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À mon avis

Selon vous, s’agit-il d’un bébé dépourvu de motivation?

Une image supposément « rigolote ».

par STEVEN K. KHAN | 27 MAR 13

« L’éthique de la critique exige que l’on pointe du doigt les errements de nos collègues. » (Jeffrey Di Leo, Chronicle Review, 13 juin 2010)

J’assistais récemment à une conférence sur l’éducation quand, peu de temps après le début de son exposé, la première oratrice à prendre la parole – chercheuse, rédactrice et conférencière émérite dans son domaine – a projeté, pour passer d’un point à un autre, une diapositive montrant l’image ci-dessus, accompagnée d’une légende l’assimilant à celle d’un bébé dépourvu de motivation. L’image a eu l’effet escompté. Principalement composé d’enseignants du primaire et du secondaire, l’auditoire canadien, majoritairement occidental, a éclaté de rire. Le diaporama s’est ensuite poursuivi. Je n’ai pas ri – l’enregistrement réalisé avec mon stylo numérique en témoigne –, mais l’image et les rires de l’auditoire me sont restés en tête. Tout cela soulève certaines questions.

Pourquoi avoir choisi précisément cette image pour illustrer un bébé « dépourvu de motivation »? Quels doivent être le bagage cognitif et les opinions d’une personne pour qu’elle voie dans cette image celle d’un bébé non motivé? Quel autre bagage cognitif et quelles autres opinions doit-elle temporairement mettre de côté pour, cédant à la pression sociale, réagir comme l’ensemble du groupe? Pendant la pause-café, j’ai fait part de mon malaise à la fois émotionnel et intellectuel à une collègue, enseignante au primaire dans l’Ouest canadien. Elle m’a confié avoir elle aussi trouvé discutable le choix de cette image, et l’exploitation qu’elle fait de stéréotypes culturels. En cherchant plus tard sur Google, je suis tombé sur un document consacré à une conférence de la même chercheuse, prononcée en 2010. Elle y avait utilisé la même image. J’ai été étonné, non du fait qu’une universitaire occupée à courir le monde livre un peu partout le même exposé, mais du fait qu’elle n’ait jamais, en trois ans, songé à utiliser une autre image, continuant à utiliser celle-là apparemment sans problème.

Je tiens à préciser que je ne fais aucun procès d’intention à l’oratrice. Elle a simplement voulu générer une réaction affective et comportementale positive de la part de l’auditoire, le détendre un moment et se détendre elle-même avant d’attaquer le cœur de son exposé. Je ne considère pas non plus cette image comme « offensante ». Je la trouve simplement malsaine, mal choisie et superflue. En revenant sur cette image, mon intention n’est pas de blâmer quiconque, ou de jeter la honte sur l’oratrice. Toutefois, je crois en la justesse de la citation de Di Leo, mentionnée plus haut. Je pense comme lui que l’éthique de la critique exige que l’on pointe du doigt les errements de nos collègues dès l’instant où l’on en a connaissance, et ce, même s’il ne s’agit, comme dans le cas qui nous occupe, que de la projection pendant quelques secondes d’une image destinée à dérider l’auditoire. Je crois également que la critique doit être empreinte de compassion et s’exercer de manière responsable. On peut critiquer ses collègues sans forcément les humilier, les agresser, ou encore dénigrer les efforts qu’ils déploient dans une optique d’efficacité ou d’éducation.

La prétendue image d’un bébé non motivé

Pour voir dans l’image ci-dessus celle d’un bébé non motivé, il faut certes associer l’absence de motivation aux éléments visuels qu’elle combine – couleurs « panafricaines » du bonnet, feuille de marijuana stylisée, cigarette roulée à la main, yeux rouges et tombants du bébé –, mais également avoir connaissance ou être convaincu des effets négatifs du cannabis sur la motivation, à savoir de son lien avec le « syndrome amotivationnel » fréquemment décrit dans les comédies hollywoodiennes sur les consommateurs de marijuana. Cette image, bien qu’elle montre un bébé, propage en somme le stéréotype du consommateur de cannabis adulte apathique véhiculée par la culture populaire. Le prétendu côté amusant de cette image tient aux éléments visuels qui la composent, et à l’opposition qui, croit-on, existe dans l’esprit de chacun entre un bébé sain et la culture de l’« herbe ». L’utilisation de cette image mise en somme sur un réflexe neurologique, comme celui de l’adulte qui sourit devant un bébé souriant. Un certain nombre d’éléments indique du moins que tel est le but de l’image en question, et elle l’atteint aisément.

Pour que cette image me fasse personnellement rire, il faudrait que j’oublie ce que je sais du symbolisme historique des couleurs du bonnet, ainsi que des cultures, des nationalités et des religions auxquelles ces couleurs sont associées et qui y sont attachées. Il faudrait également que je fasse abstraction des données scientifiques concernant la consommation de marijuana et le syndrome amotivationnel, qui ne démontrent nullement que la première entraîne le second (voir, par exemple, Cannabis, Motivation and Life Satisfaction in an Internet Sample (2006), ou Cannabis and work in Jamaica: A refutation of the amotivational syndrome, Comitas (1976)). Comme j’attache une valeur positive à mes acquis, j’ai du mal à en faire abstraction. Je suis en somme tiraillé entre ce que je sais, et ce qu’il faudrait que j’oublie un moment.

