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EN MARGE

Trois scénarios catastrophes pour l’enseignement supérieur aux États-Unis

La situation au Canada est-elle inquiétante? Probablement pas.

par LÉO CHARBONNEAU | 27 JUIN 12

À lire ce qui s’écrit au sujet de l’enseignement supérieur de nos jours, on peut facilement avoir l’impression que cette institution se trouve sur un sol instable, prête à s’effondrer. Les universités sont sans aucun doute confrontées à de grands défis, mais le discours actuel – surtout celui aux États-Unis – me paraît extrêmement pessimiste. Voici trois scénarios catastrophes qui font actuellement l’objet de débats.

1. L’enseignement supérieur est une bulle sur le point d’éclater

Reprenant une métaphore économique, plusieurs analystes soutiennent que l’enseignement supérieur est surévalué et que son marché s’effondrera lorsque les gens en prendront conscience, comme dans le cas du marché immobilier aux États-Unis en 2008 et de la bulle des nouvelles technologies quelques années auparavant. Cette hypothèse semble avoir été formulée pour la première fois dans un article en ligne paru au début de 2011. L’idée a rapidement été reprise par The Economist, le magazine New York et plusieurs autres.

The Economist résume ainsi la situation : « Les frais de scolarité sont trop élevés, les dettes sont trop lourdes et de plus en plus d’éléments viennent confirmer que les retombées sont surévaluées. Ajoutez à cela le fait que les politiciens font tout en leur pouvoir pour élargir l’offre en enseignement supérieur… difficile de voir comment la catastrophe peut être évitée. »

L’hypothèse de la bulle n’a pas manqué d’être contestée. Inside Higher Ed, The Chronicle of Higher Education et Slate ont tous apporté de solides arguments qui font éclater cette hypothèse.

2. L’enseignement supérieur est comparable à l’industrie moribonde des journaux imprimés

Selon Thomas Kunkel, directeur du Collège St. Norbert situé au Wisconsin, « l’industrie des journaux imprimés et le milieu de l’enseignement supérieur ont manqué de reconnaître Internet comme un concurrent de plus en plus menaçant ou comme un outil à exploiter. Tous deux se sont montrés réticents à améliorer leurs produits de base. En fait, ils ont continué de fonctionner dans leur bulle, croyant qu’ils pouvaient poursuivre leurs activités comme ils l’ont toujours fait, c’est-à-dire en imposant d’importantes hausses de tarifs comme s’ils disposaient de droits souverains, ou en prenant les jeunes adultes pour acquis. Les journaux imprimés et l’enseignement supérieur se sont tous deux crus immortels. »

En prime : Les universités ont également été comparées à l’industrie automobile moribonde, à l’entreprise Kodak en faillite et à la défunte chaîne de librairies Borders.

3. L’enseignement supérieur se dirige vers un « grand bouleversement »

L’idée du grand bouleversement (le « Great Disruption » en anglais) a été popularisée par Michael Staton, président et chef de la direction de la société américaine Inigral, qui a soutenu en septembre dernier que l’actuel modèle commercial des universités n’est plus fonctionnel. Traçant une analogie avec l’industrie moribonde des journaux imprimés, le grand bouleversement fait référence à l’effet dévastateur qu’aura l’enseignement en ligne sur les universités traditionnelles.

Comme preuve de l’imminence du grand bouleversement, beaucoup d’analystes soulignent le succès remporté par l’expérience de l’Université Stanford, dans le cadre de laquelle 160 000 personnes se sont inscrites à un cours d’introduction à l’intelligence artificielle offert gratuitement en ligne et donné par les professeurs Sebastian Thrun et Peter Norvig. M. Thrun a depuis démarré sa propre université en ligne, baptisée Udacity. Harvard et le MIT ont récemment annoncé leur intention d’offrir des cours gratuits en ligne dans le cadre du projet edX, tandis que d’autres universités – dont Stanford – feront de même par l’intermédiaire de Coursera.

Ces changements ont donné lieu à de remarquables hyperboles. M. Thrun a notamment prédit qu’il n’y aura plus que 10 établissements d’enseignement supérieur dans le monde d’ici 50 ans. Un chroniquer du magazine Forbes estime quant à lui que 90 pour cent du corps professoral n’aura plus sa raison d’être d’ici 20 ans en raison de la popularité grandissante de l’éducation de masse en ligne.

Je me trompe peut-être, mais je n’ai pas conscience d’une telle croissance de la demande pour l’éducation en ligne, du moins pas au sein du segment clé formé des étudiants à temps plein au premier cycle. Je suis plutôt de l’avis d’Alex Usher, du cabinet-conseil canadien Higher Education Strategy Associates, lorsqu’il affirme : « Des expériences très intéressantes en matière d’éducation se déroulent actuellement. L’une ou l’autre de ces expériences représente-t-elle une menace sérieuse pour les universités? La réponse est non, car tout le monde considère l’éducation comme une activité sociale qui nécessite un niveau d’interaction beaucoup plus important que ne le permet l’enseignement en ligne. »

Finalement, ce discours alarmiste n’est pas réellement nouveau. En 1997, Forbes citait Peter Drucker : « D’ici 30 ans, les grands campus seront des reliques du passé. Les universités ne survivront pas. [Internet] constitue un changement aussi important que l’invention de l’impression. Le système ne pourra tenir longtemps. » Nous verrons dans 15 ans s’il avait raison. Qui veut parier?

À PROPOS LÉO CHARBONNEAU
Léo Charbonneau
En 2000, Léo Charbonneau est entré au service d’Affaires universitaires comme rédacteur principal et a été nommé rédacteur en chef adjoint trois ans plus tard. Il a travaillé 10 années au Medical Post à titre de chef de la rédaction et réviseur de chroniques à Montréal. C’est lui qui a proposé de rédiger le blogue officiel d’Affaires universitaires, En marge, en partie pour se rapprocher du lectorat.
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