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À mon avis

Qu’est-ce que le gouvernement Ford réserve au milieu de l’enseignement supérieur en Ontario?

Le choix controversé de la nouvelle ministre de la Formation et des Collèges et Universités ne laisse entrevoir aucune grande transformation du secteur.

par CRESO SÁ | 11 JUILLET 18

Il y a 53 ans, un ministre de l’Éducation progressiste-conservateur a amorcé la plus grande transformation à ce jour du système d’enseignement supérieur en Ontario. Bill Davis est l’instigateur de la loi ayant mené à la création des collèges communautaires, ce qui a donné lieu à la diversification de l’offre en matière d’éducation et de formation et contribué à améliorer l’accès aux études postsecondaires, faisant de l’Ontario un chef de file international pour le niveau de scolarité de sa population.

Depuis l’assermentation du premier ministre ontarien, Doug Ford, et de son Cabinet le vendredi 29 juin, de nombreux intervenants du milieu de l’enseignement supérieur se demandent ce que ce gouvernement aura à leur offrir. Mais personne, toutes allégeances politiques confondues, ne s’attend à ce qu’il propose de grandes idées ou de véritables changements.

Pendant sa campagne, M. Ford a été généralement avare de précisions, et tout ce qu’il a dit au sujet de l’enseignement supérieur est qu’il souhaitait particulièrement « protéger la liberté d’expression sur les campus universitaires. Affirmant que de nombreuses personnes en Ontario sont réprimandées pour avoir fait usage de leur liberté de parole », il propose dans sa plateforme d’établir un lien entre le financement des établissements postsecondaires et un processus d’enquête sur les plaintes mené par le Conseil ontarien de la qualité de l’enseignement supérieur (COQES). Cet engagement s’inspire en grande partie d’une proposition soumise par Andrew Scheer lors de la course à la direction du Parti conservateur fédéral, elle-même importée des États-Unis, où elle mûrit depuis des décennies.

M. Ford a pris la décision controversée de nommer la députée Merrilee Fullerton à la tête du ministère de la Formation et des Collèges et Universités (MFCU), tel qu’il a été renommé. Médecin de famille ayant axé sa campagne sur l’amélioration des soins de santé, sur le soutien du secteur des hautes technologies dans sa circonscription du secteur d’Ottawa (Kanata-Carleton) et sur d’autres enjeux clés du Parti conservateur, Mme Fullerton s’est fait connaître pour ses critiques du port du voile intégral sur Twitter, ses affirmations sur le risque posé par les immigrants de deuxième génération et le partage d’un article de Breitbart News au sujet d’un rassemblement anti-musulman. Elle a aussi écrit dans un blogue que les médecins étrangers devraient faire l’objet d’une surveillance afin de prévenir le terrorisme. Appuyée par son parti, elle ne s’est jamais excusée à la suite de ces remarques.

Et voilà qu’elle sera responsable des enjeux de liberté d’expression soulevés par M. Ford.

Peut-être ne s’agit-il que d’un hasard et qu’il était tout simplement approprié de confier un ministère secondaire comme le MFCU à une nouvelle députée au sein du Cabinet du premier ministre. Malgré tout, il s’agit d’un choix provocateur qui risque d’occasionner de virulents débats si la façon dont M. Ford perçoit la protection de la liberté d’expression gagne en popularité.

De toute évidence, le programme du gouvernement ne concerne pas l’enseignement supérieur. Il vise plutôt à tirer un avantage politique des conflits culturels que traduisent les controverses en matière de liberté d’expression sur les campus. Sans douter de l’intérêt du parti pour la liberté d’expression, on peut difficilement démontrer qu’elle est à ce point en danger dans les universités que le gouvernement doive intervenir. Le débat est avant tout fondé sur le sensationnalisme et la généralisation excessive, et non sur les véritables problèmes auxquels font face de nombreux étudiants et établissements.

Dans les faits, une foule de questions importantes auraient mérité l’attention du nouveau gouvernement. Comment le modèle de financement des universités de la province évoluera-t-il alors que le MFCU cherche depuis des années à ce qu’il soit axé sur les résultats et la différenciation des établissements? Quels seront les effets des coupures de six milliards de dollars promises par M. Ford sur le financement des établissements postsecondaires? Qu’adviendra-t-il, sous la gouverne de Doug Ford, de la nouvelle Université de l’Ontario français, créée par le gouvernement de Kathleen Wynne et déjà en train d’être mise sur pied?

Nous n’avons aucune idée de la réponse à ces questions, et nous ne savons même pas si le nouveau gouvernement a une position de départ à leur sujet. Dans le contexte actuel, le programme du Parti progressiste-conservateur en matière d’enseignement supérieur consiste manifestement à s’attirer facilement les faveurs politiques de ceux qui ne connaissent pas bien le milieu universitaire ou ont maille à partir avec lui. Cette situation est malheureuse non seulement pour les universités, mais aussi pour la qualité du débat public sur l’enseignement supérieur, qui fait désormais les frais de manœuvres pour détourner l’attention des véritables problèmes à régler dans la province.

Creso Sá est directeur du Centre d’études en enseignement supérieur canadien de l’Institut pédagogiques de l’Ontario (IEPO) de l’Université de Toronto. 

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