernière édition du THE, les huit mêmes universités canadiennes se trouvent dans le top 200 du classement. Ce sont celles qui ont reculé de 83 rangs si, oblitérant les variations annuelles à la hausse et à la baisse encore plus déroutantes, l’on ne tient compte que de la différence de leur rang respectif entre 2011-2012 et 2014-2015.

Toutefois, l’examen des scores résultant des indicateurs conduisant à ces rangs modifie sensiblement le diagnostic. En effet, entre les deux périodes étudiées, la baisse du score total des huit établissements n’est que de 43,3 points sur un total de 2479,6 pour les cinq indicateurs utilisés. Donc une variation, potentiellement non significative, de 1,75 pour cent du score total occasionne un recul apparemment impressionnant de 83 rangs pour ces universités canadiennes. Qui plus est, les deux indicateurs incluant les résultats des sondages de réputation, cause fréquente de la volatilité des classements, comptent pour 94 pour cent de la baisse du score total.

En somme, les propos pessimistes du THE sur l’avenir des grandes universités de recherche au Canada doivent être pris avec un grain de sel. D’ailleurs les résultats des meilleures universités canadiennes pour la même période obtenus dans l’autre classement international, l’ARWU, démontrent beaucoup moins d’instabilité. Pour six des huit universités canadiennes figurant dans le top 150, l’ordre hiérarchique de leurs rangs respectifs tend à être similaire pour les deux classements. Par contre, dans le classement sans sondage de réputation de l’ARWU, le recours à des indicateurs quantitatifs n’induit pas de recul significatif pour les huit meilleures universités canadiennes. De plus, le positionnement, particulièrement problématique pour l’Université McMaster selon le THE, s’avère dans l’ARWU tout à fait stable pour l’ensemble de la période.

Des questions plus pertinentes
Dans l’édition de 2014-2015 du THE, on soulève une question très pertinente sur l’inégale distribution internationale des universités de calibre mondial. Que se passerait-il si le nombre d’universités de calibre mondial pour la période considérée était pondéré par certaines caractéristiques des pays où elles sont situées? Pour ce faire, le THE ne retient qu’une pondération par le produit intérieur brut (PIB) de chacun des pays. Il en résulte que le Canada se retrouve au beau milieu d’une trentaine de pays.

Dans Les grandes universités de recherche, nous examinons cet enjeu, mais à l’aide d’un modèle retenant six variables macro-économiques : la population du pays, la dimension de son économie évaluée par son PIB, sa richesse relative telle que reflétée par son PIB per capita, son intensité en recherche mesurée par ses dépenses de R-D en pourcentage du PIB, la proportion de sa main-d’œuvre ayant un diplôme universitaire et sa densité économique, variable d’interaction qui multiplie son PIB par son PIB per capita. Nous avons appliqué ce modèle à sept pays de l’OCDE, à savoir les États-Unis, l’Allemagne, la France, le Japon, l’Australie, le Royaume-Uni et le Canada. Dans les classements du THE et de l’ARWU de 2012, ces pays regroupent 59 pour cent des top 400 universités de calibre mondial, 73 pour cent des top 200, 80 pour cent des top 100 et 90 pour cent des top 50.

Utilisant comme référence les résultats des universités américaines, le modèle prévoyait que le Canada, compte tenu de ses caractéristiques propres, devrait compter entre huit et 10 universités dans les top 400. Or, en 2012 le Canada n’en comptait pas moins de 16 (ARWU) ou 18 (THE) dans cette catégorie. Une surperformance, même si moins dominante, qui se poursuit dans les catégories top 200 et top 100. Le Canada figure même dans la catégorie des top 50 avec sa juste part des établissements de ce niveau. En somme, une démarche similaire mais plus exhaustive que celle du THE illustre un meilleur rendement sur le plan international des grandes universités canadiennes de recherche.

Si intéressante soit-elle, les surperformances et les sous-performances des systèmes nationaux universitaires échappent en grande partie au pouvoir explicatif de la démarche macro-économique. À l’aide de nombreuses données qualitatives et quantitatives portant sur quatre systèmes universitaires aux rendements fort différents dans les classements internationaux – ceux des États-Unis, du Royaume-Uni, du Canada et de la France – Les grandes universités de recherche s’attardent aux caractéristiques organisationnelles et institutionnelles de fonctionnement des établissements qui les composent.

Il est alors question non seulement du quantum des ressources mises à la disposition des universités mais aussi de la diversité de leurs sources de financement. Sont aussi examinés les modes d’appropriation des ressources humaines, matérielles et financières, des modes plus ou moins favorables au rendement et marqués d’influences et de relations de marché que ces établissements arrivent plus ou moins bien à contrôler. Il en va de même de la régulation étatique, à distinguer d’ailleurs des enjeux du financement public gouvernemental, qui joue un rôle clé quant au degré d’autonomie construit par les universités.

On observe encore que la manière par laquelle, pour un système universitaire donné, l’ensemble de ces facteurs structurels sont combinés conditionne aussi le rendement des universités. Un équilibre adéquat et structurant entre ces facteurs permet aux universités de recherche de se comporter comme des acteurs organisationnels bien intégrés pouvant mieux accéder aux groupes sélects des universités de calibre mondial.

Cette analyse comparative permet d’établir la nature efficiente et structurante de l’environnement organisationnel des universités canadiennes. Toutefois, ceux-ci, notamment les établissements de recherche, peuvent et doivent faire encore mieux. Dans un monde de plus en plus globalisé et fondé sur le savoir, le système universitaire canadien est confronté à des défis majeurs et devra améliorer certaines de ses prestations clés.

Robert Lacroix est économiste, ainsi que professeur et recteur émérites de l’Université de Montréal. Louis Maheu est sociologue et professeur émérite de l’Université de Montréal.

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