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Publier en français ou en anglais? Un dilemme jamais résolu

Par Marie-Andrée Imbeault, rédactrice d’Affaires universitaires
Publié en septembre 1981

Les chercheurs et les scientifiques québécois font face à un dilemme lorsqu’ils doivent publier leurs travaux. Doivent-ils publier ces derniers en français ou en anglais, dans des revues canadiennes ou étrangères?

Pour le moment il semble bien que la tendance actuelle des scientifiques de cette province soit de publier essentiellement en anglais. C’est du moins ce que semble révéler une étude sur le sujet réalisée pour le Conseil de la langue française par un professeur de l’École Polytechnique de Montréal, M. Arnold J. Drapeau.

Tendances des chercheurs

Intitulée Les publications et les communications scientifiques/La langue utilisée par les chercheurs des centres de recherche des universités francophones du Québec, cette étude est un compte rendu détaillé des tendances, au niveau de la langue, des chercheurs de trois institutions, jusqu’à 1978-1979.

On y apprend entre autres, par exemple, que de 1977 à 1979, 71 pour cent ou 3 464 de 4 846 articles de ces chercheurs ont été publiés en anglais et 56 pour cent, soit 1 829 de 3 260 communications ont été présentées dans la langue de Shakespeare.

À l’Université Laval le pourcentage des publications en anglais est de 63. À cette institution, c’est en médecine surtout et dans les domaines de spécialisation comme la chimie, la physique et les mathématiques que les pourcentages sont les plus élevés et atteignent respectivement 87 et 79. Il appert cependant que les secteurs de la culture, de la religion, de la société, du sport, de l’inadaptation juvénile et de la consommation sont les domaines les moins anglicisés puisqu’on y retrouve le plus faible taux de publication en anglais, soit 28 pour cent.

En ce qui a trait aux organismes de recherche de cette institution, l’auteur de l’étude en dit qu’ils sont « dans une voie tout à fait étonnante et inacceptable à l’égard de l’enrichissement du français scientifique ». En effet, les pourcentages de publication en anglais pour ces organismes s’établissent ainsi :

  • 97 % Laboratoire de recherche en biologie cellulaire;
  • 87 % Centre de recherche en endocrinologie moléculaire;
  • 85 % Laboratoire de recherche en neurobiologie;
  • 80 % Centre de recherches sur les atomes et molécules;
  • 75 % Laboratoire de recherches en optique et laser; et
  • 66 % Groupe interuniversitaire de recherches océanographiques.

À l’endroit de la langue utilisée dans les communications à l’occasion des congrès scientifiques, les chercheurs des 16 organismes de l’Université Laval ont prononcé 47 pour cent de toutes leurs conférences en anglais, soit 583 sur un total de 1 254.

Toujours selon la même étude, la situation n’est guère plus brillante à l’Université de Montréal où les chercheurs ont publié 69 pour cent de leurs travaux en anglais. Là encore, les plus hauts pourcentages de publication en anglais atteignent 84 en chimie, physique et mathématiques, et 80 en médecine. Il est intéressant de remarquer cependant qu’en médecine, les chercheurs de cette institution publient deux moins en anglais que ceux de l’Université Laval alors que «ces derniers possèdent 5,7 fois plus de publications en français et en anglais ».

À l’égard des centres de recherche de l’Université de Montréal, les pourcentages de publication dans la langue anglaise sont les suivants :

  • 96 % Centre de recherche sur les transports; et
  • 92 % Centre de recherche de mathématiques appliquées.

De plus, les chercheurs de cette institution ont présenté 57 pour cent de leurs communications en anglais, soit 290 sur un grand total de 511.

En ce qui a trait à l’Université du Québec, on remarque que 63 pour cent des publications de cette institution ont été données en anglais, de même que 52 pour cent de toutes les communications. Plus précisément, les résultats sont les suivants :

  • 100 % INRS-Télécommunication;
  • 90 % INRS-Énergie;
  • 78 % INRS-Santé; et
  • 67 % INRS-Océanographie.

Une jauge de la productivité scientifique…

Un article paru en 1979 dans la Revue canadienne d’enseignement supérieur de Philippe J. Rushton et Sari Meltzer a tenté de mesurer la productivités scientifique des chercheurs de 31 universités canadiennes, d’expression anglaise et d’expression française.

Il ressort de cette étude que 51 pour cent de toutes les publications savantes canadiennes proviennent de six institutions seulement. Ce sont l’University of Toronto, l’University of British Columbia, McGill University, l’University of Alberta, l’University of Western Ontario et, enfin, la McMaster University.

