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Dans la tête d’Ivan

Changer notre perception des parcours atypiques

Il est essentiel de revoir ce qu’« être qualifié » pour un poste veut dire dans le milieu universitaire.

par IVAN JOSEPH | 08 NOV 21

Lorsque les universités m’invitent à parler d’équité, de diversité et d’inclusion, j’essaie de démontrer que la lutte contre les obstacles systémiques est un processus essentiellement personnel.

Nous devons tous nous poser des questions difficiles sur nos propres préjugés, convictions et opinions. Faisons-nous en sorte que les personnes de toutes origines et identités s’épanouissent? Favorisons-nous un sentiment d’appartenance et de fierté? Accomplissons-nous les efforts nécessaires pour changer la composition de nos équipes?

Sans cette réflexion, les efforts déployés à grande échelle n’aboutiront pas à de vrais changements. Les travaux visant à promouvoir l’équité et l’inclusion – qu’il s’agisse de conférences comme celles auxquelles je participe ou du port de chandails orange pour soutenir la vérité et la réconciliation – ne sont alors que des gestes vains.

Un premier exemple qui illustre ma pensée est l’idée de « parcours atypiques », en référence au cheminement des personnes issues de groupes historiquement sous-représentés, qui s’écartent souvent de la norme lorsqu’elles gravissent les échelons du système.

Pour que nos facultés, équipes, départements et établissements soient davantage à l’image d’une multitude d’horizons, nous devons pousser davantage notre réflexion sur les exigences en matière d’excellence universitaire afin de modifier notre vision du processus d’embauche, des titres et des liens entre parcours et réussite.

En tant que Noir, enfant d’immigrés et personne qui a obtenu son diplôme universitaire alors que j’élevais une jeune famille tout en travaillant à temps plein pour la faire vivre, je ne sais que trop bien à quel point ce changement est important.

Voici deux exemples.

Le premier est survenu lorsque j’ai proposé d’offrir gratuitement un cours de premier cycle sur la psychologie de la réussite. À l’époque, j’étais professeur adjoint, je détenais un doctorat en psychologie du sport et j’avais entraîné une équipe devenue championne nationale. J’étais également un conférencier très sollicité sur les thèmes de la confiance, de la motivation et de la haute performance, ainsi qu’un conseiller pour plusieurs équipes olympiques. De plus, l’établissement en question avait fait la promotion active de l’importance de diversifier son corps professoral.

Quand j’ai abordé le sujet de l’enseignement avec un haut responsable, la réponse a été immédiate : « Vous n’avez pas de programme de recherche. Votre diplôme a été partiellement suivi en ligne. Vous ne seriez pas un formateur convenable. »

Au début, j’en avais conclu que je ne possédais pas les compétences requises. Puis, avec l’aide de mes proches, j’ai vu la réponse pour ce qu’elle était : un effort visant à protéger les emplois de ceux qui sont issus d’un certain milieu.

Des années plus tard, lors d’entretiens pour un poste de vice-provost, j’ai vécu une expérience semblable.

Dans les dernières étapes d’un processus d’embauche, alors que j’étais en négociation finale avec les dirigeants d’une université du regroupement U15, un administrateur m’a lancé : « Vous ne pouvez pas vous appeler professeur. Pas avec votre diplôme. Ce n’est pas approprié. » Je n’oublierai jamais qu’il était assis là, avec ses diplômes d’une université américaine de l’Ivy League, me considérant, moi et mes titres, avec mépris. Inutile de dire que je n’ai pas accepté le poste qu’ils m’ont proposé.

Ces deux personnes étaient enfermées dans une vision bien particulière de mes titres, de mon parcours et de ma capacité à contribuer à l’établissement. Elles ne pouvaient pas voir qu’un parcours différent pouvait être synonyme de compétences uniques susceptibles d’apporter une nouvelle valeur.

Au mieux, l’adhésion rigide à des perspectives historiques sur les titres relève du snobisme. Au pire, c’est une tentative active de maintenir à l’écart les individus issus de groupes historiquement sous-représentés.

Faire sa part pour que les parcours atypiques deviennent une norme dans les universités a des retombées qui s’étendent bien au-delà du cadre des établissements. Globalement, ça compte pour la société et l’économie. Les universités devraient être à l’avant-garde du changement social. Elles doivent être à la pointe du progrès, faire figure de modèles en matière d’équité et d’inclusion, et démontrer que les grands établissements peuvent aussi véritablement changer.

Heureusement, on reconnaît de plus en plus qu’une représentation adéquate au sein des employés et des professeurs des universités est l’un des changements les plus importants à réaliser. Tout ce qu’elles accomplissent, des programmes de recherche à l’expérience qui est offerte aux étudiants, repose sur la formation d’équipes à l’image de la diversité de nos collectivités.

Ce qui n’a pas encore été compris, c’est que le mouvement vers la représentation exige de changer notre façon d’appréhender les titres, et c’est justement là où nous pouvons être des champions du changement.

Mon parcours professionnel a été rendu possible grâce à des dirigeants visionnaires qui ont compris la valeur d’un parcours atypique. Ai-je travaillé dur? Certainement. Suis-je passionné par ce que je fais? Tout à fait. Mais rien n’aurait été possible si les personnes qui m’ont embauché n’avaient pas été conscientes de l’impact que je pouvais avoir. Elles n’ont pas considéré mon expérience comme un écueil. Elles l’ont vue comme un atout.

À PROPOS IVAN JOSEPH
Ivan Joseph
Ivan Joseph est vice-recteur aux affaires étudiantes à l’Université Wilfrid Laurier.
COMMENTAIRES
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  1. Anton Malafeev / 23 November 2021 at 04:56

    C’est exactement la même chose en France. Et pas seulement dans le milieu universitaire.
    Il y a 20 ans, à Paris, dans une boîte de recrutement on m’a dit littéralement que mon CV sortait des clous et si je ne le reprenait pas “en main”, je ne trouverais jamais de travail.
    Il faut suivre la trame, de la même manière qu’il y a quelques siècles il fallait croire que la terre était plate.

    Malheureusement l’être humain ne change pas, en dépit des “lumières”, des neurosciences et de la communication surdéveloppée et instantanée de nos jours. Les stéréotypes sociaux et les biais cognitifs sont plus forts que tout.
    Soit l’évolution est déjà terminée, soit elle est insupportablement lente 🙂