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À mon avis

Les étudiants peuvent-ils vraiment mener plusieurs tâches de front?

Les ordinateurs portables sont soit la pire des distractions en salle de classe, soit la façon idéale de jongler avec plusieurs idées à la fois.

par FRED DONNELLY | 16 AOÛT 10

Lorsqu’il regarde sa classe, le professeur ne voit plus les visages radieux des étudiants avides de connaissances; il voit plutôt des dessus de têtes penchées sur un clavier, les visages à moitié cachés par un écran. C’est un milieu d’apprentissage nouveau qui ne plaît pas à bien des professeurs. En fait, plusieurs ont même songé, à un moment ou à un autre, à bannir de leur classe tout appareil électronique : téléphones cellulaires, iPod, ordinateurs portatifs, et même certaines calculatrices.

L’ennemi juré de l’enseignement : le multitâche. Les étudiants croient pouvoir envoyer des courriels, gérer leur compte en banque et jouer en ligne tout en prenant des notes de cours. La plupart des professeurs, surtout les plus âgés, ne sont pas de cet avis et n’hésitent pas à citer des études qui démontrent que multitâche et concentration ne font pas bon ménage.

J’ai pourtant l’intuition qu’il y a autre chose. Si on remonte aux travailleurs de l’ère préindustrielle, on remarque que les ouvriers chantaient dans les champs et sur les chantiers, les tisserands composaient de la poésie au rythme de leurs métiers à tisser et les ouvriers spécialisés se faisaient faire la lecture pendant qu’ils travaillaient. Tout le monde parlait en travaillant et prenait des pauses à son gré. Bref, à cette époque, on accomplissait sa besogne en mode multitâche.

Puis, il y a deux siècles et demi, est advenue la révolution industrielle. La fabrication s’est mise à se faire de plus en plus en usine et à être rémunérée en argent. L’employeur « achetait » le temps du travailleur et exigeait en échange une stricte concentration sur la tâche à accomplir.

Les ouvriers ont dès lors été soumis à une nouvelle discipline. Étaient entre autres interdits l’ébriété, la violence, le vol et les écarts de langage sur les lieux de travail; de nouvelles règles devaient être respectées. Ces règles comprenaient généralement l’interdiction de siffler ou de chanter, de parler, de regarder par la fenêtre et de quitter sa place sans permission. Le travailleur désobéissant risquait de voir sa paie amputée d’une amende salée.

Tout compte fait, les premiers patrons d’usine étaient de sévères capitalistes tournés vers le profit et bien décidés à mettre fin au modèle multitâche qui avait régné à l’ère préindustrielle. Pendant deux siècles, ils parviendront à chasser ces « mauvaises habitudes » du milieu de travail.

Les valeurs qui avaient cours dans l’industrie ont par la suite été transposées dans l’ensemble des systèmes d’éducation modernes. Qu’apprenait-on à l’école à part lire et écrire? On apprenait qu’il fallait être attentif et rester assis pendant de longues périodes, être ponctuel et écouter le professeur quand il parlait. Au bout de six ou sept générations de ce régime scolaire et industriel, la plupart d’entre nous avons tellement intégré la nouvelle éthique de travail que nous avons oublié que le monde du travail était traditionnellement multitâche.

Le mode industriel avait aussi son pendant au collège et à l’université : les classes étaient devenues des endroits où on ne faisait qu’une chose : prendre des notes dans un cahier. Puis, de manière inattendue, le redoutable ordinateur portatif a fait son apparition, et tout a basculé.

Maintenant, les étudiants peuvent regarder par leur propre fenêtre, ils ont leurs propres chansons à écouter, leurs propres jeux, et ils peuvent envoyer des messages à leurs amis de la classe ou de l’extérieur, tout en demeurant sagement assis à leur place et, vraisemblablement, tout en prenant des notes.

Je réfléchis à mon attitude par rapport à la présence de l’ordinateur portatif dans le processus d’apprentissage et à sa possible interdiction. Est-ce une question strictement pédagogique ou y a-t-il autre chose en jeu? Se pourrait-il qu’une génération formée avec succès selon le modèle « monotâche » ne connaisse aucun autre moyen d’obtenir des résultats et ait à ce point intégré l’éthique de travail industrielle? Pourtant, on se trouve aujourd’hui en présence d’une nouvelle génération qui a entamé le processus de retour à la culture multitâche qui régnait à l’ère préindustrielle et qui avait presque entièrement disparue avec l’avènement de la révolution industrielle il y a plus de deux cents ans.

Il faut à tout prix effectuer des études sérieuses afin de déterminer la qualité de l’apprentissage dans un environnement multitâche, sans négliger d’y inclure une sensibilisation aux valeurs culturelles profondes, et peut-être cachées, auxquelles de telles recherches pourraient faire appel.

Fred Donnelly enseigne l’histoire à la University of New Brunswick. Il permet l’utilisation des ordinateurs portatifs dans ses cours.

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