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POINT DE VUE DE L'ADMINISTRATEUR

Vos études ne sont pas une perte de temps

Des préjugés néfastes.

par MAUREEN MANCUSO | 31 MAI 13

S’il est une qualité que valorise avant tout l’université, c’est bien l’esprit critique. Plutôt que le confort illusoire de la certitude, c’est le doute que nous cherchons à cultiver chez nos étudiants; nous préférons les questions aux réponses, puisqu’une réponse qui ne résiste pas aux questions les plus difficiles ne peut jamais satisfaire un esprit véritablement critique. Nous ne sommes évidemment jamais à l’abri des dogmes paralysants, mais l’essence même de l’érudition repose sur une perpétuelle remise en question du savoir acquis et de la façon de l’acquérir, ainsi qu’une recherche constante de nouvelles connaissances. Voilà pourquoi les « révolutions » – ces événements perturbateurs d’ordre politique – sont si essentielles et si fréquentes dans le milieu universitaire. Peut-être sont-elles trop fréquentes, perçues par les observateurs comme le fruit d’un chaos informe et inutile.

Or, l’une des plus pernicieuses illusions que combat l’esprit critique est celle des préjugés, basés sur de fausses vérités et répétés si souvent qu’ils se substituent aux faits. Ces préjugés correspondent si bien à ce que certaines personnes (surtout les gens influents s’exprimant à grands cris) souhaitent croire que leur adéquation avec la réalité est reléguée au second plan. L’histoire regorge de tels préjugés qui ont finalement cédé aux assauts de l’esprit critique : le système solaire héliocentrique, la monarchie de droit divin, le statut de « non-personne » des Canadiennes, l’économie de l’offre, les armes de destruction massive à Bagdad…

De nos jours, le préjugé qui circule à l’extérieur des campus veut que la formation universitaire soit d’une inutilité désespérante. Il ne s’agit pas simplement du vieux cliché des intellos surpayés dans leur tour d’ivoire, mais plutôt d’une pensée plus pernicieuse qui veut qu’un diplôme universitaire ne vaille pas le prix du papier sur lequel on l’imprime; que les diplômés perdent leur temps, n’acquièrent aucune compétence utile et finissent dans des emplois de misère, croulant sous les dettes. Cette vision tient quelque peu du châtiment mythique : l’Icare moderne finit pauvre et au chômage après avoir eu l’arrogance d’aspirer aux hautes sphères de « l’enseignement supérieur ». N’empêche que tous les grands pontes anti-intellectuels semblent connaître une foule de gens qui correspondent à ce préjugé.

Oui, nous connaissons tous des gens qui ont réussi sans éducation postsecondaire – la société adore l’archétype du PDG qui a cessé ses études universitaires (notamment Bill Gates, Mark Zuckerberg et Steve Jobs, dans un domaine où, selon la rumeur, les universités n’arrivent pas à transmettre des compétences utiles sur le plan économique). Ce que nous oublions, c’est que ces trois dirigeants doivent leur réussite phénoménale à une abondance d’employés compétents, bardés de diplômes, qui ont concrétisé leur vision. Ce n’est pas parce que certains décrocheurs connaissent un succès fabuleux que le décrochage est une stratégie statistiquement optimale.

La compréhension des statistiques – une discipline qui peut mener à des conclusions contre-intuitives mais irréfutables qui l’emportent sur les récits anecdotiques – illustre bien l’esprit critique cultivé à l’université. Les statistiques fournissent la réponse à la question suivante : pourquoi devrais-je croire A plutôt que B, même si B est une vérité plus attrayante? Les statistiques font mentir les préjugés et replacent dans leur contexte certaines vérités attirantes. Certains diplômés échouent, d’autres réussissent, mais le diplômé moyen s’en tire mieux sur le marché du travail qu’un non-diplômé, jouit d’un meilleur salaire, d’une meilleure santé et d’une qualité de vie supérieure à bien des égards. Les diplômés universitaires exercent leur droit de vote, font du bénévolat, s’engagent comme citoyens et créent de la richesse économique et sociale bien au-delà des chiffres ou des sommes investies par la société dans leur éducation.

Les lecteurs de ce magazine sont évidemment déjà convaincus de tout cela. Il ne s’agit pas ici de claironner les statistiques qui étayent mon propos : elles sont faciles à trouver, mais de souligner que si nous, qui croyons en la valeur de la formation universitaire, ne nous efforçons pas de lutter contre les préjugés, nous ne pourrons qu’assister à une érosion inéluctable de nos appuis et de nos ressources. Dès que la rumeur court que les universités sont surfinancées, la déduction qui s’ensuit est simple et la conclusion, dévastatrice. À l’heure actuelle, alors que les collèges unissent leur voix pour faire valoir leur côté pratique et axé sur l’emploi dans tous les médias, anciens et nouveaux, les universités tentent de réfuter les idées reçues au moyen de messages divergents et parfois contradictoires. (Je ne reproche aucunement aux collèges leur succès : il faudrait simplement que les universités cessent de les considérer comme des concurrents et les voient comme des collaborateurs.)

Nous devons attirer l’attention sur les compétences importantes qu’acquièrent les diplômés universitaires, puisque le débat public actuel porte sur les compétences, mais il faut également commencer à orienter le débat vers les avantages immenses, pourtant moins flagrants, de l’enseignement global. L’esprit critique, la curiosité intellectuelle, l’ouverture d’esprit : voilà les fondements de la véritable créativité. En l’absence d’esprit critique, les compétences seules sont le propre des ordinateurs, et non des humains qui mettent plutôt les ordinateurs au service de leur intelligence pour changer le monde.

Maureen Mancuso est provost et vice-rectrice à l’enseignement à l’Université de Guelph.

À PROPOS MAUREEN MANCUSO
Maureen Mancuso is provost and vice-president, academic, at the University of Guelph and a 3M National Teaching Fellow.
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