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EN MARGE

En politique, les émotions ne devraient pas primer sur la raison

Au risque de nuire à la société.

par LÉO CHARBONNEAU | 24 FEV 14

Vous laissez-vous guider par vos émotions? Votre cœur a-t-il préséance sur votre tête? Les spécialistes des sciences du comportement qualifient de processus cognitif double la dualité qui se manifeste au quotidien entre raison et passion pour nous aider à gérer les situations qui se présentent.

Dans l’arène politique, il ne fait nul doute que les émotions ont préséance sur la raison depuis une trentaine d’années, et ça n’a rien de positif, selon Joseph Heath, directeur du Centre pour l’éthique de l’Université de Toronto. Voici son raisonnement.

Le 11 février dernier, M. Heath s’est adressé à un auditoire sur la Colline du Parlement dans le cadre de la série de causeries Voir grand, organisée par la Fédération canadienne des sciences humaines. Le lauréat de la Fondation Trudeau en 2012 a ouvert son exposé sur une anecdote au sujet de l’ancien premier ministre Pierre Elliott Trudeau (la causerie organisée en matinée était coparrainée par la Fondation Trudeau).

Lorsque M. Trudeau a fait son entrée en politique dans les années 1960, « la raison avant la passion » est devenue sa devise personnelle. Il entendait l’appliquer à la défense du concept du fédéralisme. Comme M. Heath l’a expliqué, en matière de lutte entre fédéralisme canadien et nationalisme « sous-fédéral » (au Québec), M. Trudeau estimait que l’avantage va au nationalisme, surtout lorsqu’il est orienté vers la solidarité ethnique ou de groupe. Dans ce contexte, le nationalisme revêt un attrait émotionnel important, tandis que le fédéralisme – qui est, en substance, un compromis pragmatique – n’a tout simplement pas la même résonance.

M. Trudeau sous-entendait par ce propos que « dans tout débat très émotif, certaines positions stratégiques seraient forcément désavantagées, parce qu’elles reposent sur des motifs rationnels plutôt que sur les émotions. Le débat n’est pas neutre », explique M. Heath. Les émotions dominent, alors que M. Trudeau souhaitait plutôt que la raison ait préséance.

Cinquante ans plus tard, cette dualité est plus d’actualité que jamais. « À mes yeux, il est évident qu’il existe actuellement une dynamique au sein de notre démocratie qui a pour effet d’évincer les appels à la raison […] et il faut reconnaître qu’il s’agit d’une situation fondamentalement non viable », poursuit M. Heath.

Des explications du côté des sciences cognitives

Des percées récentes dans les sciences cognitives font la lumière sur ce dilemme. La terminologie a également subi quelques modifications, les chercheurs opposant maintenant la raison à l’intuition plutôt qu’aux émotions. L’idée de base étant « que l’esprit humain fait appel à deux styles très différents de cognition, de façons distinctes d’aborder et de résoudre les problèmes ». L’intuition serait le « premier système », et la raison, le « deuxième système ».

La raison est, sans surprise, le processus souvent privilégié par les chercheurs. Elle présente quatre caractéristiques essentielles : elle s’appuie sur le langage, elle est linéaire (les pensées s’enchaînent), il s’agit d’un processus conscient (chaque étape de l’argument est explicite et accessible), et elle est « volontaire », dans le sens qu’elle nécessite une attention et une concentration totales. Ce processus est plutôt lent, fait remarquer M. Heath.

L’intuition présente pour sa part un ensemble de systèmes cognitifs dont la principale caractéristique est de ne posséder aucune des caractéristiques de la raison, explique M. Heath. Tout d’abord, elle est extrêmement rapide. La reconnaissance faciale en est un bon exemple. « Quand nous passons à côté de quelqu’un, nous n’avons que quelques secondes pour décider si nous connaissons cette personne, si nous devons la saluer. Comme par magie, notre cerveau nous fournit la réponse. Il s’agit d’un processus très complexe, mais notre cerveau l’effectue en quelques secondes. » C’est également un processus inconscient, dans le sens où notre cerveau a résolu le problème à notre insu. De plus, contrairement à la raison, l’intuition nécessite peu d’effort.

