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EN MARGE

Combler le manque de données sur l’éducation postsecondaire

Avec un peu de volonté, on peut y arriver, selon des experts réunis au Congrès des sciences humaines.

par LÉO CHARBONNEAU | 29 JUIN 15

Imaginez que vous devenez sous-ministre de la santé et souhaitez vérifier de quelles données vous disposez sur le système de santé. Vous vous rendez toutefois compte que très peu de données existent sur les raisons des consultations des patients, que la collecte de données sur les médecins a été interrompue il y a des années et que vous n’avez accès à presque aucune information sur l’état de santé global de la population. Comment pouvez-vous alors prendre la moindre décision?

Tout cela n’est que pure fiction, du moins en ce qui a trait au système de santé canadien. Une situation analogue prévaut cependant en éducation postsecondaire, comme l’a fait remarquer Glen Jones lors d’une table ronde au sujet du manque de données dans ce secteur, le 2 juin dernier. La discussion se tenait dans le cadre du congrès annuel de la Société canadienne pour l’étude de l’enseignement supérieur, l’une des 70 associations participant au Congrès des sciences humaines à l’Université d’Ottawa. On m’avait demandé d’animer la table ronde en raison de mes billets récents signalant le manque de données fiables sur le système d’éducation postsecondaire canadien.

Expert de renom et professeur en enseignement supérieur à l’Institut d’études pédagogiques de l’Ontario, affilié à l’Université de Toronto, M. Jones a expliqué que cette situation perdure depuis des années : « Nous disposons de données de base sur les étudiants. Nous avons quelques données recueillies dans le cadre d’études longitudinales, le plus souvent ponctuelles. Nous avons décidé de cesser la collecte de données sur les professeurs à l’échelle nationale, bien que certains établissements aient essayé de pallier cette lacune. Mais la réalité, c’est que terriblement peu de données sont disponibles dans le système d’éducation postsecondaire. »

Lorsqu’il fait des comparaisons internationales et examine le type de données disponibles dans les systèmes étrangers, M. Jones constate que « le Canada se démarque par sa négligence. Lorsqu’on discute en privé avec un représentant de l’OCDE, l’une de ses premières questions sera “Mais que se passe-t-il avec les données au Canada?” C’est tout simplement gênant, » ajoute-t-il.

M. Jones soutient qu’il faudrait envisager la collecte de données comme un élément important de l’infrastructure publique. Il faut absolument y avoir accès pour tenir des discussions stratégiques fondées sur des faits. « Beaucoup des débats actuels sur les compétences et le lien entre enseignement supérieur et marché du travail sont vains, car nous avons trop peu de données pour comprendre les liens entre tous ces enjeux », dit-il.

Pour résoudre le problème, selon lui, le Canada a besoin d’un système de collecte de données beaucoup plus imposant, qui ne se limite pas à Statistique Canada. Certains efforts ont été faits pour combiner les données des universités et les diffuser, mais ces tentatives sont limitées « parce qu’il y a certaines choses que les universités ne souhaitent pas vraiment compter ou se sentent mal à l’aise de compter, ou encore qui coûtent trop cher à compter. En outre, dépenser pour la collecte de données n’est pas très payant politiquement, » reconnaît M. Jones.

Le deuxième intervenant de la table ronde était Alexandre Beaupré-Lavallée, chargé d’enseignement de l’éducation au Département d’administration et fondements de l’éducation à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal. Du point de vue de la recherche, a-t-il précisé, le problème ne tient pas seulement au manque de données, mais aussi à l’accès aux données et à leur qualité.

Sur le plan de la qualité des données, le caractère volontaire de la collecte pose souvent problème, puisque les établissements peuvent choisir de ne pas fournir certaines données. L’information sur les chargés de cours illustre bien ce phénomène : certains établissements peuvent en effet craindre l’image que renverront leurs données, ou comment elles seront interprétées.