Toutefois, il est essentiel de préciser que les auteurs de l’article semblent avoir basé leur compilation sur le nombre de travaux répertoriés dans trois index ou répertoires bibliographiques américains, tous publiés par l’Institute of Scientific Information de Philadelphie. Ces répertoires bibliographiques sont : Arts and Humanities Index, Science Citation Index et Social Science Citation Index.

Toujours d’après les résultats de cette compilation, il appert que peu de revues de langue française y sont compilées et pratiquement aucune en provenance du Québec. Les données que l’on y retrouve font d’ailleurs dire à un bibliothécaire de l’Université Laval, M. Gaétan Drolet, à qui des membres du Projet Laval avaient demandé d’étudier la pertinence de cet article, que : « Le faible pourcentage d’articles en langue française n’est pas étonnant dans un répertoire bibliographique américain. Cependant, l’utilisation d’un tel instrument pour établir le nombre de publications émanant d’une université francophone ne peut que conduire à une représentation excessivement partielle de la réalité. »

M. Drolet note également que sur la liste des 500 périodiques dépouillés par le Social Science Citation Index, trois revues seulement sont publiées par les Presses de l’Université Laval et trois autres par l’Université de Montréal. En conclusion de son évaluation, M. Drolet n’hésite pas à préciser que « l’article de Rushton et Meltzer est une tentative visant à mesure l’excellence des universités canadiennes via le nombre de publications. Les éditeurs nous mettent en présence d’un échantillonnage grossier qui défavorise l’ensemble des universités francophones. Les statistiques présentées dans l’article restent, selon moi, silencieuses sur la qualité des universités concernées, qu’elles soient anglophones ou francophones. »

Des points de vue divergeant…

« Les Québécois francophones se trouvent placés devant un choix difficile à faire, car la science vraiment importante se communique en anglais. » C’est en ces termes que s’exprime l’éditeur de la revue Le naturaliste canadien, M. Guy Lacroix.

Selon M. Lacroix, c’est une situation complexe puisque les chercheurs se tournent nécessairement vers des périodiques américains lorsqu’ils veulent lire des choses à point dans les divers domaines scientifiques. Plus tard, lorsque vient leur tour de publier leurs travaux, d’ajouter M. Lacroix, « ils veulent le faire dans ces mêmes périodiques ». Selon lui, il n’est pas exagéré de dire qu’en général, les scientifiques québécois « ne sont pas vraiment préparés à travailler ni en français, ni en anglais ».

Tout en admettant que la science américaine est souvent de bonne qualité dans plusieurs domaines, M. Lacroix trouve dommage que la recherche canadienne de pointe, celle qui aboutit à des résultats de grande portée et qui rejoint des milieux hautement spécialisés, est trop souvent publiée dans des revues américaines ou étrangères. En tant qu’éditeur, M. Lacroix déplore cette situation qui crée une absence réelle « de manuscrits d’avant-garde, de pointe, de manuscrits vraiment croustillants » sur le marché tant québécois que canadien.

M. Lacroix croit normal et légitime qu’un chercheur veuille voir ses travaux lus par l’élite; il admet cependant qu,il faut aux chercheurs de très fortes motivations, au niveau de la langue, pour publier les résultats de leurs travaux en français. « J’ai l’impression qu’il y a beaucoup de collègues qui ont démissionné à cet égard. on s’est graduellement résigné à utiliser une autre langue et on a un peu perdu l’habitude du français. »

Pour sa part, M. André Chagnon, responsable des relations publiques à l’Institut Armand Frappier et lui-même chercheur, estime qu’il importe peu « que nous soyons de quelque race ou nation que ce soit; en musique on communique par la note et en science c’est pareil ».

Il est intéressant de savoir qu’à l’Institut Armand Frappier, en 1979-1980, sur 56 publications, 34 ont été publiées en anglais dont 16 dans des revues anglaises canadiennes. M. Chagnon défend cette position en disant qu’en fait « la recherche appelle l’universalité », théorie d’ailleurs partagée par de nombreux chercheurs.

Cette situation, comme celle qui règne à l’Institut Armand Frappier, fait d’ailleurs dire à M. Florian Gosselin, de la direction des laboratoires au ministère des Affaires sociales du Québec, que « l’expression du chercheur scientifique devrait être d’abord dans sa langue maternelle ». Selon lui, puisque cet institut est rattaché à l’Université du Québec, il n’y a pas de raison logique pour que les chercheurs de cet endroit publient en anglais. Plus loin, il ajoute que « ça me plairait de lire mes collègues dans ma langue ».

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