Passer au contenu principal
L'aventure universitaire

Tendre l’oreille aux diseurs de vérités qui dérangent dans le milieu universitaire

Dans son ultime chronique pour Affaires universitaires, Jessica Riddell explique qu'il faut écouter pour rétablir l’équilibre dans l’enseignement supérieur.

par JESSICA RIDDELL | 19 OCT 20

Plus de six mois après le début de la pandémie mondiale, notre capacité à vivre et à travailler sous la contrainte commence à s’étioler. Nous devenons grincheux à mesure que s’épuise notre adrénaline, qui nous a permis de tenir le coup en cette période de stress intense. Ce que la psychologue américaine Ann Masten appelle notre « capacité de rebond » diminue, et la lassitude s’installe.

Récemment, une de mes collègues m’a dit que son établissement lui adressait chaque semaine des courriels contenant les habituels conseils pour prendre soin de soi (dormir, bouger, respirer…), mais agrémentés de publicités pour des cours de santé mentale offerts moyennant des frais non négligeables. « Comment est-ce possible, m’a-t-elle dit, que l’établissement responsable de mon mal-être me demande de payer pour y échapper? »

Sa question requiert une discussion d’envergure sur ce que font nos établissements pour nous proposer des milieux de travail sûrs, durables et sains.

Shakespeare — mon guide favori pour appréhender des problèmes complexes — propose à la toute fin du Roi Lear un conseil pour gérer les traumatismes :

« Au poids de ce sombre temps, il faut nous soumettre

Dire ce que nous sentons, non ce que nous devrions dire. »

J’ai toujours eu du mal avec la morale excessive qui clôt cette pièce mettant en scène l’effondrement d’un être et d’une société, la détérioration du décorum et de la décence, ainsi que la mise de côté de la justice et de la vérité. On dirait que Shakespeare coiffe le tout d’une boucle même si les corps souillent la scène.

Les vers précités prennent pour moi une résonance particulière en ce « sombre temps » que nous vivons. Comment commencer à « dire ce que nous sentons » alors qu’on nous incite sans cesse à faire preuve de résilience et à « reconstruire en mieux »? (Cette nouvelle formule accrocheuse me donne envie de hurler!)

La résilience est une vertu qui mérite d’être cultivée, mais quand le système appelle les gens à en faire preuve pour ne pas avoir à se réformer lui-même à leur profit, il y a un gros problème. L’auteur américain Andrew Zolli présente la chose autrement : « Alors que la durabilité vise à rétablir l’équilibre du monde, la résilience consiste à chercher comment se débrouiller dans un monde déséquilibré. »

Allons-nous continuer à tolérer la détérioration de nos conditions de vie ou sommes-nous prêts à faire le nécessaire pour changer un système qui nous rend malheureux? Comment faire pour rétablir l’équilibre du monde alors que nous vivons dans un déséquilibre constant? Le Roi Lear propose une piste si nous sommes prêts à écouter.

La plus importante leçon à tirer de cette pièce est que les bons dirigeants s’entourent de gens qui osent dire des vérités qui dérangent, les appellent à voir les choses et à penser autrement. Au début de la pièce, la cour de Lear est un lieu où ses sujets peuvent s’exprimer avec audace. Le fou du roi a pour mission première de dire la vérité au monarque, le plus fidèle conseiller remet en cause les décisions et la fille favorite du roi est celle qui refuse de le flatter.

Or, dès l’instant où Lear bannit ces diseurs de vérités, sa chute est tout aussi rapide qu’inévitable. Son monde et son esprit sont déséquilibrés.

À l’époque de Shakespeare, les diseurs de vérités occupaient une place de choix dans les cours royales. Les foyers nobles employaient des bouffons chargés de dénoncer excès, avarice et corruption sans crainte de représailles. Même s’il n’hésitait pas à dénoncer la cupidité, le fou d’Henri VIII, Will Sommers, était si apprécié qu’il figurait même sur les portraits de la famille royale. Les fous de la Renaissance étaient socialement marginalisés, mais respectés parce qu’ils véhiculaient des points de vue différents et relayaient les voix des catégories sous-représentées dans les centres de pouvoir.

Si les institutions nous font souffrir, que faire pour y remédier? Au dirigeant qui souhaite échapper au malheur, Lear donne un conseil : « Expose-toi à souffrir ce que souffrent les misérables. » Les gens au pouvoir ont en effet plus de mal que les autres à comprendre ce que vivent les pauvres et les démunis. La révélation qu’a Lear — que l’on doit autoriser les marginaux à proférer des vérités qui dérangent et qu’il faut les écouter — survient trop tard pour qu’il puisse guérir le corps politique. Mais pour nous, il n’est pas trop tard.

La pandémie de COVID-19 n’est pas du tout le « formidable vecteur d’égalité » que beaucoup imaginaient au départ. C’est en revanche un formidable révélateur de vérités, mettant en lumière les inégalités structurelles et le racisme systémique de nos sociétés. Pour créer des milieux de travail durables, sûrs et sains, nous devons réfléchir aux causes profondes du déséquilibre actuel et permettre aux diseurs de vérités de remettre en question les postulats dominants sans crainte de représailles.

Comment rétablir l’équilibre dans l’enseignement supérieur? Nous devons écouter nos étudiants, surtout ceux des catégories traditionnellement écartées du débat. Nous devons aussi écouter les aspirants professeurs en situation précaire dont la charge de travail est disproportionnée. Il nous faut enfin entendre et respecter les différents points de vue de nos conseils et sénats, ce qui est essentiel à une gouvernance collaborative.

Après cinq ans, ceci est mon ultime chronique pour Affaires universitaires. Je me mets en retrait pour permettre aux diseurs de vérités d’utiliser cet espace pour nous mettre face à nos responsabilités en ces temps où nous aspirons à un avenir porteur d’espoir et équilibré.

À PROPOS JESSICA RIDDELL
Jessica Riddell
Jessica Riddell est professeure au département d’anglais de l’Université Bishop’s, ainsi que titulaire de la chaire Stephen A. Jarislowsky pour l’excellence en enseignement au baccalauréat et récipiendaire du Prix national 3M d’excellence en enseignement. Elle est également directrice générale de la Maple League of Universities.
COMMENTAIRES
Laisser un commentaire
Affaires universitaires modère tous les commentaires reçus en fonction des lignes directrices. Les commentaires approuvés sont généralement affichés un jour ouvrable après leur réception. Certains commentaires particulièrement intéressants pourraient aussi être publiés dans la version papier du magazine ou ailleurs.

Your email address will not be published. Required fields are marked *