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Point de vue de l'administrateur

Croisement entre technologie et arts libéraux

À propos de Steve Jobs.

par DOUG OWRAM | 05 MAR 12

Comme des milliers de gens, j’ai reçu en cadeau à Noël la biographie de Steve Jobs signée Walter Isaacson. Sa lecture m’a convaincu que la vie de M. Jobs comporte d’importants enseignements, dont la mention a tout à fait sa place dans une chronique à l’intention du milieu universitaire.

M. Jobs était un homme rude et brutal, qui n’hésitait ni à s’attribuer indûment le mérite de certaines choses, ni à rejeter le blâme sur autrui sans le moindre remords. Par ailleurs, pour le microgestionnaire qu’il était, le moindre détail comptait. Cela l’a mené à de brillantes réussites, mais également à des échecs spectaculaires. Selon moi, beaucoup trop de dirigeants d’entreprises considèrent aujourd’hui que, pour suivre les traces de M. Jobs, il faut constamment houspiller les employés et intervenir dans les activités quotidiennes. Ils auraient intérêt à lire la biographie de Steve Jobs. Ils comprendraient qu’ils font fausse route et que, si l’homme a réussi, cela n’a pas été grâce à son style de gestion, mais en dépit de celui ci.

Ce que j’ai personnellement retenu de son parcours concerne pourtant tout autre chose. Il s’agit d’enseignements nettement plus pertinents pour le milieu universitaire. La formation et le parcours de M. Jobs ont donné naissance chez lui à deux passions apparemment distinctes. D’une part, l’homme s’est enthousiasmé pour l’univers de la technologie. Bien que son premier partenaire au sein de celui-ci, Steve Wozniak, ait été le véritable génie du tandem, M. Jobs a compris à la fois quelle devait être l’évolution des ordinateurs et quelles compétences seraient essentielles pour participer à cette évolution. Tout au long de sa carrière, il n’a cessé, de son propre aveu, de travailler à la mise au point de produits uniques, méprisant les dirigeants d’Apple qui croyaient en l’interchangeabilité des produits.

D’autre part, aussi bien de son propre chef que dans le cadre de ses études au Collège Reed, M. Jobs s’est passionné pour des arts comme le design et la calligraphie. Si son exploration de l’esthétique par l’intermédiaire des beaux-arts l’a détourné de certains cours au programme, elle a également contribué de manière déterminante à sa réussite professionnelle. Elle lui a apporté la conviction que, pour séduire le grand public, la technologie se doit de faire appel aux émotions, voire d’élever l’esprit. Il a clairement exprimé que l’esthétique n’est pas un simple sous-produit de l’univers commercial et technologique, ancré dans le réel, mais une partie essentielle de celui-ci. Dans la biographie qu’il lui consacre, M. Isaacson rappelle d’ailleurs que, lors du lancement de l’iPad, la dernière diapositive de la présentation effectuée par M. Jobs, digne de l’extraordinaire homme de spectacle qu’il était, montrait un panneau situé à l’angle des rues Technologie et Arts libéraux. L’intérêt que Jobs portait à la calligraphie et au design ont fait de lui un adepte du minimalisme, lui inspirant même le mantra clé de sa carrière : simplifier.

L’alliance de la technologie et de l’esthétique, si elle échappe à l’orthodoxie, est un exemple classique de la valeur d’une formation générale. Les universités, qui disposent de l’expertise et de la créativité qu’il faut, sont en mesure d’inculquer aux étudiants des savoirs absents de nombreux autres pans de la société. Le fait de permettre à ceux-ci d’explorer leurs passions tout en déployant leur créativité à diverses fins se trouve au cœur du processus d’apprentissage.

Malheureusement, ce n’est pas ainsi que procèdent les universités, et leur demander de changer est plus facile à dire qu’à faire. Les attentes de la société, des parents et des étudiants à l’égard des universités vont par ailleurs dans le sens opposé. Les universités sont à leurs yeux conçues pour former les étudiants ou, en termes moins susceptibles d’engendrer la polémique, pour leur offrir un bagage de connaissances et d’expertise pertinentes. Les pressions visant la professionnalisation des diplômes, constantes depuis un demi-siècle, ont conduit à une relative inflexion des attentes et à une certaine réorientation des ressources. Le prestige associé à la formation générale n’est plus ce qu’il était.

La carrière de Steve Jobs nous enseigne deux choses. La première a trait à la contribution déterminante des arts à la créativité. Bien que la rhétorique au sujet de l’inutilité du baccalauréat ès arts perdure, les universités ont à maintes reprises souligné la réussite de diplômés en arts dans le domaine des affaires. Si l’opinion ne reste qu’à demi convaincue – comme si ces personnes avaient réussi non pas grâce à leur baccalauréat ès arts, mais en dépit de celui-ci –, la réussite de Steve Jobs n’en reste pas moins intimement liée à son exposition aux arts.

La seconde est plus déstabilisante. Steve Jobs n’a en effet jamais obtenu son diplôme. Sa quête d’esthétique et de créativité l’a au contraire mené hors sentiers universitaires. On peut certes soutenir que l’université a joué un rôle déterminant dans l’évolution de l’homme, mais on peut aussi tirer de cet état de fait une leçon : les universités doivent ouvrir la voie aux étudiants qui sont impatients de s’aventurer au-delà de la norme des majeures, des mineures et des crédits.

À PROPOS DOUG OWRAM
Doug Owram is deputy vice-chancellor of UBC Okanagan and a Canadian historian.
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