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À mon avis

Nous avons encore besoin d’« humanistes »

Remettons les pendules à l’heure.

par CHAD GAFFIELD | 09 AVRIL 10

Dans le numéro de février d’Affaires universitaires, Rosanna Tamburri signait un article provocateur au sujet des moyens pris par les universités pour préparer les étudiants aux cycles supérieurs à la possibilité d’une carrière hors du milieu universitaire (« Dites-nous ce qui nous attend vraiment »). Cette question est particulièrement pertinente dans le domaine des sciences humaines au xxie siècle, à l’ère de l’ouverture sur le monde et du numérique.

L’idée voulant que les étudiants au premier cycle dans des domaines comme la littérature, l’histoire et la science politique doivent impérativement se destiner à des études supérieures et à une carrière en recherche est fausse depuis plusieurs décennies. Seule la moitié des boursiers aux cycles supérieurs poursuivent une carrière en recherche; l’autre moitié occupent des postes dans les secteurs privé, public et à but non lucratif. Heureusement, les attentes et les programmes d’études évoluent devant la constatation que le Canada a besoin d’un nombre accru de diplômés postsecondaires de tout niveau et que seuls certains d’entre eux se destineront à une carrière en recherche.

Comme l’économie, la société et la culture évoluent rapidement, il est de plus en plus important de combattre les perceptions erronées et de continuer d’adapter les cours pour bien exploiter la diversité d’expériences professionnelles auxquelles l’enseignement supérieur donne accès.

Le Canada a-t-il besoin d’étudiants dans des domaines comme la théorie littéraire? Plus que jamais, comme en témoigne l’exemple d’Ian Lancashire, professeur d’anglais à la University of Toronto, et de son collègue Graeme Hirst, spécialiste de la linguistique générative, qui figuraient en tête de la liste annuelle pour les meilleures idées selon le New York Times en 2009. Ils ont eu l’idée d’effectuer une analyse systématique des romans d’Agatha Christie en s’appuyant sur le fait que le vocabulaire écrit change de façon subtile mais perceptible avec l’apparition de symptômes de démence. Leur analyse textuelle a montré pour la toute première fois que cette auteure prolifique a rédigé ses derniers romans alors qu’elle souffrait d’Alzheimer. De plus, leurs travaux proposent des outils diagnostiques pour déceler l’apparition des premiers symptômes de démence, ce qui rendra possible l’utilisation de nouveaux traitements préventifs.

L’économie du savoir actuelle s’appuie sur les services. Dans les années 1960, la plupart des travailleurs occupaient des postes directement ou indirectement liés à la terre. Aujourd’hui, plus des deux tiers des travailleurs œuvrent dans les domaines des finances, de l’immobilier, du marketing, de l’éducation ou dans d’autres secteurs de services où les dirigeants sont généralement titulaires d’un diplôme en sciences humaines.

Dans les secteurs privé, public et à but non lucratif, comprendre les mécanismes sous-jacents aux idées et aux comportements est désormais le moteur de l’innovation. On cherche à être axé sur le client lorsqu’il est question de marchés, sur l’utilisateur dans les secteurs des services, sur l’employé en milieu de travail, sur le citoyen en politique, sur l’étudiant en milieu scolaire et sur le patient dans le secteur de la santé. Tous ces concepts découlent de la recherche en sciences humaines.

Ce nouveau modèle d’innovation intègre invention technologique et contexte social, ce qui accroît la valeur de la recherche et la nécessité d’en effectuer davantage sur les individus, les groupes et les sociétés. En raison de son importance intrinsèque, la recherche apporte une contribution fondamentale aux entreprises, aux établissements et aux organisations de tous les milieux.

Selon une étude réalisée en 2009 par l’entreprise québécoise Science-Metrix, les deux tiers des résultats des projets de recherche en sciences humaines sont appliqués dans des organisations non universitaires. Cette tendance est la plus marquée dans trois secteurs clés :

  1. L’innovation dans le secteur privé; par l’entremise de la recherche dans des domaines comme l’économie, l’administration des affaires, les relations industrielles et le droit;
  2. Les enjeux de politique publique; par l’entremise de la recherche dans des domaines comme la science politique, l’administration des affaires, la criminologie, les études sur la santé, l’éducation et les communications;
  3. La prestation de services publics; par l’entremise de la recherche dans des domaines comme le travail social, la sociologie, l’urbanisme et l’orientation professionnelle.

Le besoin croissant de personnel qualifié sur les campus et au sein des collectivités ainsi que l’utilisation grandissante des résultats de la recherche dans toutes les sphères de la société expliquent en partie pourquoi les sciences humaines se trouvent au cœur du modèle intégré d’innovation de la société actuelle.

Les réalisations de calibre mondial du Canada en sciences humaines représentent un avantage indéniable pour les étudiants qui se destinent à des carrières dans les secteurs privé, public et à but non lucratif. Les résultats parus récemment dans le New York Times illustrent bien la vigueur de nouveaux domaines comme le numérique dans les sciences humaines / les sciences humaines numériques.

Il reste toutefois beaucoup de travail à faire pour renouveler des structures, des attitudes, des politiques et des pratiques qui sont en place dans une économie et une culture qui ont considérablement évolué au cours des dernières années.

Chad Gaffield est président du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

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