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L'aventure universitaire

Les sciences humaines : une source d’espoir en ces temps tumultueux

Les leçons de Chaucer sur la renommée, les rumeurs et les fausses nouvelles.

par JESSICA RIDDELL | 18 AOÛT 17

Depuis des années, des universitaires et des intellectuels de la sphère publique se portent à la défense des arts libéraux au moyen d’arguments philosophiques pointus, sans pour autant qu’il n’y ait de répercussions positives sur l’opinion publique. Mais voilà que, contre toute attente, la tourmente politique actuelle sur la scène internationale s’avère une bénédiction pour les sciences humaines : elle nous fait réaliser, de manière flagrante, à quel point la lecture attentive, l’esprit critique et le raisonnement éthique sont désormais incontournables.

En tant que professeure de littérature du Moyen-Âge et de la Renaissance, un de mes principaux défis est d’aider les étudiants à trouver une façon d’aborder des textes qui, de prime abord, semblent étranges et intimidants. Mais depuis les élections américaines de 2016, je remarque les efforts croissants que déploient les étudiants pour comprendre le monde complexe et déroutant qui les entoure. Les sciences humaines en général, et plus particulièrement la littérature, les dotent d’outils incroyablement utiles pour jeter un regard neuf sur le contexte mondial actuel.

Dans mes cours de littérature médiévale, je mets habituellement au programme Le Palais de la renommée (The House of Fame) de Geoffrey Chaucer, une œuvre qui offre une vision onirique du XIVe siècle. Le narrateur de cet ambitieux poème allégorique raconte comment ses rêves le transportent au Palais de la renommée, où se pressent des gens qui viennent implorer la déesse de la renommée de leur accorder la gloire éternelle.

Selon Chaucer, la célébrité est complètement arbitraire : des âmes méritantes sont éconduites, des personnes mal intentionnées voient leur souhait exaucé et d’autres qui font le bien sans chercher la gloire sont portées aux nues. La renommée ne respecte aucune structure et ne présente aucun besoin de justification. En notre ère de (post-)téléréalité, ce concept est particulièrement facile à comprendre. Lorsque nous parlons de la célébrité dans le contexte culturel contemporain, les étudiants sont frappés par la nature instable de la popularité (et de l’impopularité) puisqu’elle est soumise à la tyrannie du cyberespace. Cet aspect ne change pas, même si les méthodes de diffusion évoluent.

Dans le climat politique actuel, ce poème est d’autant plus d’actualité que Chaucer y évoque une maison des rumeurs, faite de branches et de brindilles, dont il est facile d’entrer et de sortir. Parfois, vérité et mensonge s’y bousculent et se retrouvent coincés. Aucun des deux ne parvenant à déterminer qui a préséance sur l’autre, ils finissent par s’unir et se jurent fidélité. Lorsqu’ils se retrouvent devant la déesse de la renommée, celle-ci accorde à chacun pour un temps déterminé un rang social qui sera annoncé au monde entier.

Le poème de Chaucer rappelle étrangement notre propre réalité politique, ponctuée de « faits alternatifs », de « fausses vérités » et de « nouvelles trafiquées » décriées par le président américain sur Twitter, et marquée par une administration ouvertement hostile à la liberté de presse. Bien avant que ces personnages n’entrent en scène et réclament leur heure de gloire, Chaucer faisait valoir que la vérité était un concept désordonné, complexe et insaisissable, et nous invitait à réfléchir de façon attentive et nuancée à la manière dont il nous est possible de connaître le monde qui nous entoure.

Bien évidemment, les étudiants sont consternés de constater que l’histoire se répète et que nous faisons encore face aux problèmes soulevés par Chaucer il y a 650 ans. Si nous n’avons pas trouvé de solution après tout ce temps, s’exclament-ils, ne sommes-nous pas condamnés à répéter les mêmes erreurs à l’infini? Heureusement, ce qui d’un point de vue s’apparente au désespoir peut, d’un autre angle, être perçu comme une source d’espoir.

En sciences humaines, nous ne croyons pas en une réponse unique ni en une vérité absolue. Nous nous efforçons plutôt d’être ouverts à la complexité, ainsi qu’à l’inconfort et au désordre qui en découlent, dans le but d’accéder à une vérité inclusive, nuancée et riche, propice aux débats. Les réponses et les vérités existent, mais elles sont le fruit d’une interaction dynamique entre le contexte, les données probantes et la théorie. Comme ces conditions changent constamment, les réponses évoluent toujours elles aussi.

Lors d’une allocution prononcée à l’occasion de la collation des grades du Collège Wellesley en 1992, Hillary Clinton avait affirmé ce qui suit : « Chaque nouvelle génération nous amène ailleurs. Mais alors que le changement est inévitable, le progrès ne l’est pas. Le changement est une loi de la nature; le progrès, le défi d’une vie et d’une société. »

Ce qui sépare le désespoir de l’espoir est la capacité de reconnaître que le savoir est désordonné, et même de s’en réjouir. Si nous pouvons enseigner à nos étudiants à se familiariser avec ces difficultés, sans oublier de les accepter nous aussi en tant que chercheurs et professeurs, tous les espoirs seront permis et nous assisterons à un engagement renouvelé envers la lecture attentive, la pensée critique et le raisonnement éthique.

À PROPOS JESSICA RIDDELL
Jessica Riddell
Jessica Riddell est professeure au département d’anglais de l’Université Bishop’s, ainsi que titulaire de la chaire Stephen A. Jarislowsky pour l’excellence en enseignement au baccalauréat et récipiendaire du Prix national 3M d’excellence en enseignement. Elle est également directrice générale de la Maple League of Universities.
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