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Dans la tête d’Ivan

Personne ne peut réussir seul

Il est temps de repenser le soutien offert aux étudiants internationaux.

par IVAN JOSEPH | 27 JUILLET 22

J’aimerais vous raconter l’histoire d’un étudiant international, car ce genre de récit peut nous aider, en tant que dirigeants du secteur postsecondaire, à mieux saisir l’incidence de nos décisions sur les gens. Si nous parvenons à bien comprendre la réalité des étudiants, nous pourrons avoir une meilleure vue d’ensemble des politiques et procédures que nous mettons en place.

Le sujet est d’actualité puisque les études au Canada sont de plus en plus fréquemment une porte d’entrée pour y immigrer. Il n’est plus suffisant d’offrir à ces étudiants une expérience d’apprentissage exceptionnelle lorsqu’ils sont sur le campus. Nous avons la responsabilité de les soutenir au cours des années qui suivent l’obtention de leur diplôme, période où ils ont souvent du mal à trouver du travail dans le domaine qu’ils ont choisi.

Les obstacles auxquels sont confrontés les étudiants internationaux qui tentent d’entrer sur le marché du travail sont concrets. Ils sont douloureux, immédiats et bien réels. Je le sais parce que ces mêmes obstacles ont rythmé mes premières expériences de vie. Ils m’ont également appris que personne ne peut réussir seul.

Quand je suis né, en 1970, mon père était technicien de laboratoire dans notre pays natal, le Guyana. Il travaillait pour William Jenkins, qui menait des recherches pour l’industrie de la canne à sucre. Le pédologue canadien, également directeur du Collège d’agriculture de la Nouvelle-Écosse, a été tellement impressionné par le travail de mon père qu’il l’a encouragé à s’inscrire comme étudiant étranger. À 27 ans, mon père a donc laissé sa famille derrière pour voir ce que le Canada pouvait lui offrir.

Avec tout juste assez d’argent pour payer sa première session, mon père s’est envolé pour atterrir à l’aéroport, qu’on connaît aujourd’hui comme l’aéroport Pearson de Toronto. Comme il ne savait pas quelle distance exactement séparait la Nouvelle-Écosse de Toronto, il a dû faire appel à la créativité qui s’impose lorsque vous avez peu de ressources. Alternant entre le train et l’auto-stop, il a ainsi traversé le pays jusqu’à sa destination : Bible Hill, en Nouvelle-Écosse.

D’après ce que j’en sais, au cours de ces premières années, mon père a vécu tout ce à quoi l’on peut s’attendre. En plus de subir un choc culturel, il a dû composer avec la pression d’être l’un des deux seuls étudiants noirs sur le campus, et donc avec toutes les difficultés auxquelles sont confrontés les immigrants et les personnes de couleur. Ses études lui ont également offert maintes occasions de développer des liens d’appartenance. Il a rejoint une équipe de soccer et est devenu membre du club international. Il a ainsi senti que de nombreux Néo-Écossais étaient plus qu’heureux de l’accueillir parmi eux.

Une de ses plus grandes difficultés a été de trouver du travail, compte tenu de son statut d’étudiant international. S’il cherchait un emploi d’été qui lui permettrait de gagner suffisamment pour payer sa prochaine année d’études, il a plutôt dû se contenter des boulots qu’il réussissait à décrocher. (Il a entre autres travaillé dans une fabrique de rideaux de douche où il devait soulever d’énormes rouleaux à leur sortie des machines, ce qui n’était pas une tâche facile pour un homme de 127 livres mesurant 5 pieds 11 pouces.)

Au cours de son parcours, plusieurs personnes ont tendu la main à mon père durant ses études. Ce fut notamment le cas lorsque ma mère, qui voulait gagner un peu d’argent et avoir la possibilité de se rapprocher de lui, a accepté un emploi à New York. Lorsque mon père lui a rendu visite, il a découvert que pour être admis aux États-Unis, il devait prouver qu’il avait de l’argent dans son compte bancaire, ce qui n’était pas le cas. Il a fait part de la situation à M. Jenkins, et ce dernier lui a immédiatement donné 2 000 dollars à déposer dans son compte. Personne ne peut réussir seul.

Les études de mon père l’ont mené à l’Université McGill, où il est finalement devenu un pédologue agréé. Une fois son diplôme obtenu, il a fait face au défi auquel sont confrontés tous les étudiants internationaux : trouver un emploi permanent au Canada. Vous pouvez imaginer ce qu’il a vécu en tant qu’homme noir dans les années 1970. Aujourd’hui encore, mon père conserve au fond d’un tiroir une pile de plus de 50 lettres de refus pour se rappeler les difficultés qu’il a dû surmonter.

