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L'aventure universitaire

Le mythe du talent naturel en enseignement

Une croyance qui minimise l’importance de la discipline et du travail.

par JESSICA RIDDELL | 16 JAN 19

Le talent naturel en enseignement, ou même en recherche, est un mythe. Les deux activités nécessitent du travail, de la réflexion, de la ténacité, de la résilience et une conviction de pouvoir progresser et s’améliorer en tant qu’universitaire, personne et citoyen. On ne devient pas miraculeusement, du jour au lendemain, un grand chercheur aux études supérieures, tout comme on ne se présente pas devant sa première salle de classe déjà en pleine possession de ses moyens.

Et pourtant, le mythe du talent naturel en enseignement demeure.

Pourquoi entretenons-nous de telles idées par rapport à l’enseignement, alors que nous savons que l’apprentissage est un travail de longue haleine? Pourquoi croyons-nous pouvoir aider, avec une formation longue et rigoureuse, les étudiants à maîtriser des concepts difficiles, alors que nous ne sommes pas prêts à accorder la même attention à notre perfectionnement en tant que professeurs? Pourquoi tenons-nous tant à perpétuer un mythe qui contredit la mission fondamentale de l’université, consacrée à l’apprentissage?

Il est temps de nous défaire de cette idée. Le mythe du talent naturel ne sert les intérêts de personne et nie l’existence des parcours difficiles et des sujets de contestation conceptuels essentiels au processus d’apprentissage.

Avant toute chose, que voulons-nous normalement dire en parlant d’un talent naturel en enseignement? D’après mon expérience, il est le plus souvent question d’une personne charismatique qui arrive à capter l’attention des étudiants dans un grand amphithéâtre. Cette personne porte souvent l’étiquette légèrement péjorative de « maître du jeu », qui évoque le recours au monologue et un certain nombrilisme. Le modèle du « guide accompagnateur » est souvent proposé comme solution de rechange, car il est davantage « axé sur l’apprenant ».

Lorsqu’on remet en question le mythe du talent naturel, on s’aperçoit rapidement que ce qui définit l’excellence en enseignement est à la fois réducteur et prétentieux. Les dommages sont doubles : d’abord, il enlève aux professeurs la liberté d’exprimer leur propre style, démarche, philosophie pédagogique et conception en matière d’apprentissage et d’enseignement. Ensuite, faire l’éloge du rendement en classe peut, dans certains cas, avoir un double tranchant.

Par ailleurs, en perpétuant le mythe du talent naturel en enseignement, nous surestimons les habiletés innées, aux dépens de la discipline et du travail. Ce qui peut sembler sans effort et « naturel » est parfois le résultat d’une expérience durement acquise. Baldassare Castiglione, un courtisan italien du XVIsiècle, a élaboré une théorie sur le sujet, la sprezzatura, dans son Livre du courtisan. Il invite les courtisans à étudier et à s’exercer sans compter les heures, mais à faire en sorte que tous leurs gestes et paroles semblent complètement naturels et sans effort.

Les recherches sur la science de l’expertise confirment la conception moderne du perfectionnement avancée par Castiglione. Selon Anders Ericsson et Robert Pool, les « experts » (les gens qui excellent dans leur domaine et ont atteint un niveau de rendement élevé) ont besoin de « pratique délibérée ». Dans leur livre Peak: How All of Us Can Achieve Extraordinary Things, ceux-ci font valoir que l’apprentissage ne constitue pas un moyen de réaliser son plein potentiel puisque le potentiel n’est soumis à aucune limite prédéfinie. Il vise plutôt à créer son propre potentiel, ce que nous avons tous la capacité de faire.

Un professeur qui enseigne depuis 30 ans n’est pas nécessairement meilleur en classe parce qu’il a des milliers d’heures d’expérience. On pourrait croire qu’on ne fait que s’améliorer avec le temps, mais selon Ericsson et Pool, « les habiletés automatiques se détériorent graduellement en l’absence d’un effort d’amélioration délibéré ». Les experts se fixent des objectifs précis et ciblés, se forcent à sortir de leur zone de confort, sont constants, tenaces et avides de commentaires, et prennent le temps d’assimiler leurs séances de pratique délibérée, souvent intenses.

Pour comprendre comment se manifeste le concept de perfectionnement en enseignement, il faut d’abord considérer l’enseignement comme un apprentissage, de la même manière que la recherche libre. Pour ce faire, il faut commencer par se poser une question, puis lire tout ce qui la concerne, élaborer des méthodologies pour l’étudier, recueillir de l’information à son sujet et en faire la synthèse pour espérer contribuer de quelque façon au domaine. Ces étapes nous viennent naturellement dans nos disciplines, et il est temps de les appliquer à l’enseignement. Le talent naturel en enseignement n’existe pas, et nous avons tous la capacité de créer notre propre potentiel en tant qu’apprenants et enseignants. Quel vent de liberté!

À PROPOS JESSICA RIDDELL
Jessica Riddell
Jessica Riddell est professeure au département d’anglais de l’Université Bishop’s, ainsi que titulaire de la chaire Stephen A. Jarislowsky pour l’excellence en enseignement au baccalauréat et récipiendaire du Prix national 3M d’excellence en enseignement. Elle est également directrice générale de la Maple League of Universities.
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