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À mon avis

Les risques de sortir hors du cadre universitaire

Préparez-vous à essuyer des critiques.

par EMMETT MACFARLANE | 12 MAR 14

Par leurs travaux de recherche, la plupart des universitaires souhaitent apporter quelque chose au monde, qu’il s’agisse de connaissances, de nouvelles façons de penser, ou encore de progrès sur les plans social ou politique. Toutefois, malgré les privilèges offerts par la liberté universitaire, interagir directement avec les décideurs, les médias et le grand public est loin d’être simple : s’exprimer sur tel ou tel enjeu en matière de politiques publiques présente un certain nombre de défis.

J’ai récemment pu en faire l’expérience après avoir accepté de conseiller le Parti libéral du Canada en toute neutralité au sujet des options possibles en matière de réforme du Sénat. On m’a plus précisément demandé de me prononcer sur la possibilité ou non d’apporter certains changements au fonctionnement du Sénat, compte tenu de la Constitution, ainsi que d’évaluer les enjeux liés aux délibérations de la Cour suprême visant à déterminer les types de changements susceptibles d’exiger une modification officielle de la Constitution. J’ai ainsi passé en revue la version préliminaire d’un document de travail, et pris part à une téléconférence. On m’a prié de ne divulguer aucun détail concernant ma participation à l’exercice avant qu’une annonce n’ait lieu, et j’ai accepté.

En janvier 2014, le chef du parti libéral, Justin Trudeau, a finalement annoncé que les sénateurs libéraux ne feraient plus partie du caucus de leur parti, ajoutant qu’il s’engageait, s’il devenait premier ministre, à mettre en place un processus d’élection des sénateurs à la fois non partisan et non fondé sur le parrainage. J’ai fait état de ma collaboration avec le Parti libéral le jour même de cette annonce, à la fois sur Twitter et dans une lettre d’opinion parue dans le magazine Maclean’s. La plupart des réactions ont été positives. Des journalistes m’ont adressé des demandes d’entrevues, désireux de mieux connaître mon parcours. Certaines personnes m’ont posé des questions, d’autres se sont lancées dans un débat sur les enjeux en présence, d’autres enfin se sont contentées de se dire ravies que les libéraux aient fait appel aux conseils d’un expert en la matière. D’autres réactions, en revanche, sont venues mettre en lumière les critiques auxquelles s’exposent les universitaires qui osent prodiguer des conseils à des acteurs de la scène politique, hors du cadre universitaire.

La première de ces critiques consiste à être accusé de partisanerie ou d’allégeance à une idéologie. Je savais bien qu’en prodiguant des conseils à un parti politique, j’allais être accusé d’être inféodé aux libéraux. Or, c’est faux : l’équipe Trudeau a fait appel à moi en sachant pertinemment que j’étais impartial et que j’avais même critiqué le parti libéral et son chef à diverses occasions. Une autre critique fréquemment formulée consiste à prétendre qu’il est déplacé pour un universitaire de donner des conseils aux décideurs sous couvert de confidentialité. On m’a en effet accusé de conspirer pour cacher la vérité, ou encore de manquer de transparence au sujet de mon rôle (bien que j’aie signé une lettre d’opinion expliquant celui-ci en détail). Plus dérangeant encore : le fait de prétendre que dès l’instant où un universitaire travaille pour des politiques, tout commentaire de sa part est forcément partial.

Les universitaires qui associent leur nom à des dossiers politiques ou partisans doivent être conscients que cela comporte un risque à plus ou moins long terme. Ils doivent notamment savoir qu’ils risquent d’être taxés de partialité, même si cela est sans fondement. Ces universitaires risquent également d’être associés à la politique sur laquelle ils ont pu influer, peu importe l’ampleur réelle de leur influence en définitive et même s’ils sont en désaccord avec la politique en question. Au moins un média a ainsi affirmé à tort que les idées qui sous-tendent la politique du Parti libéral à l’égard du Sénat sont en réalité les miennes. Même s’il est parfois possible de remédier à ce genre de perceptions erronées, tout universitaire doit être prêt à les affronter.

Prétendre que les universitaires ne devraient pas être autorisés à formuler des conseils d’experts en coulisse revient à dire qu’ils ne devraient jamais donner le moindre conseil en matière de politiques, point à la ligne. Pourtant, quiconque estime que les décideurs gagneraient à faire davantage appel à des conseils d’experts fondés sur des données probantes devrait admettre que l’élaboration de politiques se doit d’être encadrée par de simples règles de confidentialité. Les critiques qui consistent à taxer de partialité tout universitaire qui travaille pour des acteurs de la scène politique, de même que ses recherches, ne reflètent au fond qu’une ignorance du mode de fonctionnent de la recherche universitaire et de la prestation de conseils d’experts. Mon analyse portant sur la constitutionnalité des propositions libérales n’a nullement été influencée par mes conseils; elle a au contraire été à l’origine de ceux-ci. L’opinion qu’exprime un universitaire sur un sujet donné est le reflet de ses réflexions sur la question et des données sur lesquelles il s’appuie, que ce soit avant, pendant ou après le processus de consultation proprement dit. Dans la mesure où cet universitaire fait preuve de transparence, il n’a rien à se reprocher. Malheureusement, tous ne voient pas les choses de cette façon.

À une époque où le rôle et la pertinence des universités sont souvent mis en doute, la prestation de conseils hors de la légendaire « tour d’ivoire » que constitue le milieu universitaire se doit d’être encouragée. Les universitaires doivent non seulement s’adresser plus fréquemment et plus directement aux médias et au grand public, mais ils doivent aussi ne pas craindre de saisir les occasions d’apporter leur contribution à l’évolution des questions politiques ou sociales. S’il est une chose que mon expérience m’a apprise, c’est qu’il faut persister à faire preuve de droiture et de transparence tout en se disant que, compte tenu du monde politisé et extrêmement partisan dans lequel nous vivons, certaines critiques ne valent pas la peine qu’on y prête attention.

Emmett Macfarlane est professeur adjoint de sciences politiques à l’Université de Waterloo.

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