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POINT DE VUE DE L'ADMINISTRATEUR

« Penser à l’échelle locale » ne veut pas dire réduire ses attentes

Les universités peuvent trouver leurs forces et les intensifier.

par MARTHA CRAGO | 05 NOV 14

Lorsque je travaillais à l’Université McGill, Heather Munroe-Blum, alors rectrice de l’Université, évoquait souvent la notion « d’incidence locale et de portée mondiale ». Il est intéressant de voir comment les universités composent avec la mission de répondre aux besoins à l’échelle locale tout en atteignant un degré d’excellence à l’échelle mondiale.

Voyons d’abord quelques principes de base. Au Canada, les universités sont subventionnées par les gouvernements provinciaux c’est pourquoi les administrateurs universitaires reconnaissent d’emblée qu’elles constituent un bien public. Ainsi, nous devons réfléchir sérieusement aux responsabilités qui nous incombent à l’égard de la province, mais aussi à l’égard du pays et du monde. Il nous faut aussi pondérer la tension créatrice entre la recherche appliquée et la recherche fondamentale, ainsi qu’entre la liberté universitaire et l’imposition d’un volet utilitaire.

La parution d’un rapport d’une commission de la Nouvelle-Écosse intitulé Now or Never (Maintenant ou jamais) a attiré mon attention sur le rôle important des universités au sein de leur province. Le rapport a soulevé tout un débat au sujet des mesures urgentes que la province devait instaurer afin de pouvoir résoudre les difficultés économiques, sociales et démographiques qui se profilent. Il indique en outre clairement qu’il est attendu des universités de la Nouvelle-Écosse qu’elles mettent en place des solutions pour renforcer la viabilité financière de la province et l’aider à progresser sur le plan social.

Cette attente soulève deux questions : Comment parvenir au but sans limiter la liberté universitaire ni miner la recherche fondamentale? Et comment aborder les problèmes locaux et les transformer en symboles d’une université dont l’excellence est reconnue à l’échelle internationale?

Plusieurs provinces du Canada s’efforcent d’orienter les activités des universités sur leur rôle à l’échelle locale. Ainsi, le gouvernement de l’Ontario a conclu des ententes relatives au mandat stratégique avec les universités et collèges publics de la province. Il a ainsi démontré sa volonté de distinguer les établissements en fonction de leur situation et de leur champ d’expertise.

Par ailleurs, dans leurs énoncés de vision et de mission, de nombreuses universités canadiennes font état d’un rôle à l’échelle locale et mondiale. Par exemple, l’Université du Manitoba a pour mission de « créer, préserver et diffuser le savoir afin de contribuer au bien-être culturel, social et économique de la population du Manitoba, du Canada et du reste du monde ». L’énoncé de mission de l’Université de Montréal intègre à la fois un sentiment d’appartenance à l’échelle locale et une visée internationale : « Solidement enracinée dans son milieu, l’UdeM exerce ses activités dans tous les champs du savoir et rayonne en créant des connaissances qu’elle partage et diffuse de par le monde ».

Les universités publiques du Canada pourraient s’inspirer des universités agricoles américaines subventionnées par le gouvernement des États-Unis en vertu du Morrill Act, mis en place sous l’administration Lincoln pour répondre aux besoins de divers États en matière d’enseignement et de recherche (en particulier dans les domaines agricole, technique et social). En 1937, le président de l’American Association of Land Grant Colleges and Universities indiquait, dans un discours visant à souligner le 75e anniversaire de la loi, que l’avenir des collèges agricoles serait façonné par la nature des problèmes qui surgiraient dans leurs secteurs d’activité. En 2012, dans le cadre du sommet qui marquait le 150e anniversaire de la loi, le recteur de l’Université de l’État du Dakota du Nord a repris cette partie du discours et souligné son caractère toujours pertinent de nos jours. Les universités agricoles, qui comprennent des établissements de renom comme l’Université Cornell et le MIT, sont devenues une force de premier plan dans la poursuite de l’excellence en matière d’enseignement et de recherche au cours des 150 dernières années.

La mission de l’Université Ben Gourion du Néguev, Israël, illustre également le principe d’agir localement tout en étant animé d’une visée internationale. Rivka Carmi, rectrice de cette université, discutait récemment de la corrélation entre la mission locale et la mission internationale de son université dans le cadre d’une table ronde de recteurs qui se tenait à l’Université Dalhousie. Elle mentionnait qu’en 1957, le premier ministre Ben Gourion a inspiré les fondateurs de l’institut précurseur de l’université en leur indiquant dans une lettre que l’Institut du Néguev allait déchiffrer le code de la nature au sein de la région, ce qui indiquerait la marche à suivre pour favoriser l’épanouissement du milieu naturel.

Les programmes de recherche de l’Université Ben Gourion sont axés sur des enjeux définis à l’échelle locale, comme l’agriculture en milieu désertique, la gestion de l’eau et les affections touchant les Bédouins. Ils s’étendent bien au-delà du Néguev souligne la Dre Carmi : il faut déterminer ses forces et ses avantages, les approfondir, puis les transposer sur la scène mondiale. Elle y voit non seulement une dissémination et une mise à profit concertée de ces forces de par le monde, mais également une possibilité d’effectuer de la recherche selon un degré d’excellence reconnu à l’échelle internationale.

Je ne crois pas qu’il soit simpliste de penser que nos universités publiques puissent être des tours d’ivoire fondées sur la liberté universitaire et la recherche fondamentale en même temps que des lieux où scientifiques, universitaires et étudiants s’inspirent d’un monde à leur portée pour lui offrir d’excellentes solutions.

Martha Crago est vice-rectrice à la recherche à l’Université Dalhousie.

À PROPOS MARTHA CRAGO
Martha Crago

Martha Crago is vice-president, research, at Dalhousie University. Her column appears in every second issue of University Affairs.

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