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L’université sous la loupe

Concrétiser les promesses de la langue de bois

Toutes les universités canadiennes élaborent des planifications stratégiques et les contenus ont souvent tellement un air de langue de bois que certains mots en perdent leur sens. Pourtant, il est possible de matérialiser les valeurs véhiculées par ces expressions passe-partout.

par ALEXANDRE BEAUPRÉ-LAVALLÉE | 25 MAI 22

Jouons à un jeu.

  • Trouvez la planification stratégique de votre établissement ou de votre organisation.
  • En utilisant la fonction « Rechercher dans la page », repérez les termes « changement » (comme dans « acteurs de changement », « nourrir le changement », « moteur de changement »), « communauté » (comme dans « leaders dans notre communauté », « sentiment d’appartenance à la communauté », « mobiliser la communauté », « retour à la communauté ») et l’expression « impact sur la société ».
  • Pour chacun, notez le numéro de la page où ils apparaissent pour la première fois.
  • Additionnez les trois chiffres : ça vous donne votre « score de discours ».
  • Publiez votre score sur les médias sociaux et encouragez vos collègues d’autres universités canadiennes à faire de même.
  • La gagnante est celle qui a le score le plus élevé.

Pourquoi le plus élevé? Parce que le but du jeu, c’est de valoriser les universités qui font preuve de retenue dans leur utilisation de ces termes. Les trois expressions que je vous ai suggérées sont utilisées à tellement de sauces qu’elles en perdent leur impact sur l’imaginaire, leur capacité à inspirer le lectorat desdites planifications stratégiques.

Pourtant, ces expressions, et beaucoup d’autres, évoquent (une certaine ambition de) la modernité de l’institution universitaire : une institution ouverte sur le monde, sur le savoir, sur plusieurs communautés à la fois, une institution qui assume pleinement son rôle de perturbatrice sociale, une institution qui ne craint pas de se prendre en main lorsque nécessaire.

Vues de loin, ces visions sont le plus souvent claironnées par lesdites planifications stratégiques – dont c’est un peu le mandat, soyons honnêtes. Cependant, les manifestations de ces objectifs ne sont pas toujours mises en lumière – ou, en tout cas, ne sont pas mises en lumière de façon égale. Les initiatives en sciences de la vie ou en sciences pures et appliquées ont droit à un éclairage souvent plus intense que celui accordé aux projets de création ou de sciences humaines qui incarnent la vision de l’établissement.

Il serait facile de rester assis dans un fauteuil confortable et de déplorer ce déséquilibre entre les sciences « dures » et les sciences « molles », ou n’importe quel autre aspect de l’université ou du savoir, sans y faire quoi que ce soit.

Or, je n’ai pas choisi les trois expressions au hasard. Si elles peuvent effectivement être usées à la corde, elles peuvent aussi inspirer des actions réelles, pour peu que l’on laisse temporairement son cynisme au service de garde des réflexes faciles.

Les membres des communautés universitaires, s’ils constatent une situation qui leur semble inéquitable, disposent du pouvoir bien réel de changer certaines choses et d’avoir un impact variable, mais lui aussi réel sur la société. Il suffit souvent d’accepter ce pouvoir et de faire un premier pas pour l’exercer.

J’en reviens à mon exemple sur l’écart d’importance accordée dans l’espace public entre certains champs du savoir. Pendant quelques années, je me suis apitoyé sur le sort de nos sciences humaines et sociales avec Sébastien Béland, un collègue au département où je sévis. Voici quelques extraits des discussions de cadre de porte :

« C’est dont plate, hein, à quel point la programmation scientifique des grands réseaux parle juste de sciences de la vie et de génie et de plein d’autres choses à l’exception des sciences humaines et sociales, et de la création?

– Ben oui, c’est plate, maudit. Il me semble que les rares fois où on en parle, c’est une lettre ouverte d’un collègue qui vient des “vraies” sciences et qui explique en quoi toutes les sciences humaines et sociales manquent de rigueur au point de ne pas être valides.

– Ah ouais? Toutes les SH&S?

– Oui oui, TOUTES.

– Hé ben, faudrait faire quelque chose, hein? Genre… une lettre ouverte? Quoiqu’on va juste dénoncer le problème publiquement et rien ne va se faire… »

C’est à ce moment-là que Sébastien est revenu sur une idée dont nous avions déjà discuté, mais presque en blague. Cette fois-ci, il était sérieux.

« C’est notre responsabilité de compenser ça. Et si on faisait vraiment la balado dont on parlait, justement pour combler ce vide-là? »

Lorsque l’on a commencé à tester l’idée dans nos réseaux, nous avons reçu une réponse positive unanime et ç’a grandement facilité la recherche d’invités. Au fil des épisodes et de la croissance de l’auditoire, on découvre que nos invitées et nos invités sont aussi des êtres humains dévorés par une passion qui rend n’importe quel sujet captivant. N’importe lequel. Je n’exagère même pas : on a testé avec les statistiques, les sondages, l’accompagnement en fin de vie, la consommation de drogues, le jeu vidéo et la philosophie pour enfants.

C’est seulement à l’approche de la fin de la deuxième saison que j’ose en parler dans une arène aussi publique parce que, bien franchement, qui sommes-nous pour prétendre que notre contribution au discours public aura un jour un impact sur la société? Présentement, cette petite aventure vise à donner une voix supplémentaire à une communauté de personnes et de savoirs parfois difficiles à trouver, et on le fait à petite échelle mais… qui sait, « Au sujet des sciences humaines et sociales… » arrivera peut-être un jour à changer le monde?

En lisant des expressions comme « changement », « communauté » ou « impact sur la société », il peut être tentant d’y voir de beaux mots sans applications pratiques. Or, les planifications stratégiques (qui sont faites correctement) n’imposent pas l’exercice de nouvelles valeurs à l’établissement : elles rappellent les valeurs communes qui fondent chaque communauté universitaire et qui la rendent unique… et c’est à chacun d’y puiser l’inspiration pour en matérialiser l’esprit. Peu importe la grosseur de l’initiative!

Post-scriptum : plusieurs d’entre vous avez pris le temps de réagir à la chronique rendant hommage à James Downey, toujours pour souligner son humanisme, son humanité ou son impact sur une institution ou un parcours professionnel. Ç’en est touchant et illustre à quel point l’aventure universitaire est parsemée de petites et de grandes rencontres…

À PROPOS ALEXANDRE BEAUPRÉ-LAVALLÉE
Alexandre Beaupré-Lavallée
Alexandre Beaupré-Lavallée est professeur adjoint en administration de l’enseignement supérieur à la Faculté des sciences de l’éducation de l’Université de Montréal et chercheur régulier au Laboratoire interdisciplinaire de recherche sur l’enseignement supérieur.
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