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À mon avis

Mobilité universitaire postpandémie : les professeurs vont-ils recommencer à voyager?

Le moment semble opportun pour réaliser une véritable transition vers des modes de pratique et de diffusion de la recherche plus écologiques.

par JULIEN ARSENAULT, JULIE TALBOT & MATHILDE JUTRAS | 19 AVRIL 22

Avant la pandémie de COVID-19 et les restrictions à la mobilité, le secteur de l’aviation commerciale était responsable de l’émission de plus d’un milliard de tonnes de CO₂ par année, soit environ 2,5 % des émissions annuelles mondiales.

Bien que le rôle non négligeable de l’aviation dans les changements climatiques soit étudié et connu depuis plusieurs années, les chercheurs universitaires étaient, à tout le moins avant la pandémie, de grands émetteurs de GES (gaz à effet de serre). En effet, les chercheurs parcourent d’ordinaire de nombreux kilomètres en avion en raison de leur hypermobilité internationale pour la recherche et la dissémination du savoir.

En parallèle de nos recherches respectives en sciences de l’environnement, nous nous intéressons depuis quelques années à la quantification des émissions de GES liées à cette mobilité et à la sensibilisation à ses impacts.

Une hypermobilité freinée par la pandémie

Les incitatifs à la mobilité pour les chercheurs sont nombreux. Les conférences, principale raison pour voyager, sont souvent perçues comme un incontournable pour mettre en lumière sa recherche et élargir son réseau de contacts. La participation à ces événements et, plus globalement, l’internationalisation de la recherche sont d’ailleurs des critères d’évaluation importants lors de l’embauche ou pour la progression de carrière des chercheurs, et ce, même si les bénéfices réels de cette hypermobilité sont contestés. La mobilité est ainsi souvent considérée comme une partie intégrante de la culture et des pratiques universitaires.

Le monde universitaire, comme toutes les sphères de la société, a évidemment été grandement chamboulé depuis mars 2020. Les universitaires ont rapidement dû s’adapter à une nouvelle réalité, et tant l’enseignement que la recherche ont pris un virage virtuel. Les conférences se sont aussi adaptées et ont basculé pour la plupart vers des formats virtuels ou hybrides.

Ces nouveaux formats de conférences semblent faire consensus, même pour ceux qui, avant la pandémie, étaient réticents à utiliser des technologies alternatives aux rencontres en personne. Un sondage mené par la revue Nature en 2021 montre d’ailleurs qu’une majorité de chercheurs souhaite qu’à l’avenir, toutes les conférences offrent une composante virtuelle plutôt que d’être uniquement en personne, comme c’était la norme avant la pandémie. Ceci permettrait non seulement de réduire les émissions de CO₂ dues aux déplacements, parfois longs et coûteux, mais favoriserait aussi une meilleure accessibilité aux conférences et l’inclusion de chercheurs issus de pays défavorisés.

Quantifier ses émissions de GES

Alors que nous sortons lentement de cette pandémie, le moment semble opportun pour réaliser une véritable transition vers des modes de pratique et de diffusion de la recherche plus écologiques. Depuis quelques années, diverses initiatives ont ainsi émergé au Québec et ailleurs pour réduire les impacts environnementaux de la mobilité universitaire.

Une première étape importante vers cette transition est la quantification des émissions de GES. De nombreuses universités québécoises ont entamé ce processus, mais celui-ci n’est pas systématique. L’inventaire concerne généralement seulement les émissions directes des universités, comme la consommation de combustibles pour le chauffage ou les émissions dues à l’électricité consommée sur les campus. On ignore souvent les autres sources d’émission, comme les déplacements quotidiens et les déplacements universitaires. Il est d’ailleurs difficile de quantifier les émissions liées aux déplacements universitaires puisque ceux-ci ne sont pas non plus systématiquement documentés par les universités.

Une fois le bilan GES bien établi, il est nécessaire de procéder à une internalisation des coûts environnementaux de la recherche. Par exemple, les coûts en GES pourraient être pris en compte pour permettre le remboursement d’un moyen de transport plus cher, mais plus écologique. En Amérique du Nord, le train serait jusqu’à 5 fois moins polluant par kilomètre parcouru que l’avion, mais bien souvent plus dispendieux. Le choix des pratiques de recherche devrait ainsi pouvoir être guidé en partie par des motivations environnementales.

Les Fonds de recherche du Québec (FRQ) ont établi un Plan d’action sur la responsabilité environnementale en recherche, qui requiert que les demandes de subvention soient accompagnées d’une évaluation des impacts environnementaux de la recherche et d’une réflexion sur la réduction de ces impacts. Cependant, pour l’instant, la mobilité n’est pas obligatoirement incluse dans cette évaluation, et l’adoption de mesures de mitigation n’est pas non plus obligatoire.

La prise de conscience est amorcée

De nombreuses universités et centres de recherche européens ont mis en place des politiques institutionnelles contraignantes sur les voyages au cours des dernières années. Dans la plupart des cas, seuls les transports terrestres sont remboursés si la destination est située à distance raisonnable de l’établissement.

D’autres politiques non contraignantes s’accompagnent d’un arbre d’aide à la décision, qui encourage à considérer les retombées réelles du voyage, la possibilité de déléguer un collaborateur sur place ou encore, de participer virtuellement. Une politique de ce type a d’ailleurs été adoptée par le Département de géographie, d’urbanisme et d’environnement de l’Université Concordia.

L’Université de Colombie-Britannique a de son côté mis à la disposition des chercheurs un site web permettant de prendre des décisions éclairées quant aux déplacements universitaires. Elle a inscrit la réduction des émissions dues au déplacement universitaire dans son plan de réduction des émissions de GES. Cependant, à notre connaissance, aucune politique institutionnelle contraignante concernant les déplacements universitaires n’existe pour l’instant au pays.

La prise de conscience récente des impacts environnementaux de la mobilité universitaire a permis d’amorcer une discussion parmi les chercheurs sur la nécessité de réduire leurs émissions de GES. La pandémie a accéléré la transition vers de nouveaux modes d’internationalisation de la recherche moins gourmands en GES.

Que restera-t-il de ces nouvelles pratiques dans un monde postpandémie? En regard du dernier rapport particulièrement alarmant du GIEC, la réponse à cette question sera primordiale.The Conversation

Julien Arsenault est candidat au doctorat en géographie à l’Université de Montréal, Julie Talbot est professeure agrégée en géographie à l’Université de Montréal et Mathilde Jutras est candidate au doctorat à l’Université McGill.

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons. Lire l’article original.

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