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POINT DE VUE DE L'ADMINISTRATEUR

Quelles compétences font défaut chez nos diplômés?

Un fossé à explorer.

par MAUREEN MANCUSO | 15 JAN 14

Depuis quelque temps, le débat sur la soi-disant « pénurie de compétences » fait rage au Canada. Selon certains, le fossé qui sépare les compétences recherchées par les employeurs de celles que possèdent les diplômés est déjà vaste, et n’est appelé qu’à s’élargir. Le Conference Board du Canada soutient ainsi que la pénurie menace la prospérité future du Canada, occasionnant des pertes de 24 milliards de dollars par année uniquement en Ontario. D’autres, comme les Services économiques TD, la division de recherche du Groupe Banque TD, affirment au contraire qu’une telle inquiétude n’est pas justifiée : selon eux, la plupart des problèmes d’emploi des nouveaux diplômés sont des contrecoups cycliques de la récession – le fossé s’apparenterait donc plus davantage à un nid de poule saisonnier qu’à un gouffre irréparable.

Même si les analystes ne s’entendent pas sur la gravité du problème, on ne peut pour autant l’ignorer. Comme c’est souvent le cas, la vérité se trouve sans doute à mi-chemin entre les deux points de vue extrêmes : même les rapports les plus alarmistes signalent que les diplômés des universités continuent de trouver un emploi plus facilement que les autres travailleurs. Toutefois, ces rapports mettent également en évidence les perceptions qu’ont les employeurs des aptitudes des diplômés qui arrivent sur le marché du travail.

Comme comportementaliste, je sais que les perceptions suffisent souvent à justifier les pressions et l’action, surtout lorsque les données sont inaccessibles ou contestées. Or, ce sont ces mêmes pressions qui orientent les politiques, lesquelles dictent ensuite la pratique. Puisque la pénurie de compétences est perçue comme inquiétante au sein de la population, il faut se pencher sur la question.

Soulignons d’abord qu’en dépit des dires erronés de certains commentateurs, s’il y a pénurie de compétences, elle ne découle pas seulement de l’éducation postsecondaire. Le récent classement du Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA), qui vise les élèves de 15 ans des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques, montre en effet une baisse de leurs résultats en lecture, en mathématiques et en sciences. Or, plus les universités doivent consacrer de temps au rattrapage de notions de base, plus elles peinent à bâtir l’expertise que les employeurs exigent.

On présume souvent que la pénurie touche surtout les compétences en sciences, en technologie, en génie et en mathématiques. C’est en partie vrai. Mais comme la société actuelle valorise les professions hautement techniques, la valeur accordée aux aptitudes techniques augmente également – une demande accrue entraîne une hausse des salaires. Cela ne semble cependant pas influencer les étudiants, qui s’inscrivent toujours en grand nombre en sciences humaines et aux arts. Je ne suis pas convaincue que les universités doivent pousser les étudiants à choisir certains domaines pour rééquilibrer le marché du travail (ou pour réduire les coûts liés à l’embauche de travailleurs dotés de compétences techniques).

En effet, dans le débat sur la pénurie de compétences, on oublie que le but premier de la formation universitaire n’est pas d’adapter les diplômés aux emplois disponibles ou de leur assurer un bon salaire de départ. Si l’on ne souhaite offrir qu’une formation technique ou professionnelle très ciblée, d’autres options, qui évacuent l’idée d’éducation libérale supposément désuète, existent. Mais il demeure que l’éducation libérale, qui expose les étudiants à de multiples disciplines et modes de raisonnement, n’est pas un simple caprice de paresseux. Pour citer Bart Giamatti : « N’ayez crainte, nul ne vous empêchera de gagner votre vie parce que vous avez appris à penser par vous-mêmes ou que vous prenez plaisir aux jeux de l’esprit et au brassage de nouvelles idées. » Ce qui distingue l’université des autres parcours postsecondaires, c’est la recherche d’un équilibre entre les connaissances spécialisées et les vastes fondements d’une étude épistémologique de la condition humaine. De façon plus prosaïque, il s’agit de combiner les compétences disciplinaires et les connaissances générales.

En outre, les compétences qui font le plus défaut ne sont pas d’ordre technique ou scientifique : ce sont plutôt les compétences dites « générales » qui sont parfaitement transmises par l’éducation libérale. Dans le rapport du Conference Board, les compétences les plus fortement demandées sont, dans l’ordre, les compétences en gestion et en supervision, en communication et en relations interpersonnelles, en direction, ainsi qu’en gestion de projet et de processus. Bien sûr, toutes ces compétences comportent des aspects techniques qu’on peut explorer en formation spécialisée. Cependant, pour acquérir une véritable expertise, il est impératif de comprendre le comportement et la pensée des humains, leur mode de communication, leurs motivations et leur manière de travailler en équipe de façon productive. La formation technique permet de résoudre des problèmes complexes dans un domaine précis; l’éducation libérale prépare les étudiants à aborder les problèmes comme des occasions à saisir, puis à travailler en collaboration pour trouver des solutions.

Le discours dominant que j’ai examiné dans une chronique précédente sous-estime l’éducation libérale, en partie parce que sa valeur est moins évidente et moins facilement quantifiable que celle des études en sciences, en technologie, en génie et en mathématiques. Il en va donc de l’intérêt des facultés des arts et des sciences humaines de mieux démontrer les compétences qu’acquièrent leurs étudiants et leurs diplômés. Si les compétences sont la nouvelle monnaie d’échange, il faut nous assurer que toutes nos transactions sont bien inscrites au grand livre.

Maureen Mancuso est provost et vice-rectrice à l’enseignement à l’Université de Guelph ainsi que lauréate du prix national 3M en enseignement.

À PROPOS MAUREEN MANCUSO
Maureen Mancuso is provost and vice-president, academic, at the University of Guelph and a 3M National Teaching Fellow.
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