Collectivement, toutes ces caractéristiques génèrent une disposition psychologique à la paresse cognitive. « Quand nous sommes confrontés à un problème, nous tentons de le résoudre de la façon la plus facile possible. Nous déployons d’abord les ressources du premier système, l’intuition », poursuit M. Heath. C’est seulement si nous soupçonnons que la réponse est erronée que « nous nous arrêtons pour réfléchir au problème ».

Malcolm Gladwell a publié un livre sur l’incroyable pouvoir de l’intuition, intitulé Blink: The Power of Thinking without Thinking. « Nous sous-estimons le pouvoir de l’intuition; elle est en fait beaucoup plus puissante que ce que nous croyons », affirme M. Heath.

La raison, « une formule pour perdre les élections »

Cette dualité de l’esprit peut devenir pernicieuse lorsqu’elle est appliquée sans réfléchir en politique. De nos jours, le fait de présenter des politiques à la population en misant sur le rationnel est « essentiellement une formule pour perdre les élections ». Pour reprendre les paroles de Frank Lutz, conseiller politique et stratège du parti républicain, « ce n’est pas ce que vous dites qui importe, mais les sentiments que vous inspirez aux gens ». Peu importe si l’idée est fausse, car elle pourrait être porteuse d’une vérité émotionnelle plus profonde.

Pas si vite, prévient M. Heath. L’intuition, semble-t-il, a certaines failles. Pour reprendre un terme informatique, elle est « pleine de bogues… elle fait beaucoup d’erreurs ». Du point de vue de l’évolution, la vitesse est importante, mais elle opère parfois au détriment de l’exactitude. Et comme l’intuition est un processus inconscient, il est difficile de reprogrammer l’esprit.

M. Heath donne trois exemples de ces « bogues » dans un contexte d’interactions sociales : 1) nous considérons que les dommages causés à des personnes identifiables sont pires que ceux causés à des personnes non identifiables; 2) nous considérons que les dommages causés à une seule personne sont pires que les dommages causés à un groupe de personnes; 3) nos systèmes de châtiment renforcent la coopération, mais lorsque quelqu’un enfreint les règles et s’en tire, notre réflexe est de mettre fin à la coopération. Par conséquent, les « systèmes de coopération ont tendance à s’effilocher de façon très caractéristique ».

Trudeau avait raison

Comment échapper à l’emprise de l’intuition? « Nous contournons ces bogues de différentes façons, à petite et à grande échelle, explique M. Heath. Nous cernons les situations où notre intuition nous joue des tours, et nous l’ignorons intentionnellement ou, encore mieux, nous mettons en place des institutions dont la fonction est de contrer ces dispositions mal adaptées héritées de l’évolution préhistorique. » M. Heath conclut que Pierre Elliott Trudeau avait fondamentalement raison : certains arrangements institutionnels, comme le fédéralisme, dont la fonction est de promouvoir la coopération à l’échelle sociétale, reposent sur la raison.

« Je crois que c’est une grave erreur de considérer la dualité cœur-tête comme un simple fait de la nature. C’est une situation que nous avons laissé s’installer et que nous laissons perdurer. » De plus, poursuit-il, « il est important de savoir reconnaître une situation qui est fondamentalement non viable. Une démocratie entièrement dominée par la démagogie ne constitue pas un système politique stable, et une situation où les émotions l’emportent continuellement sur la raison n’est pas compatible avec le maintien d’une grande civilisation, ou d’une démocratie. »

Alors, que faire? Je crains de vous décevoir. Comme l’a expliqué M. Heath, la raison est un processus lent. Le conférencier a donc manqué de temps. Par contre, il traite abondamment de la question dans le livre Enlightenment 2.0, qui paraîtra le 15 avril chez HarperCollins. Une piste : l’auteur prône un nouveau système politique « au ralenti », qui ouvrirait la voie à un « second siècle des Lumières ».

À PROPOS LÉO CHARBONNEAU
Léo Charbonneau

En 2000, Léo Charbonneau est entré au service d’Affaires universitaires comme rédacteur principal et a été nommé rédacteur en chef adjoint trois ans plus tard. Il a travaillé 10 années au Medical Post à titre de chef de la rédaction et réviseur de chroniques à Montréal. C’est lui qui a proposé de rédiger le blogue officiel d’Affaires universitaires, En marge, en partie pour se rapprocher du lectorat.

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