Perspective élargie

Qu’en serait-il si l’on modifiait l’image du fameux bébé pour qu’elle fasse appel à d’autres codes? Pourrai-je y voir alors celle d’un bébé dépourvu de motivation? Si le bonnet et le visage du bébé correspondaient aux stéréotypes accolés aux membres de minorités ethniques ou encore de groupes traditionnellement opprimés ou marginalisés, l’image risquerait d’être perçue comme culturellement discriminatoire, voire raciste. Si le bonnet du bébé, au lieu d’arborer les couleurs panafricaines associées, notamment, au drapeau éthiopien et au mouvement du Ras Tafari, était plutôt orné de la bannière étoilée américaine, de l’Union Jack ou du drapeau des confédérés, si la feuille de marijuana était remplacée par une feuille d’érable ou par un aigle à tête blanche, ou encore si la cigarette avait un filtre ou était remplacée par un sandwich de resto rapide, une télécommande, le logo d’un réseau social, une carte de crédit ou un produit pharmaceutique, l’image serait-elle toujours assimilable par l’auditoire visé à celle d’un bébé non motivé? Serait-elle toujours aussi « rigolote »? Qui serait-elle alors susceptible de faire rire?

L’image qui figure plus haut véhicule des idéologies, tout comme mes propos précédents. Personnellement, quand j’utilise et propose délibérément une image bardée de symboles étroitement liés à des identités précises, et chéries par certains, c’est souvent pour contrer les représentations statiques, uniques et apparemment consensuelles. C’est un choix, une stratégie. En choisissant l’image qu’elle a utilisée, l’oratrice a fait de même. Elle l’a fait dans un but stratégique, ce qui nous amène à la question centrale : celle du pouvoir.

Les images sont puissantes. Chaque image véhicule plus que ses seules composantes visuelles. Ainsi, l’image du bébé avec sa cigarette de cannabis permet d’exploiter, pour faire rire, les attributs de cultures moins dominantes et peut-être moins socialement acceptables que d’autres. Qu’on ne se méprenne pas. Je n’accuse nullement l’oratrice de s’être livrée délibérément à une telle exploitation. Je tiens simplement à souligner le pouvoir d’une image de ce type utilisée dans un cadre éducatif public par une personne occupant un noble rôle aux yeux de la société.

Utilisées dans d’autres cadres éducatifs, de telles images peuvent contribuer à propager des stéréotypes au sujet des membres des groupes qui, prétendument, réussissent moins bien que les autres dans le cadre de leurs études. Après la projection de l’image du bébé, même en sachant que je n’aurais à me soumettre à aucun « test » au terme de l’exposé, j’avoue avoir été perturbé un certain temps, par l’image elle-même comme par les rires complices de l’auditoire.

Quelque temps plus tard, grâce à Google, j’ai pu constater que cette image avait déjà été utilisée un peu moins de mille fois, principalement sur des blogues, des sites de partage de photos et les réseaux sociaux, de même que dans le cadre de discussions en diverses langues. Elle est donc venue s’ajouter au contenu déjà dense de l’univers en ligne. Intégrée aux discussions sur l’éducation, elle ne sert pas qu’à faire rire, mais véhicule un message.

Post-scriptumLes images ne sont jamais « neutres », et c’est en partie pour cela qu’on les utilise. Or, toute image utilisée pour décrire un concept social complexe risque d’engendrer des tensions. Compte tenu de la diversité croissante des auditoires dans le domaine de l’éducation, il importe, pour prévenir ces tensions, de mieux prendre en compte les sensibilités culturelles de ces divers auditoires, en particulier en ce qui a trait aux inégalités historiques en matière de pouvoir. Dans les faits, tout propos n’a pas besoin d’être traduit visuellement ou illustré par une image. Souvent, pour faire rire (ou horrifier) un auditoire, une simple allusion originale faisant appel à l’imagination de chacun se révèle plus efficace. Peut-être est-il temps que nous nous interrogions sur l’usage de représentations visuelles dans le cadre de nos exposés.

Au terme de son exposé, j’ai confié à l’oratrice mes réserves concernant l’image de bébé qu’elle avait utilisée. Elle a semblé sincèrement étonnée de ma réaction, ajoutant qu’elle allait réfléchir au bien-fondé de continuer ou non à l’utiliser. Je ne pouvais sans doute m’attendre à plus dans les circonstances, qui m’ont inspiré ce bref article et l’envie de continuer à soulever, publiquement et avec compassion, les problèmes liés à l’utilisation d’images dans le cadre d’exposés axés sur l’éducation.

Steven Khan a enseigné à l’Université de Antilles à Sainte Augustine, Trinité, et débutera un stage postdoctoral en enseignement des mathématiques à l’Université de Calgary, au cours de l’année.

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