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À mon avis

Les universités et les collectivités rurales

Ensemble pour exercer un contrôle des forêts.

par RYAN BULLOCK, GAYLE BROAD, LYNN PALMER + PEGGY SMITH | 10 AVRIL 13

Le riche héritage culturel associé aux ressources naturelles et aux collectivités canadiennes se voit renforcé par les images et les récits des gens du Nord survivant de manière autonome dans des régions isolées regorgeant de ressources au beau milieu de rudes paysages sauvages. Selon une vision moderne et moins positive, les collectivités des régions ressources seraient plutôt dépassées et marginales, contaminées par les conflits sociaux et les tensions ethniques, et sont en déclin depuis que les industries quittent une à une les régions.

Récemment, toutefois, des dirigeants municipaux, des représentants autochtones et gouvernementaux, des universitaires, des entreprises et des groupes communautaires se sont réunis à l’Université Algoma, à Sault Ste. Marie, en Ontario, lors d’une conférence interdisciplinaire sur la création de collectivités résilientes grâce à la gestion communautaire des forêts. La rencontre avait pour but d’échanger à propos des nouveaux réseaux interculturels et des collaborations locales qui entraînent des changements en profondeur en repensant l’économie, la culture et le paysage de régions rurales. À titre d’organisateurs de l’événement, nous avançons que les universités et en particulier les départements liés aux ressources naturelles ont beaucoup à apprendre des collectivités en ce qui a trait au caractère changeant du secteur des ressources, des besoins de la société et du rôle des universités dans les partenariats de recherche.

Le secteur des ressources naturelles au Canada est en pleine transformation. L’industrie forestière vit depuis plus d’une décennie une crise sans précédent caractérisée par les fermetures d’usines, les mises à pied et la délocalisation des travailleurs. Les politiques gouvernementales des provinces et des territoires, fondées sur une démarche archaïque du XXe siècle axée sur la grande industrie, font l’objet d’une réforme. Les programmes forestiers fédéraux ont également subi des coupures importantes. La protection constitutionnelle des droits autochtones garantis par les traités, les revendications territoriales des Autochtones et le mouvement Idle No More contribuent également à redéfinir les relations entre Autochtones et non Autochtones. Des projets miniers et énergétiques de grande envergure laissent entrevoir un vaste développement, mais les longues négociations avec de tierces parties, les conflits sociaux et les inquiétudes à propos des répercussions environnementales mettent un frein aux promesses des promoteurs. Les évaluations environnementales sont souvent remises en question de même que la volonté des défenseurs du développement à participer à l’essor des collectivités en assurant la protection de l’environnement, une formation professionnelle aux travailleurs et un partage des revenus. Dans un tel climat d’incertitude, il est même étonnant qu’on accomplisse quoi que ce soit.

Les collectivités rurales qui dépendent du secteur ont en fin de compte été exclues du processus de développement et de prise de décisions. Le contrôle des ressources demeure centralisé et détenu par les bureaucraties provinciales et territoriales. Qu’il s’agisse des universités où sont formés les futurs professionnels ou des organismes gouvernementaux qui régissent l’exploitation des ressources naturelles, la plupart des institutions publiques estiment que les collectivités ne jouent pas un rôle central dans la gestion et l’économie des ressources. Néanmoins, les collectivités rurales et autochtones font bouger les choses en exerçant un leadership, en présentant des idées nouvelles et en se mobilisant pour tisser des liens, mettre en place de nouvelles institutions et créer de nouveaux modèles d’affaires. Il est encore difficile de déterminer le rôle de l’université dans les régions ressources, même si les disciplines professionnelles et scientifiques qui prennent part à l’exploitation des secteurs forestier, minier et énergétique ont profondément influencé la manière dont les ressources sont contrôlées et utilisées au Canada.

Si nous convenons que la gestion des ressources naturelles consiste à promouvoir des comportements humains soucieux de l’environnement, la capacité des collectivités des régions ressources d’assurer leur propre qualité de vie devient alors l’enjeu central. De ce point de vue, les défis complexes en matière de ressources ne pourront pas être relevés par les milieux scientifiques ou des organismes isolés. Les départements et les programmes universitaires liés aux ressources et à l’environnement doivent bien sûr évoluer avec les besoins de la société, mais les efforts ne peuvent se limiter à assurer la pertinence sociale et l’interdisciplinarité des programmes d’études. La réponse du milieu universitaire doit être beaucoup plus générale et doit être immédiate. L’action à l’échelle communautaire est plus efficace que les réformes gouvernementales et l’innovation de l’industrie. Les collectivités sont prêtes à entreprendre des partenariats de recherche. Cela permettrait de rééquilibrer les relations entre les collectivités et les universités, de décoloniser la recherche et de produire des connaissances opportunes et utiles.

Organisée par le NORDIK Institute de l’Université Algoma et le Northern Ontario Sustainable Communities Partnership, la conférence visait à rapprocher les personnes-ressources des collectivités, du milieu universitaire et des réseaux stratégiques. L’événement a permis d’intégrer divers types de savoir, en utilisant toutes sortes d’outils pour favoriser un apprentissage actif chez les participants. L’événement a débuté au son des tambours traditionnels, puis une prière a été récitée par un aîné. Les participants ont ensuite entendu l’ensemble des conférenciers, au lieu de se diviser en petits groupes. Les thèmes de la recherche, de la pratique et de la politique ont ainsi été regroupés, ce qui a permis de donner de la visibilité à la réponse de la collectivité. Le recours à un cercle de partage visant à cerner collectivement les mesures à prendre a contribué à atténuer le clivage entre les 160 délégués provenant de divers horizons. On a ainsi formé un réseau pancanadien déterminé à défendre le rôle de la collectivité dans la prise de décisions touchant les ressources forestières, le réseau Community Forests Canada qui favorisera le dialogue et l’établissement de liens entre les collectivités et les universitaires. La création de collectivités résilientes, l’adaptation des collectivités aux changements climatiques ainsi que la collaboration interculturelle entre les collectivités autochtones et non autochtones constituent les grands thèmes du réseau.

La conférence a suscité en nous une profonde réflexion. Comme universitaires, nous avons conclu que l’université a un rôle important à jouer dans les régions ressources et rurales en participant avec la collectivité à un dialogue qui favoriserait divers types de savoir, enrichirait à la fois la collectivité et l’université et permettrait de tisser des liens. Loin de notre tour d’ivoire, nous avons échangé avec des membres de la collectivité, des décideurs, des représentants d’autres secteurs et des universitaires déterminés à promouvoir la prise de décisions au sein de la collectivité. Les universités peuvent appuyer l’innovation et la réflexion novatrice en favorisant la diversité à tous points de vue — une diversité de disciplines, de participants, de secteurs et de groupes sociaux.

Ryan Bullock est boursier postdoctoral à l’Université de la Saskatchewan. Gail Broad est professeure agrégée à l’Université Algoma et directrice de recherche du NORDIK Institute. Lynn Palmer est étudiante au doctorat en gestion des ressources naturelles à l’Université Lakehead. Peggy Smith est professeure agrégée en gestion des ressources naturelles à l’Université Lakehead, en plus d’être coprésidente du Northern Ontario Sustainable Communities Partnership.

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