Comme il était incapable de trouver du travail dans son domaine, il a fait ce qu’il devait faire. Il a accepté un emploi comme ouvrier agricole à King City, en Ontario, et faisait du porte-à-porte le soir pour vendre des encyclopédies et ainsi payer les factures. À ce moment-là, ma sœur et moi avions rejoint mes parents à Toronto, où nous vivions dans le quartier Jane and Finch, une terre d’accueil pour bien des familles immigrantes. À un moment donné, l’agriculteur pour lequel mon père travaillait (dont le nom de famille, croyez-le ou non, était Goodwill) nous a offert un endroit où rester sur ses terres et nous a fourni des casseroles, des poêles et suffisamment d’articles ménagers pour partir du bon pied.

Lorsque nous avons déménagé à King City, les possibilités que mes parents avaient envisagées pour ma sœur et moi ont commencé à prendre forme. Par exemple, je me suis inscrit pour pratiquer divers sports, notamment le soccer et la course à pied, ce qui m’a permis d’obtenir une bourse pour étudiant-athlète de l’Université Graceland, dans l’Iowa. Cette expérience m’a amené à travailler à temps plein comme entraîneur de soccer et professeur adjoint pour ensuite devenir responsable des sports, à ce qui est maintenant devenu l’Université métropolitaine de Toronto, et finalement occuper mon rôle actuel à l’Université Wilfrid Laurier.

Mon père n’a jamais trouvé de travail comme pédologue. Il a gravi les échelons dans une entreprise spécialisée dans la lutte antiparasitaire, tout en travaillant à la ferme. Grâce à sa créativité et à sa détermination, ainsi qu’au soutien de personnes comme MM. Jenkins et Goodwill, il a réalisé son rêve. Il a créé une vie meilleure et ouvert des portes à ses enfants et petits-enfants. En décidant de devenir un étudiant international, mon père m’a rendu un grand service. Sans lui, je ne serais jamais devenu vice-recteur dans une université. Et je n’aurais jamais eu l’occasion d’apporter ma contribution à la vie d’autrui, y compris celle d’étudiants internationaux comme mon père l’a été.

Comme tout enfant d’immigrants, je sais au fond de moi que je n’aurais pas pu devenir la personne que je suis sans le sacrifice qu’ont effectué mes parents. C’est mon devoir de m’en souvenir. Aujourd’hui, je chapeaute l’expérience des étudiants internationaux, et je garde en tête que la réalité des familles de ces étudiants va bien au-delà de la salle de classe.

L’histoire de mon père n’appartient pas au passé. Des étudiants internationaux vivent constamment la même chose. Tout récemment, j’ai discuté avec un jeune homme qui avait de la difficulté à trouver un emploi, alors que les politiques d’immigration exigent qu’on travaille pendant une certaine période pour pouvoir présenter une demande de résidence permanente et ainsi rester au Canada. Il a fini par travailler dans une chaîne de restauration rapide et dans un restaurant indien dont le propriétaire comprenait les difficultés qu’il vivait. Il n’est pas rare que les étudiants internationaux aient du mal à entrer dans des programmes coopératifs ou à trouver des stages ou un simple emploi, sans parler d’un emploi dans leur domaine.

Nous faisons venir des étudiants internationaux parce que nous voulons qu’ils viennent. Nous clamons qu’ils apportent une valeur ajoutée. Nous soutenons qu’ils favorisent la diversité au sein de nos communautés. Nous leur demandons de quitter leur famille, leurs enfants, leurs parents et leur foyer. Nous les invitons à venir enrichir l’expérience d’apprentissage de tous les étudiants, grâce à leurs perspectives variées. Et nous leur demandons leur argent. En échange, nous leur promettons que des portes s’ouvriront à eux ici et qu’ils auront la possibilité de devenir des citoyens canadiens.

Il y a beaucoup de choses que nous ne pouvons pas changer dans le système avec lequel ils sont appelés à composer lorsqu’ils entrent sur le marché du travail. Mais nous n’avons pas les mains liées non plus.

Nous pouvons envisager différemment les programmes de transition vers le marché du travail. Nous pouvons prendre l’initiative de créer des réseaux d’anciens étudiants qui seront là pour eux. Nous pouvons prévoir des ressources pour soutenir leur transition. Nous pouvons les accompagner pendant les deux années qui suivent l’obtention de leur diplôme, dans le prolongement de ce que nous faisons pour eux lorsqu’ils sont sur le campus. Et par-dessus tout, nous pouvons reconnaître que notre responsabilité envers eux ne s’arrête pas une fois qu’ils ont lancé leur mortier.

À PROPOS IVAN JOSEPH
Ivan Joseph
Ivan Joseph est vice-recteur aux affaires étudiantes à l’Université Wilfrid Laurier.
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