En ce qui a trait à l’accès aux données, M. Beaupré-Lavallée a mentionné la profusion de ce qu’il appelle la « documentation occulte » sur l’enseignement supérieur. « L’ampleur des données produites par les établissements est phénoménale […] mais pour des raisons stratégiques, cette documentation n’est ni diffusée ni rendue publique, même si la majorité des données proviennent d’institutions publiques. » L’accès à ces données, selon lui, comblerait probablement beaucoup des lacunes actuelles. Enfin, M. Beaupré-Lavallée a appelé à la création d’un entrepôt centralisé de données sur l’éducation postsecondaire. « Même comme membre du corps professoral dans le domaine de l’enseignement supérieur, j’ai de la difficulté à suivre. »

C’est ce dernier point qui a récemment incité Michelle Nilson, qui participait aussi à la table ronde, à créer le Compendium of Canadian Postsecondary Education Data Sources (en anglais seulement). Mme Nilson, professeure adjointe à la Faculté d’éducation de l’Université Simon Fraser, a raconté qu’à son arrivée au Canada en 2006, elle s’est rendue compte que ses étudiants et elle n’avaient « accès à aucun lieu central où se procurer les données », contrairement à ce qui se fait aux États-Unis.

Mme Nilson a qualifié son projet de document vivant. « Il n’est pas du tout exhaustif, mais j’espère qu’il fera avancer le débat. »

Le document regroupe les données par catégories : étudiants et apprentissage, corps professoral et personnel, finances et établissements, etc. Trois critères d’inclusion sont imposés : les données doivent être canadiennes, peu importe l’échelon (gouvernement provincial ou fédéral, établissements, etc.), elles doivent être mises à jour périodiquement (aucune collecte ponctuelle) et provenir de sources primaires. Chaque fiche comprend le nom de l’organisation, les dates, la description de la ressource, les données recueillies, les mots clés et habituellement un lien vers le fichier de données, le tout accompagné des commentaires pertinents. Ses étudiants aux cycles supérieurs travaillent sur le projet de compilation.

Le dernier intervenant de la table ronde avait un tout autre message à transmettre au public. Ross Finnie, professeur à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa, s’est dit d’accord avec des propos de ses collègues, mais a nuancé : « d’un autre côté, je me concentre sur les possibilités, et je crois qu’elles sont plus nombreuses que jamais. Il faut seulement pousser un peu plus loin. »

Selon lui, les enquêtes longitudinales comme l’Enquête nationale auprès des diplômés ou la défunte Enquête auprès des jeunes en transition auront toujours un rôle à jouer, « mais les véritables perspectives d’avenir se trouvent du côté des données administratives ». Il a précisé que chaque établissement recueille des tonnes de données. Par exemple, « ils en savent énormément sur les étudiants à leur arrivée, leurs notes au secondaire, tous les cours qu’ils suivent et les résultats qu’ils obtiennent – c’est une mine d’information incroyable. »

Ces données permettent aux chercheurs de suivre le parcours universitaire des étudiants, puis de le mettre en correspondance avec leurs données fiscales après l’obtention du diplôme pour étudier la situation d’emploi des diplômés de différents programmes et classes socioéconomiques, entre autres paramètres.

Dans le cadre d’un projet pilote à l’Université d’Ottawa, M. Finnie a mis en correspondance les données fiscales de 98 pour cent des diplômés, examinant leur parcours jusqu’à 13 ans après l’obtention de leur diplôme. Son équipe de recherche élargit maintenant son champ d’action, 12 établissements s’étant joints au projet. Il souhaiterait en recruter encore plus, mais les provinces ont refusé d’obliger les établissements à participer.

La Colombie-Britannique se distingue toutefois à cet égard. La province recueille toutes les données administratives sur l’éducation postsecondaire et suit le cheminement des étudiants dans le système, permettant à M. Finnie de suivre leur trajectoire sur le marché du travail et d’établir des liens en remontant jusqu’au primaire et au secondaire. « Ces données sont uniques au monde, elles sont à portée de main et nous ne les utilisons pas. Il faut pousser plus loin et miser sur la collaboration. Tout le monde doit être mis à contribution. »

À PROPOS LÉO CHARBONNEAU
Léo Charbonneau
En 2000, Léo Charbonneau est entré au service d’Affaires universitaires comme rédacteur principal et a été nommé rédacteur en chef adjoint trois ans plus tard. Il a travaillé 10 années au Medical Post à titre de chef de la rédaction et réviseur de chroniques à Montréal. C’est lui qui a proposé de rédiger le blogue officiel d’Affaires universitaires, En marge, en partie pour se rapprocher du lectorat.
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