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À mon avis

Pourquoi néglige-t-on le public étudiant?

En sciences humaines, les étudiants constituent pourtant le principal auditoire des chercheurs.

par ADAM CHAPNICK | 06 NOV 14

De nos jours, il serait sans doute difficile de trouver un professeur qui n’a jamais entendu parler des facteurs d’impact. Étant donné la pression de plus en plus forte qu’exerce l’opinion publique pour une quantification de la valeur de la recherche universitaire, le calcul du nombre de citations d’une revue, d’un article ou d’un universitaire dans d’autres publications professionnelles est devenu un facteur décisif de promotion et de titularisation dans beaucoup de disciplines. Et la tendance ne fait que s’amplifier.

Comme toute innovation, l’utilisation des facteurs d’impact pour évaluer le rendement des professeurs n’échappe pas aux critiques. Le système de notation standard calcule généralement les citations suivant les deux premières années de publication d’un article, ce qui entraîne une sous-évaluation des travaux aux effets durables. La méthode tient compte sans distinction des articles cités en raison de leurs lacunes, donnant ainsi à certains une importance qu’ils n’ont pas. Elle ne couvre pas les livres et les chapitres de livres, ce qui nuit aux universitaires qui publient en sciences humaines et dans certaines disciplines des sciences sociales. Enfin, elle ignore les citations utilisées dans des publications autres que savantes, ce qui a pour effet de pénaliser les auteurs qui tentent délibérément de rendre leurs travaux plus accessibles en courtisant un public élargi et moins spécialisé.

De nouvelles mesures qui évaluent l’impact des articles dans les six mois suivant leur publication, mais également après cinq ans, viennent résoudre certains de ces problèmes. Grâce à Google Book Search, il est facile de mesurer l’impact des chapitres de livres dans les principales presses universitaires. Par ailleurs, des améliorations apportées à Google Scholar permettent désormais d’évaluer l’impact de l’ensemble de l’œuvre d’un universitaire, et non pas seulement d’un article.

De plus, comme l’expliquait David Kent sur le blogue The Black Hole l’automne dernier, des entreprises comme Altmetric ont mis au point des programmes qui permettent de surveiller les discussions sur Twitter, Facebook et dans les médias qui traitent de la recherche universitaire. Grâce à eux, les professeurs qui souhaitent des changements dans les politiques publiques possèdent les outils pour illustrer leur impact et justifier leur démarche en matière d’activité savante et de publication.

Malgré ces avancées, le facteur d’impact ne tient compte que de deux des trois principaux auditoires cibles des professeurs qui effectuent de la recherche : le milieu universitaire et le grand public. Le troisième, les étudiants de niveau postsecondaire, continue d’être ignoré.

Dans certains domaines, il est évident que la recherche abordée dans le cadre de cours est moins importante. Peu importe qu’un article qui mène à la découverte d’un traitement du cancer soit accessible aux étudiants au premier cycle : il faut surtout que les médecins le lisent et appliquent ses recommandations.

Les étudiants, un public cible à ne pas négliger

En sciences humaines, les étudiants ne constituent pas seulement le principal public cible du chercheur, c’est également son plus important. Au cours d’une année, un article obscur inscrit aux lectures recommandées d’un cours d’introduction à l’art dramatique pourra être lu par des centaines, voire des milliers d’étudiants au Canada seulement et avoir une influence déterminante sur leurs choix de carrière. Un manuel d’introduction à la psychologie aura probablement une incidence encore plus marquée. Autrement dit, que ces travaux alimentent les discussions savantes ou génèrent un intérêt dans les médias, leur impact est indéniable.

Il est décevant, mais pas très étonnant, de constater que les efforts qui visent à quantifier l’impact de la recherche universitaire en classe (et qui viendraient implicitement valider l’importance d’un programme de recherche ciblant les besoins des étudiants) accusent un aussi grand retard. L’enseignement savant, qui oblige le professeur à se tenir au fait de ce qui s’écrit dans son domaine, commence à peine à être reconnu comme une activité universitaire légitime. Trop nombreux sont les professeurs et les administrateurs membres de comités de promotion et de titularisation qui, encore aujourd’hui, considèrent que les manuels et les ouvrages colligés sont inférieurs aux articles de revue, puisqu’ils n’apportent pas de nouvelles idées.

Il n’existe pas de solution facile à ce problème. Les systèmes en place ne permettent pas de faire le suivi de chaque lecture recommandée dans les plans de cours. Outre les préoccupations liées à la liberté universitaire (combien de professeurs accepteront de rendre leurs plans de cours accessibles à tous, y compris à des organisations à but lucratif, aux fins de validation des résultats de recherche?) et à l’enjeu évident que représente la coordination, il semble y avoir peu de volonté politique en faveur de la création d’un nouveau système.

Les groupes voués à l’amélioration de l’expérience d’apprentissage des étudiants, comme le nouvel organisme Apprentissage médiation enseignement, doivent néanmoins reconnaître que l’activité savante destinée aux étudiants a été négligée dans l’élaboration des méthodes de quantification de la recherche universitaire. La création d’un facteur d’impact qui accorderait de l’importance à la valeur des lectures assignées en classe représenterait un pas dans la bonne direction.

Adam Chapnick est directeur adjoint de l’éducation au Collège des Forces canadiennes et corédacteur de la revue International Journal: Canada’s Journal of Global Policy Analysis.

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