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À mon avis

Un préjugé favorable envers certains sujets influencerait-il l’affectation des bourses de recherche doctorale au CRSH?

Comment expliquer autrement les taux d’attribution variables en fonction des sujets?

par ADAM CRYMBLE | 25 JUILLET 12

Vous envisagez de présenter une demande de bourse de recherche doctorale au Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH)? Si l’on en croit les résultats des 10 dernières années, vos chances d’obtenir une réponse positive seront meilleures si vos travaux visent les enfants ou les peuples autochtones. Oubliez les femmes et l’éthique. Et, même si l’environnement demeure un sujet populaire, vous ne vous tromperez pas en misant sur la récession mondiale.

Selon Brent Herbert-Copley, vice-président, Subventions et bourses au CRSH, son organisme demande explicitement aux comités de sélection de ne pas tenir compte de la pertinence sociale perçue d’une question de recherche. Les programmes de bourses destinées aux étudiants sont uniques, explique-t-il, car les demandeurs sont jugés « uniquement en fonction du mérite ». Pourquoi alors peut-on distinguer clairement les sujets populaires des moins populaires? Il semble bien qu’un préjugé favorable envers certains sujets, pour ne pas carrément parler de préférences, intervienne dans le processus d’évaluation, de façon consciente ou inconsciente.

Lorsque les étudiants rédigent leur demande, ils doivent sélectionner parmi 43 catégories celle qui décrit le mieux leurs travaux de recherche. Tout indique que les évaluateurs n’accordent pas le même traitement à toutes les catégories, malgré les mises en garde du CRSH. Depuis 2003, les sujets affichant les meilleurs taux d’attribution année après année relèvent de domaines qui revêtent une grande pertinence sociale, même si cela va explicitement à l’encontre des objectifs du CRSH. De 2003 à 2008, les sujets liés de près ou de loin à l’environnement et aux changements climatiques avaient la cote. Puis, en 2009-2010, la productivité est devenue le sujet le plus payant, juste au moment où la récession mondiale a commencé à se faire sentir. Le prochain sujet de l’heure sera probablement la vieillesse, puisque les taux d’approbation des demandes consacrées à ce sujet ont augmenté de 35 pour cent au cours des cinq dernières années comparativement aux cinq années précédentes. La tendance à vouloir mieux comprendre les personnes âgées n’est peut-être pas surprenante dans un pays où la population est vieillissante, mais elle va tout de même à l’encontre du modèle d’affectation des subventions du CRSH.

Selon M. Herbert-Copley, les résultats « donnent un point de vue unique sur les sujets qui intéressent un groupe de jeunes étudiants très accomplis ». Les écarts dans les taux d’attribution peuvent être perçus comme un indicateur des sujets qui retiennent l’attention de nos esprits les plus brillants. Je ne doute pas que ce soit très souvent le cas, mais il ne fait pas de doute que certains étudiants moins doués sont également attirés vers ces sujets.

Si l’on regarde les chiffres de plus près, il apparaît évident que certains écarts dans les taux d’attribution en fonction des sujets s’expliquent par le fait que tous ne font pas l’objet du même nombre de demandes. Des sujets peu sélectionnés, comme les changements climatiques, en sont un bon exemple. En 2004 et 2005, alors que les sujets liés aux changements climatiques affichaient les taux d’attribution les plus élevés, seules neuf demandes de bourses ont été présentées dans cette catégorie, tandis que celle des arts et de la culture a fait l’objet de 1 670 demandes. Dans ce cas, il est certainement plausible qu’une poignée d’excellents étudiants aient présenté des demandes de grande qualité portant sur les changements climatiques et, vu le nombre très restreint de demandes, on ne peut supposer que les choix des comités d’évaluation ont été fondés sur des préférences.

Les mêmes tendances sont toutefois observables dans de nombreuses catégories qui reçoivent bon an, mal an un grand nombre de demandes. Plus précisément, les quatre catégories mentionnées en ouverture – les enfants et les peuples autochtones d’un côté, les femmes et l’éthique de l’autre – se prêtent bien à la comparaison. Celles-ci font l’objet d’un nombre de demandes et affichent des taux de croissance comparables année après année. Pourtant, leurs taux d’attribution ont toujours été différents.

Les écarts entre les taux d’attribution peuvent sembler minimes, mais un demandeur qui étudie des questions liées aux enfants a près de 30 pour cent plus de chances de recevoir une bourse que le demandeur moyen, tandis qu’un demandeur qui s’intéresse aux questions sur les femmes a près de 30 pour cent moins de chances que la moyenne de voir sa candidature retenue.

Un processus d’évaluation qui traite annuellement 5 000 demandes ne peut être sans faille. On peut cependant choisir d’interpréter ces tendances comme un indicateur des domaines de prédilection des meilleurs étudiants, ou envisager la possibilité qu’un préjugé favorable pour certains sujets influence les décisions prises dans le cadre du processus d’évaluation. Il est tout à fait possible que ces préjugés se manifestent de façon inconsciente. Les changements climatiques, les courants économiques ou l’injustice sociale sont des sujets dont on entend constamment parler. Ce bombardement influe sans aucun doute sur l’évaluation des propositions.

Les bourses de recherche doctorale du CRSH comptent parmi les plus prestigieuses bourses destinées aux étudiants canadiens en sciences humaines. Elles sont synonymes à la fois de réalisation et de potentiel, et ouvrent la porte sur des carrières en recherche pour beaucoup de lauréats. La valeur d’une bourse du CRSH excède de loin sa valeur financière immédiate. J’espère qu’une petite prise de conscience en ce qui concerne les préjugés favorables envers certains sujets permettra à l’organisme subventionnaire de veiller à ce que ses évaluateurs ciblent les demandeurs les plus méritants, et que les sujets pertinents sur le plan social ne deviennent pas un moyen pour les étudiants moins performants de décrocher une bourse.

Comme tout analyste financier vous le dira, le rendement antérieur n’est pas garant de la réussite future. Je prédis néanmoins une année profitable pour les étudiants qui s’intéressent aux questions relatives aux enfants et aux Autochtones. Je serai peut-être surpris.

Adam Crymble est candidat au doctorat en histoire et en sciences humaines numériques au Collège King’s de London.

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