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L'aventure universitaire

Qualité de l’enseignement au premier cycle : une discussion franche s’impose

Déjà admirable, le système d’enseignement supérieur canadien pourrait être exceptionnel.

par JESSICA RIDDELL | 31 OCT 19

Il a quelques mois, on m’a demandé de faire partie d’un panel organisé par Affaires universitaires sur l’avenir de l’enseignement supérieur au Congrès des sciences humaines, à Vancouver. Cette question nous servait de piste de réflexion : Qu’est-ce qui vous empêche de dormir la nuit? L’idée même de faire partie d’un panel avec des universitaires de la trempe de Shannon Dea et de Creso Sá m’a fait perdre le sommeil pendant plusieurs nuits, et la question m’est restée en tête pendant des semaines.

Bien des choses (ainsi que deux petits êtres humains) me gardent éveillée la nuit. Je me demande par exemple comment rendre le milieu universitaire plus équitable, diversifié et inclusif; comment faire de la place aux chercheurs en début de carrière et permettre aux étudiants de s’exprimer; comment décoloniser nos établissements; comment mettre en valeur l’entreprise intellectuelle que sont l’enseignement et l’apprentissage; comment faire valoir la pertinence des sciences humaines, et ainsi de suite. À l’approche de la date fatidique, j’ai été prise de panique. J’ai rédigé plusieurs textes sur différents sujets et me suis demandé avec angoisse ce que je pourrais bien apporter à la conversation.

Puis j’ai compris : au lieu de chercher ce qui m’empêchait de dormir la nuit, j’ai pensé à ce qui me faisait sortir du lit le matin. Soudainement, tout est devenu clair. Ce qui me pousse à me lever, c’est la conviction profonde qu’en travaillant ensemble, nous pouvons améliorer la qualité de l’enseignement au premier cycle au Canada.

Qu’est-ce qui fait la qualité d’un programme de premier cycle? Les pratiques à forte incidence (PFI) nous en donnent une idée. Selon George Kuh, les PFI sont des principes fondés sur des données probantes ayant une incidence claire sur l’apprentissage, l’engagement et la rétention des étudiants. En voici des exemples :

  • travail collaboratif
  • participation aux travaux de recherche d’un professeur
  • cours axés sur l’écriture
  • expériences déterminantes dès la première année
  • expériences intellectuelles communes (habituellement par l’entremise de communautés d’apprentissage)
  • apprentissage par le service et l’action communautaire
  • apprentissage par l’expérience (stages, programmes coopératifs, expériences sur le terrain, travaux pratiques, etc.)
  • études internationales sur le terrain et apprentissage à l’étranger
  • travail de synthèse (projet ou thèse de fin d’études, portfolio, etc.)

Si ces principes sont largement perçus comme des gages de qualité, comment se fait-il qu’ils ne soient pas intégrés à tous les programmes de premier cycle au pays? Cela tient en partie au fait que les PFI nécessitent souvent beaucoup de ressources. Un cours axé sur l’écriture suppose de petits groupes, le travail avec un professeur sur un projet de recherche exige temps, formation et supervision, et l’apprentissage par le service nécessite un énorme soutien logistique et des échanges soutenus entre les étudiants, les professeurs et la collectivité.

En clair, les universités sont dissuadées d’adopter des PFI. Les formules de financement provinciales encouragent à accroître rapidement l’effectif étudiant au premier cycle. On perçoit donc les étudiants comme une source de revenus plutôt que comme des êtres en trois dimensions qui s’engagent dans un cheminement d’apprentissage sinueux, mais décisif. Des tendances alarmantes se dessinent donc depuis une vingtaine d’années. En Ontario, par exemple, les établissements de premier cycle comptant moins de 10 000 étudiants sont aujourd’hui une rareté, et les établissements d’arts libéraux de petite taille mettent leurs finances en péril en voulant rester petits.

Soyons clairs : je ne dis pas que les grandes universités axées sur la recherche offrent des programmes de premier cycle de moindre qualité. Certaines des plus grandes universités se distinguent même par des programmes, des départements et des instituts remarquables qui ont un effet bénéfique sur l’apprentissage et l’engagement étudiant. Je ne prétends pas non plus qu’il existe une corrélation directe entre la taille des groupes et la qualité de l’enseignement. En effet, je suis convaincue qu’on peut incarner la curiosité, le courage et l’ouverture d’esprit aussi bien dans un groupe de 600 étudiants que dans un groupe de 20.

Je suis aussi la première à dire que le Canada est le meilleur endroit au monde pour obtenir une formation universitaire de qualité à coût abordable grâce au financement public. Nous sommes le premier pays de l’OCDE pour le nombre de diplômés collégiaux et universitaires. Notre système d’enseignement supérieur est aussi un « moyen efficace de lutter contre les inégalités de revenus extrêmes, comme on en voit aux États-Unis et au Royaume-Uni. » Un récent sondage de l’Association canadienne des professeures et professeurs d’université révèle que « la plupart des Canadiens croient qu’il importe plus que jamais d’acquérir une formation postsecondaire, en dépit même de tous les changements qui surviennent au sein de l’économie et de la société. »

Je crois malgré tout que nous devons avoir une discussion franche et potentiellement difficile au sujet de la qualité de l’enseignement supérieur au premier cycle au Canada. J’ai récemment appris que 90 pour cent des étudiants dans les universités canadiennes s’arrêtent au premier cycle. Malgré cela, nous n’accordons pas 90 pour cent de notre attention à cet enjeu.

Il s’agit d’un problème typiquement canadien : nous réussissons plutôt bien là où nous pourrions exceller. Le milieu de l’enseignement supérieur possède la curiosité, la créativité et la capacité de collaborer nécessaires pour donner à la prochaine génération les moyens d’opérer des changements positifs.

À PROPOS JESSICA RIDDELL
Jessica Riddell
Jessica Riddell est professeure agrégée au département d’anglais de l’Université Bishop’s, ainsi que titulaire de la chaire Stephen A. Jarislowsky pour l’excellence en enseignement au baccalauréat et récipiendaire du Prix national 3M d’excellence en enseignement.
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